L'Eglise et la mission
II - La mission est une tâche (suite)
Ces remarques faites, j'aborde les trois conditions fondamentales auxquelles doit satisfaire tout missionnaire.
a) C'est la vie du missionnaire qui est importante. Le Christ n'a jamais décrit la manière dont ses apôtres devaient remplir la mission qu'il leur confiait. Il leur a laissé et il nous laisse le soin de lés inventer, compte tenu et de nos aptitudes et de la situation des hommes. Par contre, il décrit à plusieurs reprises les qualités que doit avoir l'envoyé en mission : « N'ayez pas deux tuniques, ne vous arrêtez pas en chemin à bavarder inutilement. »
Il demande la pauvreté, la liberté, la disponibilité. Il donne le contenu essentiel : « Le Royaume de Dieu est arrivé parmi vous. » Sous une autre forme c'est la finale de saint Matthieu : « Faites des disciples, baptisez, apprenez-leur à observer ce que je vous ai enseigné. »
b) Le Christ parle également du témoignage. Ce mot signifie que l'envoyé en mission ne peut se contenter de transmettre un enseignement comme le ferait un professeur. Le missionnaire témoigne d'une Parole qui l'a atteint et qui l'a converti. S'il annonce la Bonne Nouvelle aux autres, c'est que cette Nouvelle est bonne pour lui d'abord et qu'il en vit. Il témoigne de sa foi au Christ. Il en témoigne par sa parole mais aussi et surtout par sa manière de vivre.
Nous trouvons ici le lien qui unit prière, communion et mission. La Parole que nous annonçons n'a en effet de crédit que si elle nous a atteints et transformés. Toute parole annoncée renvoie à celui qui l'annonce et renvoie également à la communauté qui l'accrédite. D'où la nécessité d'une conversion incessante de toute l'Eglise et de chaque chrétien.
c) Il est enfin une troisième condition que j'énonce sans la développer : la mission est une œuvre ecclésiale. C'est l'Eglise qui est missionnaire et chaque chrétien participe pour sa part à ce devoir qui incombe à toute l'Eglise. La mission suppose un engagement personnel mais elle n'est pas une activité individuelle : elle est l'activité d'un membre de l'Eglise.
III - Communion et mission
L'Eglise est mystère de communion et de mission. Elle réalise en permanence l'appel que le Christ adresse à ses disciples « Venez et demeurez avec moi » et l'ordre qu'il leur donne le jour de l'Ascension « Allez, de toutes les nations faites des disciples… Soyez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre. » Elle est dans le même temps et toujours disciple et apôtre. Si nous regardons son histoire, nous constatons que le rassemblement (qui est accueil de la communion et qui la manifeste visiblement) et la dispersion en vue du témoignage sont les deux temps qui rythment sa vie. Ils sont aussi importants l'un que l'autre. On n'a pas sauvé et on ne sauvera pas la mission en prenant de la distance par rapport aux rassemblements.
Il importe de bien saisir l'unité de ces deux temps et d'éviter les juxtapositions. Il est des expressions auxquelles il faudrait renoncer. Je pense par exemple à la distinction entre œuvres de l'Eglise « ad intra » (la liturgie, les sacrements) et œuvres « ad extra » (la mission, la présence au monde). Ce dernier terme en particulier ne veut rien dire : qu'est-ce qu'une œuvre de l'Eglise qui lui serait extérieure ?
Il faudrait même éviter la distinction entre vie de l'Eglise et mission de l'Eglise. La vie de l'Eglise est en effet communion et mission. Evangelii nuntiandi dit que « Evangéliser est la grâce et la vocation propre de l'Eglise, son identité la plus profonde. Elle existe pour évangéliser, c'est-à-dire pour prêcher et enseigner et être le canai du don de la grâce, réconcilier les pécheurs, perpétuer le sacrifice du Christ dans la Sainte Messe qui est le mémorial de sa mort et de sa résurrection » (n. 14).
La liste donnée ici est significative. L'Eglise est missionnaire par toute sa vie. Elle est vivante par toutes ses activités missionnaires. Il n'y a pas une mission qui pour l'Eglise serait autre chose que le développement, la manifestation de son mystère. Peut-être faut-il préférer le terme de croissance de l'Eglise ou encore celui de dilatation. Qui dit croissance dit en effet approfondissement et extension de son être.
Dès lors, une réflexion sur la mission de l'Eglise regarde toutes les dimensions de la vie ecclésiale : sa prière, sa liturgie, ses institutions, ses engagements, l'exercice des ministères.
Ces remarques faites, je présente rapidement l'articulation communion mission en partant d'abord de la communion et ensuite de la mission en rappelant quelques exigences.
A PARTIR DE LA MISSION
Notre mission est celle même du Christ et de l'Esprit. Elle ne peut donc s'exercer que dans une communion étroite au Père par le Christ dans l'Esprit. Si cet enracinement en Dieu par la prière personnelle et commune et par la célébration des sacrements n'existe pas, la mission n'est plus qu'une technique ou une propagande : la propagation d'une idéologie.
Mais il faut que la mission conduise à la communion. Nous témoignons devant nos frères pour que, accueillant le Christ dans l'Esprit, ils disent avec tous les chrétiens « Notre Père ». Tout acte missionnaire vise à faire de l'homme auquel s'adresse cet acte un membre de l'Eglise du Christ, vivant dans la communion du Père, du Fils et de l'Esprit et vivant dans la communion ecclésiale.
La mission s'enracine dans la prière, se nourrit de la prière et conduit à la prière. Il faut aller plus loin encore et dire qu'elle est une prière. Dans l'épître aux Romains, saint Paul écrit : « Dieu m'a donné la grâce d'être un officiant de Jésus Christ auprès des païens, consacré au ministère de l'Evangile de Dieu afin que les païens deviennent une offrande qui, sanctifiée par l'Esprit-Saint, soit agréable à Dieu » (Rm 15, 16).
Saint Paul se présente dans son ministère apostolique comme un « officiant de Jésus Christ ». L'apostolat est vécu par l'apôtre comme une liturgie où le Christ, par lui, offre les hommes à Dieu. Déjà au début de cette épître, Paul avait dit : « Dieu m'est témoin, lui à qui je rends un culte spirituel en annonçant l'Evangile de son Fils » (Rm 1, 9). Le ministère apostolique, la mission est un acte du culte rendu à Dieu.
De cela découle une conséquence importante pour nous : non seulement la mission s'enracine dans la prière, mais elle est, elle-même, prière. La mission est contemplation de Dieu agissant dans le monde par son Esprit.
A PARTIR DE LA COMMUNION
La communion est communion au Père qui veut le salut de tous les hommes (1 Tm, 2-3), par Jésus Christ qui est le rédempteur universel, dans l'Esprit présent dans tout l'univers pour le sanctifier.
La communion est donc animée d'un mouvement qui est celui même de la mission. La communion ne pousse pas l'Eglise à se replier sur elle-même, mais au contraire à s'ouvrir, à se répandre jusqu'aux extrémités de la terre. C'est la dynamique même de la Trinité qui s'ouvre pour faire entrer en son sein tous les hommes.
Il n'est donc pas possible d'approfondir sa relation au Père sans le rejoindre dans sa volonté de salut universel et sans participer à cette volonté. Il convient donc de s'interroger sur une prière qui ne conduirait pas à la mission.
Il n'est pas possible de se rassembler avec ses frères pour célébrer les mystères du salut sans rejoindre le Christ comme Sauveur de tous les hommes. Il convient donc de s'interroger sur une participation aux sacrements qui n'alimenterait pas une vie missionnaire.
Il n'est donc pas possible de se mettre sous la mouvance de l'Esprit sans travailler pour que les hommes, tous les hommes, reconnaissent l'Esprit de Dieu et l'accueillent.
Toute communauté qui se rassemble pour célébrer son Seigneur doit prendre conscience de ses limites et les chrétiens doivent se rappeler qu'ils sont rassemblés pour accueillir le salut de Dieu en Jésus Christ et le transmettre. Le rassemblement liturgique n'est pas seulement l'occasion d'un appel à la mission ; il est source de la mission.
Quand nous parlons d'évangélisation qui est le contenu de la mission, nous pensons d'abord à ceux à qui nous désirons porter la Sonne Nouvelle du salut. Nous avons raison. Mais, dans un premier temps, ne devons-nous pas penser à nous qui n'avons jamais fini d'être évangélisés ? La réponse aux questions que nous pose la mission aujourd'hui n'est pas uniquement, mais d'abord, dans notre conversion.
I - La mission est un mystère
... C'est à dessein que j'emploie le mot mystère pour parler de la mission. La mission est un mystère, c'est-à-dire une œuvre que Dieu accomplit par les hommes pour les hommes (1).
J'emploie le mot mystère, et dans un instant j'utiliserai celui de « sacrement », car ce sont les deux catégories qui nous permettent de faire le lien entre la mission au sens biblique et traditionnel : l'Eglise est missionnaire, c'est-à-dire envoyée, et la mission au sens qu'elle a pris depuis le XVIe siècle : l'Eglise exerce une activité missionnaire qui est l'annonce de l'Evangile à tous les hommes.
« De sa nature, l'Eglise durant son pèlerinage sur terre est missionnaire, puisque elle-même tire son origine de la mission du Fils et de la mission de l'Esprit saint, selon le dessein du Père » (Ad gentes, n° 2). Cela veut dire que la mission de l'Eglise ne fait pas nombre avec celle du Christ et de l'Esprit.
Autrement dit, l'Eglise ne prend pas le relais du Christ mais, par la puissance de l'Esprit, elle actualise la mission du Christ. Il n'y a pas eu envoi du Christ dans le monde et ensuite envoi de l'Eglise pour prendre sa suite et assurer la relève, mais l'envoi de l'Eglise est la face visible de l'envoi du Christ dans le monde par le Père.
L'activité missionnaire de l'Eglise est la face visible de l'activité salutaire du Christ. La notion de « sacrement » est tout à fait apte à exprimer la relation mission de l'Eglise - mission du Christ et de l'Esprit. L'Eglise signifie et actualise la mission du Christ et de l'Esprit.
« Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20,21), dit Jésus à ses apôtres. La conjonction « comme » indique ici plus que (c à la manière de ». Elle traduit une réalité plus profonde : l'envoi du Christ par le Père se prolonge par l'envoi des apôtres. C'est le même dessein de salut qui se réalise. « Qui vous reçoit me reçoit et qui me reçoit, reçoit Celui qui m'a envoyé» (Jn 13, 21). La mission du Fils atteindra ainsi tous les hommes par l'intermédiaire des Douze et de l'Eglise dont ils sont les colonnes.
La mission de l'Eglise, au sens premier du terme d'envoi, signifie et réalise la mission du Fils. L'activité apostolique de l'Eglise signifie et réalise l'activité messianique du Christ. Et pour accomplir cette tâche, l'Eglise reçoit l'Esprit saint. L'Esprit qui était en Jésus est le même Esprit qui est dans l'Eglise.
Il y a un parallèle entre le baptême du Christ qui inaugure son ministère et qui est une manifestation de l'Esprit et la Pentecôte qui inaugure le ministère de l'Eglise qui est une manifestation de l'Esprit Saint. L'Esprit Saint anime l'Eglise pour qu'elle soit corps du Christ et qu'elle soit signe efficace, sacrement du Christ sauveur de tous les hommes.
Le rappel de cette vérité révélée nous conduit à une conséquence importante. L'activité missionnaire est, certes, une tâche à accomplir tous les jours, mais elle est d'abord un don de Dieu. D'une autre manière, elle est le dessein de salut que Dieu accomplit par l'Eglise et dans l'Eglise.
Conséquence importante, car avant de nous interroger sur la pertinence de nos méthodes apostoliques, il faut nous interroger sur la manière dont nous vivons le mystère de Dieu en Eglise. Avant de remettre en cause les démarches apostoliques, les moyens utilisés pour annoncer l'Evangile, il faut nous interroger sur la manière dont nous vivons l'Evangile.
Si, aujourd'hui, il y a une crise de la mission, c'est d'abord une crise de la vie spirituelle de l'Eglise. Si nous devons envisager un renouveau de la mission, c'est d'abord un renouveau de la vie spirituelle qu'il faut entreprendre.
Ne pensons pas que le dynamisme missionnaire renaîtra d'abord de méthodes mieux affinées ni du constat d'une indifférence croissante. Il renaîtra d'un approfondissement de la foi au Dieu-Père qui en Jésus Christ, par la puissance de l'Esprit, appelle tous les hommes. Il naîtra de l'espérance en la Résurrection et d'une conscience plus grande de l'amour de Dieu pour les hommes.
Il n'est pas possible de susciter l'esprit missionnaire sans une conversion profonde. Il n'est pas possible de vivre la mission sans un enracinement dans l'Esprit Saint, sans la prière et la célébration des sacrements.
Avant d'être un faire, la mission est un recevoir et l'Eglise se reçoit comme missionnaire dans les célébrations des sacrements, notamment de l'Eucharistie.
C'est parce qu'elle célèbre les sacrements que l'Eglise est sacrement du salut. Il y a une antériorité des sacrements sur l'Eglise-sacrement. Il y a une nécessité pour l'Eglise d'accueillir sans cesse son Seigneur, d'écouter sa parole, de vivre son mystère pascal pour en témoigner, c'est-à-dire pour être missionnaire.
II - La mission est une tâche
Don de Dieu, la mission est aussi une tâche à réaliser. Quelle est cette tâche ?
La mission revêt de multiples formes, imposées d'ailleurs, pour une part au moins, par les personnes auxquelles s'adresse le missionnaire. Il est évident qu'annoncer Jésus Christ Sauveur ne se fait pas de la même manière si on s'adresse à un homme religieux ou à un athée. Il est impossible de faire l'inventaire des méthodes possibles, comme il est impossible de faire l'examen des démarches suivies par l'Eglise au cours des âges.
Une première remarque s'impose à ce sujet : il ne faut pas trop vite définir la mission, la vie apostolique, par l'une des formes qu'elle peut prendre à un moment donné. Cela, même si cette forme paraît la meilleure. La raison en est que la démarche apostolique dépend aussi du charisme, des aptitudes de chacun. Tous ne peuvent annoncer Jésus Christ dans les rues. Tous ne peuvent, pour annoncer Jésus Christ, suivre ce long chemin qui part de ce que vivent les hommes pour leur faire découvrir la présence de l'Esprit qui les précède et les appelle à la conversion.
A trop vite déterminer les formes de la mission on court le risque d'en restreindre le champ et de désespérer ceux qui ne peuvent accomplir l'idéal qu'on leur présente. Un chrétien du troisième âge doit être missionnaire comme un jeune mais leur mission ne prendra pas les mêmes formes. Un rural ne fait pas la même démarche apostolique qu'un militant du monde ouvrier.
Par ailleurs, et c'est ma deuxième remarque, il ne faut pas identifier toute la mission de l'Eglise à la première annonce de l'Evangile à l'incroyant. Les chrétiens qui rassemblent des enfants pour leur faire le catéchisme sont missionnaires au même titre, quoique de façon différente, que les chrétiens qui tentent de témoigner de leur foi dans un milieu sociologique étranger à la foi.