La voix du Père
Il est très instructif pour nous de souligner, comme le fait saint Luc avec les mots les Plus simples, qu'au moment où le Père se manifeste jésus « est en prière » (Lc 3,22). Là, tandis qu'il prie, « en remontant de l'eau » (Mt 3, 16), il entend la voix de Dieu. C'est une voix « qui vient des cieux » (Mc 1, 10).
Il s'entend désigner comme « mon Fils », le Roi Messie. La phrase se réfère expressément au Psaume 2, 7, d'une si limpide clarté que les apôtres le citeront à leur tour (Ac 13, 33) ainsi que l'Epître aux Hébreux (He 10, 5-7), pour montrer en Jésus l'accomplissement divin des prophéties.
Que dit encore cette voix ? Si on veut bien goûter les mots, on y entend les harmoniques d'une infinie tendresse. Le texte que donnent Matthieu et Marc : « Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur » (Me 1, 11) renvoie à Isaïe. « Voici mon serviteur que le soutiens, mon élu que préfère mon âme » lis 42, 1). La traduction grecque d'Isaïe utilise le mot ci pais » qui signifie à la fois « enfant » et « serviteur », - tant le « serviteur souffrant » est chéri du Père.
De cette tendresse, le Fils, engendré par le Père, est l'objet dans l'éternité et à chaque moment de la durée du temps, dans l’aujourd'hui de Dieu, selon le Psaume, repris par Luc: « Tu es mon Fils ; aujourd'hui je t'ai engendré » (Ps 2, 7 ; Lc 3, 22). Cette tendresse est si totale, si infuse, si enveloppante, qu'elle accompagne Jésus à tous les instants de son existence. C'est elle qui lui a donné naissance au sein de la Vierge Marie, par cette mystérieuse communication de l'Esprit Saint (Lc 1, 35). C'est elle qui protège sa vie: la fuite en Egypte(Mt 2,13-23) rappelle et ci accomplit a tout ce qui a marqué la traversée du désert par le Peuple, avec toutes les Inventions et interventions du Dieu de l'Alliance (Dt 32, 10-14).
C'est encore elle qui éveille son intelligence, développe ses facultés et répand sur lui les dons de l'Esprit Saint. Saint Luc encadre trente ans de vie par deux petites phrases qui disent cette prédilection de Dieu en même temps que le dynamisme de l'Esprit : « Cependant l'enfant grandissait, se fortifiait et se remplissait de sagesse, et la faveur de Dieu était sur lui » (Lc 2, 40) et « Quant à Jésus, il croissait en sagesse, en taille et en faveur devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). Entre ces deux notations est inséré le récit de Jésus au Temple : à douze ans, à l'heure de passer le seuil de l'enfance à l'adolescence, Jésus prend conscience de sa personnalité bientôt adulte et de sa mission à venir et, résolument, il fait son choix. Cette conscience lumineuse et ce choix le tournent totalement vers Celui qu'il appelle « mon Père » (Lc 2, 49).
Cette tendresse de toujours à toujours, la voilà, à son baptême, qui le baigne comme font les eaux du Jourdain, et qui le désigne au Baptiste et aux témoins comme le bien-aimé de Dieu.
La descente de l'Esprit
Jésus dans sa prière reçoit de Dieu le Père le don par excellence de sa tendresse : l'Esprit. Né de l'Esprit, oint par l'Esprit, grandi dans l'Esprit, il est à présent, à son baptême, marqué du « sceau de l'Esprit » (Jn 6, 27) comme une empreinte sur lui, afin d'apparaître aux yeux des hommes comme le révélateur du Père lui-même.
Cet Esprit, communiqué à Jésus dans sa prière, lui donne l'assurance d'une sagesse pour sa parole et d'une force pour ses œuvres, en vue de sa mission de messager de la Bonne Nouvelle et de Rédempteur. Le sceau de l'Esprit le marque pour un destin continu qui le mènera jusqu'à la mort-résurrection. Plus qu'un destin, c'est une mission : la mission de Sauveur.
En effet s'accomplit ici le signe du salut. Plongeant dans le Jourdain, Jésus consacre les eaux de la création en vue de « son corps qui est l'Eglise » (Ep 1, 23) : tous les membres seront vivifiés dans leur baptême par la vertu de ce signe premier : la plongée de Jésus et sa remontée (1 Co 12, 12-13). Et ce signe lui-même signifie sa future mort et résurrection (Rm 6, 3-5).
Dans sa prière au Jourdain, Jésus adhère pleinement au geste qu'il accomplit. Lui sans péché : un geste de pénitent. Il se fait solidaire de toute l'humanité pécheresse en plongeant dans cette eau qui signifie l'abîme où les hommes font naufrage : les eaux du déluge où l'humanité dévoyée est engloutie (Gn 7, 17-24) ; les eaux de la Mer Rouge, fatales au Pharaon persécuteur et à son armée (Ex 15, 19) ; les eaux putrides de la Mer Morte où Sodome et Gomorrhe sont anéanties ; les eaux mêmes de la Mer de Tibériade dont les tempêtes menacent la barque où Jésus a pris place avec ses disciples (Mc 4, 37).
Jésus plongé dans l'eau fait en quelque sorte naufrage pour un instant dans l'élément qui évoque et symbolise le mal et la mort des hommes. Mais il octroie pour jamais à cette eau le pouvoir de signifier la vie, le pouvoir de vivifier et de ressusciter à l'invocation de son Nom. Car de la plaie ouverte dans sa chair par la lance (Jn 19, 34), jaillira la source des eaux fécondantes de l'Esprit (Jn 7, 37-39). Et ce sera, dans sa mort même, un signe de résurrection.
Conclusion pour la prière
De même que le baptême du «premier-né» préfigure et annonce de loin le baptême de « la multitude des frères » (Rm 8, 29), de même la prière de Jésus au Jourdain préfigure et annonce une prière chrétienne sur le modèle de la sienne. Une prière dans laquelle le baptisé se reconnaît fils du Père ; une prière qui traverse les cieux, obtient l'accomplissement de la promesse du Père : le don de l'Esprit ; une prière qui ouvre à la tendresse de Dieu.
« Jésus baptisé, étant en prière, le ciel s'ouvrit... » (Lc 3, 21). Baptême et prière pour Jésus ; les deux actions sont liées : une démarche visible, publique, rituelle : sa plongée dans l'eau, - et une démarche secrète, sans mots : sa prière. Et ce qui se passe alors : le ciel qui s'ouvre, la descente de l'Esprit, la voix venue du ciel, sera comme intérieur à cette prière (Mt 3, 13-17. Mc 1, 9-11. Lc 3, 21-22).
Le baptême de Jésus dit le sens de sa prière
La discussion entre Jésus et le Baptiste (Mt 3, 16) manifeste bien que Jésus a conscience du défi que représente sa démarche : lui, le Saint, vient se mettre au rang des pécheurs, délibérément : « C'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice. »
Jésus descendant dans l'eau = s'humiliant. La prière de Jésus met son geste dans la logique divine de l'incarnation : « Je viens, ô Dieu, faire ta volonté » (Ps (39), 8). C'est un pas, décisif, dans la voie de « l'accomplissement ». Plongé depuis trente ans dans la pâte humaine (ce Nazareth inracontable mais, à coup sûr, riche d'une épaisseur d'humanité extrême), en voie d'accomplir sa mission, l'Oint du Père, parvenu au moment de révéler le message du Père, sait qu'il doit prendre rang de serviteur à la table des hommes pécheurs. Sa prière en descendant dans l'eau dit à la fois : le dépouillement de tous ses privilèges pour se faire « en tout semblable aux hommes » ; le consentement à l'inexistence, à « l'anéantissement » (Ph 2, 7), de la part de Celui qui EST ; l'hommage au Dieu Saint dans la crainte et l'adoration.
Jésus plongé dans l'eau = solidaire des pécheurs. Dans sa prière, son regard intérieur englobe tout l'horizon du salut à opérer, depuis ce petit point de l'espace aux bords du Jourdain jusqu'aux extrémités de la terre, depuis le commencement de la création jusqu'aux dernières générations. Jésus s'incarnant se situait comme le point incandescent au coeur du cosmos tout entier ; Jésus plongé dans l'eau se situe comme le germe de la grâce au coeur de l'humanité pécheresse. En sa prière, il vit cela.
Jésus remontant de l'eau = symboliquement exalté. Agneau de Dieu, vainqueur du mal, il remonte triomphant « des eaux de la mort» (Ps (68), 3). La prière du « Serviteur souffrant » (Is 52, 13) s'auréole de la lumière du Seigneur de gloire. « Au nom de Jésus, tout s'agenouille » (Ph 2, 10). Sa prière n'est plus active, mais comme passive, toute en accueil de l'effusion de la tendresse du Père.
Conclusion pour ma prière = humilité. Toute prière, pour être vraie, commence par un aveu de pauvreté. Je suis ce que je suis de par moi-même : rien. Et péché. Le seul orgueil barre la prière et « dresse un mur » (Lm 3, 9) à la tendresse de Dieu. Au contraire « la prière de l'humble pénètre les nuées » (Si 35, 17). Au moment d'entrer dans la prière, reconnaissons que nous sommes pécheurs, comme on dit au début de la messe.
Vivre l'aveu du péché dans la prière, c'est communier à l'humiliation de Jésus en son baptême. La vérité de sa démarche à lui, la Tête, entraîne comme une nécessité la même démarche en nous, les membres. Car ce n'est pas pour lui mais pour nous qu'il s'humiliait et sa prière, à ce moment-là, était pleine de nous. Aussi me provoque-t-elle à le rejoindre. Quand j'atteins au plus profond de mon être, je me découvre moi aussi (l'étant par nature) solidaire de tous mes frères, rivé à la même table où se partage le pain des pécheurs.
« Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur, prends pitié de moi pécheur. » N'est-il pas juste de persévérer dans cette prière de pauvre, jusqu'à ce que Dieu me relève ? Et à perpétuité, n'ai-je pas besoin d'être relevé ? Vient un moment où l'on ne sait plus si on dit la prière du pécheur pour soi ou pour les autres : on participe, avec Jésus, par Sa prière à lui, à l'humiliation et au relèvement de tous.
L'Esprit de Jésus
S'il est possible d'affirmer une chose avec certitude sur le contenu, même non exprimé, de la prière de Jésus, s'il est permis de deviner le mouvement intérieur secret qui la porte vers le Père, disons que cette prière était assurément action de grâces pour le don qu'il reçoit du Père et appel du don à recevoir. Il en est ainsi dans le mystère de Dieu qui est un mystère d'Amour : le Fils engendré reçoit du Père, dans l'acte éternel de sa génération, l'Amour même qui le fait être Fils et le fait vivre. Il accueille du Père le don infini dans une infinie gratitude et il appelle du Père le bienfait de ce don dans un infini désir. Et ce désir est comblé dans l'acte même où il s'exprime.
Le signe de l'Esprit. Un signe a été donné au Baptiste pour reconnaître le Messie annoncé : « Celui sur qui tu verras l'Esprit descendre et demeurer, c'est lui... » (Jn 1, 32). Signe lui-même bien identifiable si l'on se rapporte aux trois parties du grand livre d'Isaïe où il est redit que l'avènement du Libérateur d'Israël sera marqué par la présence sur lui, en lui, du Souffle même, de l'Esprit du Seigneur. Ne lit-on pas dans le « Livre de l'Emmanuel » : « Un rejeton sort de la souche de Jessé... Sur lui repose l'Esprit de Yahvé » (Is 11, 1-2) ? Et dans les « Chants du Serviteur » : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu que préfère mon âme. J'ai mis sur lui mon Esprit pour qu'il apporte aux nations le droit » (Is 42, 1) ? Et plus loin, ces versets dont Jésus dira lui-même à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 17-21) qu'ils sont « accomplis» avec lui : « L'Esprit du Seigneur Yahvé est surmoi, Car Yahvé m'a oint. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Is 61, 1) ?
Ainsi le Messie devra réaliser en sa personne la promesse faite au peuple tout entier. C'est à la Pentecôte que le Ressuscité, « ayant reçu du Père l'Esprit Saint, objet de la promesse » (Ac 2, 33), le répandra. Ce don de l'Esprit à Israël, pleinement réalisé en la personne du Christ et par lui répandu sur tous, Isaïe l'avait prophétisé clairement: « Mon Esprit qui est sur toi et mes paroles que j'ai mises dans ta bouche ne quitteront pas ta bouche ni la bouche de ceux de ta race, dès maintenant et pour toujours, parole de Yahvé » (Is 59, 19-21).
On peut également méditer cette longue prière des chapitres 63 et 64 d'Isaïe, où alternent les objurgations pathétiques de Yahvé, les aveux du peuple qui a « contristé son Esprit saint » (63, 10), les frémissements, les implorations, et au coeur de cette bouillante psalmodie, l'appel inouï qui ne sera exaucé qu'au jour attendu par le Baptiste : « Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais ! » (Is 63, 19)...
Les cieux déchirés. Les évangélistes reprennent cette image venue d'Isaïe « Il vit les cieux se déchirer et l'Esprit tel une colombe descendre sur lui » (Mc 1, 10). Depuis des siècles, depuis Abraham, depuis Moïse et les psalmistes, Israël priait, suppliait, répétait et relançait ses appels : « Incline tes cieux et descends... » (Ps (143), 5). A cette prière répondaient des promesses, mais dans une longue attente obscure : « Tant que la prière n'est pas arrivée, (le priant) ne se console pas. Il n'a de cesse que le Très-Haut n'ait jeté les yeux sur lui, qu'il n'ait fait droit au juste et rétabli l'équité. Et le Seigneur ne tardera pas... » (Si 35, 11-24). Cette prière de l'humble, et la supplication pour la délivrance d'Israël qui la suit (Si 36, 1-17), datent d'une cinquantaine d'années seulement avant la venue de Jésus.
Le «juste » (1 Jn 2, 1) exaucé, l'humble qui va « traverser les cieux » (He 4, 14), c'est lui, le seul Jésus, - et après lui, quiconque priera en lui. A partir de lui, les nuées transpercées déverseront l'abondance des eaux de l'Esprit.
Conclusion pour ma prière - foi et persévérance. Le don de l'Esprit, la grâce, la visite de Dieu sont cadeaux gratuits de son Amour. Mais ils répondent à une attente, à une persévérance inlassable de l'homme en prière. Là, le serviteur humilié devient le Fils comblé. - Prière de foi aux yeux des assistants eux-mêmes au bord du Jourdain : Jésus n'est révélé qu'à ceux qui voient avec les yeux du coeur. Et la nuée n'est féconde que pour ceux qui attendent, au-delà du visible, le don invisible incréé, l'Esprit saint « que le Père donne à ceux qui l'en prient » (Lc 11, 13).