Le mal la souffrance le silence de DIEU et le mystere du CHRIST
Posté le 28.01.2008 par jubilatedeo
Le mal, la souffrance, le silence de Dieu et le mystére du Christ (3)
- JÉSUS, MESSIE MORT ET RESSUSCITÉ
Pour faire face à l'absurdité du mal, il a d'abord été nécessaire de barrer l'impasse d'une vaine recherche d'explication sur son origine. Ensuite a été fait le récit de ce que Dieu a accompli pour nous ouvrir un passage à travers le mal, comment il s'est engagé de plus en plus par ses envoyés puis par son Messie. Jésus s'est présenté comme le Messie annonçant la venue du Royaume qui comble l'attente des hommes, ce Royaume dont la charte commence par « Bienheureux » (Mt 5, 3). Jésus a enseigné « le chemin qui mène à la vie » (Mt 7, 14).
Impossible idéal
Ce chemin vers la vie est un idéal merveilleux de paix avec tous (cf. Mt 7, 12), sans angoisse du lendemain (Mt 6, 33), dans la simplicité des enfants de Dieu (Mc 10,14). Seule une telle visée peut combler le désir fou de bonheur qui, toujours, monte du cœur de l'homme. Mais cette perfection même creuse un abîme. C'est trop beau pour être au pouvoir de l'homme. Par-là est redoublé le drame qui était celui de l'Ancienne Loi.
Déjà dans le Deutéronome, la Loi était donnée comme chemin de vie : « Fais ceci et tu vivras » (cf. 30, 16). Or jamais l'homme n'a été capable de suivre la Loi, il est vraiment pris au piège. Le péché mène à la mort mais la loi « bonne et sainte » y mène aussi (cf. Rom 7). Car plus un idéal est beau, plus il condamne, preuve dressée des insuffisances. Le pharisaïsme a été cela, un idéal élevé qui a conduit au pire. Et ceci se vérifie toujours.
Or Jésus va à l'extrême : « Soyez parfaits comme votre Père céleste » (Mt 5, 48), ce qui est irréalisable. Après l'épisode du jeune homme riche (Mt 19, 16-26), les disciples eux-mêmes s'exclament : « Qui peut être sauvé ? » - « A Dieu tout est possible », répond Jésus, mais comment combler l'écart entre le « possible » pour Dieu et nos faibles capacités ? Sauf à prendre Jésus pour un dangereux utopiste, il faut admettre qu'il pousse à l'extrême pour contraindre à un changement de perspective afin que l'homme ne reste pas dans un face à face mortel avec son idéal.
«
L'œuvre de Dieu : croire en Jésus » (Jn 6, 29)
De l'idéal, la question se déplace sur Jésus : est-il celui par qui Dieu sauve ? Ce déplacement est très clairement exprimé par l'évangile de Jean (chap. 6 à 8). Après la multiplication des pains, Jésus s'est enfui car les foules ont voulu le faire roi. Le lendemain, ses auditeurs le retrouvent à Capharnaüm. Au lieu de les féliciter de leur persévérance, Jésus les accuse de ne le chercher que pour avoir à manger. Eux protestent : « Nous sommes prêts à travailler aux œuvres de Dieu ». Alors Jésus déclare : « L'œuvre de Dieu, c'est de croire en moi » (Jn 6, 29). Là, les auditeurs ne suivent plus. Un prophète pouvait bien authentifier sa parole par un miracle, mais il s'effaçait derrière son message et ne demandait pas la foi en lui, alors que Jésus revendique un rôle unique.
«
Abraham a vu mon jour » (in 8, 56)
Ce rôle unique, Jésus le revendique sans cesse tout au long des évangiles. Ainsi il dit : « Heureux les persécutés à cause de moi » (Mt 5, 12). Il demande à être préféré à père et mère (Luc 14, 26). L'accueillir, c'est accueillir Dieu (Mt 10, 40). Manger sa chair et boire son sang donne la vie éternelle (Jn 6, 53). Il va jusqu'à déclarer : « Abraham a vu mon jour » (In 8, 58), alors que la contrainte la plus absolue qui pèse sur les humains est le déroulement du temps. Prétendre être au-dessus de cette contrainte, c'est déclarer être du côté de Dieu, cela parait blasphématoire.
Ces revendications faites par Jésus donnent lieu de sa part à des actes et des propos très violents. Il chasse les vendeurs du Temple (Jn 2, 13-22), il traite ses auditeurs de « génération perverse et adultère » (Mr 12, 39) et à des juifs dire « Votre père c'est le diable » (Jn 8, 44), c'est la pire invective.
De même que l'impossible perfection demandée par Jésus oblige à changer de perspective, de même la façon dont il exige ce que les humains estiment un insupportable culte de la personnalité, oblige à poser sur lui une question qui serait impensable pour tout autre.
«
Toi, n'étant qu'un homme, tu te fais Dieu » (Jn 8, 56)
Pour les juifs qui font face à Jésus leur certitude est, à leurs yeux, inébranlable, un homme n'est qu'un homme. Jésus, lui, déclare en quelque sorte : ma personne, mon message, mes œuvres, les miracles, tout cela devrait vous amener à vous demander si je ne suis pas plus qu'un homme ordinaire et, donc, si je n'ai pas le pouvoir de vous introduire dans la vie même de Dieu.
Tout l'enjeu est là, l'homme est-il enfermé dans sa condition ou a-t-il accès à Dieu ? La perspective des contemporains de Jésus était de vivre de leur mieux sur terre et ensuite, pour la récompense, de s'en remettre à la miséricorde de Dieu. C'est aujourd'hui, je crois, la visée de l'Islam dans ce qu'elle a de plus élevé, de mystique même, Dieu grand et miséricordieux récompensera, mais le rencontrer, Lui, c'est impensable. J'ajouterai que c'est, me semble-t-il, celle de beaucoup qui se disent chrétiens sans croire à la Résurrection.
La question est donc : Jésus est-il un homme qui se fait Dieu ou est-il le Fils unique qui seul connaît le Père (Mt 11, 27), est un avec Lui (Jn 10, 30) et donne accès à la vie éternelle (In 6, 58) ? Si Jésus est reconnu comme celui qui vient de Dieu et y conduit (Jn 3, 13), alors toutes les déclarations de Jésus deviennent d'une merveilleuse simplicité.
Le rêve de bonheur qui travaille le cœur de tout homme n'est pas insensé. Ce bonheur n'est pas donné magiquement, c'est à chacun de venir à la lumière (Jn 3, 21). L'œuvre à accomplir ne consiste pas à faire des choses mais en une relation à nouer, un amour à vivre qui se concrétise dans le service des frères. Finalement le chemin, c'est Jésus lui-même : il est « vérité et vie » (Jn 14, 6).
«
La Sagesse a été reconnue juste d'après ses œuvres » (Mt il, 19)
La sagesse de Jésus se manifeste non seulement par la justesse et la profondeur de son enseignement sur ce qu'est la vie humaine authentique, mais aussi, et surtout, par la façon dont il définit la relation entre Dieu et l'homme. Jésus a une position unique dans l'histoire des religions et qui est pourtant d'une déconcertante simplicité.
Le désir illimité de bonheur ne peut être comblé que par Dieu. Or l'homme ne peut atteindre Dieu par lui-même. La relation ne peut être établie que par celui qui vient de Dieu et y retourne (cf. Jn 3, 13). Jésus de Nazareth affirme être celui-là, sa vie et ses actes permettent déjà d'accueillir son témoignage. Cependant, seul le fait qu'il ait affronté la mort donne un sceau de validité à ses paroles.
La mort
La mort est à la fois le symbole et la réalité en qui se totalisent le mal et la souffrance des humains. Depuis les origines, l'homme se distingue de l'animal en affirmant, par le culte des morts, que la fin de la vie n'est pas la fin de tout. De plus une réflexion comme celle des grecs va jusqu'à dire que seule une récompense dans un au-delà peut fonder la moralité d'aujourd'hui. Mais ces affirmations restent de l'ordre de la protestation ou du postulat, et non par l'expérience du franchissement de la mort. Aussi beaucoup déclarent que l'homme peut seulement s'adonner aux tâches et aux joies de son aujourd'hui sans penser à l'au-delà.
Jésus, lui, va accomplir la tâche que nul homme, si puissant qu'il ait été, n'a pu affronter. Il va faire sauter l'ultime verrou de la condition humaine : la mort, pour~ qu'elle devienne passage à Dieu.
Parler de la mort
Mais avant de parler de la mort de Jésus, trois remarques peuvent être utiles sur le type de parole possible à ce sujet.
D'abord, toute parole sur la mort est indirecte. Nous n'en avons pas l'expérience, nous les vivants. Et pourtant notre parole sur la mort ne peut éviter l'angoisse, car nous sommes un « vouloir vivre », si masquée ou dominée qu'elle soit, la mort nous travaille.
Ensuite, quand il s'agit de la mort du Christ, la parole est difficile pour un croyant. A preuve, combien de catéchistes se sont faits dire par des enfants imperturbablement logiques : « Jésus est Dieu et homme, comme Dieu il ne meurt pas. Comme homme, il est corps et âme, son âme est immortelle, son corps, il le récupère au bout de trois jours, donc c'est pas grave ! » C'est pourquoi la piété préfère méditer les souffrances du chemin de croix dont ne parlent guère les évangiles. Cette méditation peut être très profonde, mais elle reste cependant un substitut à l'impossibilité où nous sommes de nous représenter la mort.
Enfin et surtout, si l'on parle d'un Dieu qui veut la mort de son Fils, les pires aberrations sont possibles. Surgit l'image d'un Dieu dont la colère n'est apaisée que par des souffrances et, pas n'importe lesquelles, celles de son Fils. C'est du pur délire.
Tentons d'entrer dans la démarche de Jésus qui relève à la fois d'un très profond mystère et d'une merveilleuse simplicité et cohérence.
La mort annoncée
Jésus annonce sa mort, ce qui n'a rien de miraculeux. N'importe quel observateur politique pouvait se rendre compte que traiter les autorités juives comme il le faisait ne pouvait aboutir que là. L'important est que cette annonce marque sa parfaite lucidité. C'est en pleine conscience et librement que Jésus marche vers sa mort (Jn 10, 18). Deux actes donnent son sens plénier à sa démarche, l'entrée à Jérusalem et la Cène.
Par l'entrée à Jérusalem, Jésus accomplit d'abord les Écritures, assume l'histoire passée. Mais cette entrée est aussi l'un de ses rares gestes politiques. Il prouve par-là sa totale liberté ; sa mort, il aurait pu l'éviter.
Par la Cène, Jésus anticipe sa mort. Pour quiconque, sacrifier sa vie ne peut être qu'un arrachement à soi-même. Jésus affirme avoir prise sur sa mort, en faire un acte positif ; son corps livré, son sang versé instaurent une nouvelle Alliance.
Ensuite, depuis Gethsémani jusqu'au grand cri en croix : « Tout est consommé », Jésus subit sa Passion. Le mystère est infini, impensable et en même temps il est d'une simplicité que l'on pourrait appeler « enfantine » si l'événement n'était si terrible. C'est seulement cet aspect de la simplicité du mystère qui va être exposé par l'énoncé de trois évidences sur la nécessité de la Passion.
Avec nous
La première évidence est que Jésus « devait » partager notre souffrance. A propos du mal, nous avions utilisé l'image du « trou noir », cette masse d'une pesanteur telle qu'elle absorbe toute lumière. Au cœur de la pire souffrance, quand toutes les explications sont absorbées par cette masse d'absurde qu'est le mal et que le silence de Dieu étouffe tous les hurlements, la seule attitude supportable de la part d'un autre est qu'il soit là, auprès, avec. En deçà, au-delà, comme on voudra, de toute explication possible, Jésus se devait d'être avec nous dans la souffrance.
Venu de la part de Dieu, il n'a pas été reçu par les siens, il a été condamné par l'autorité religieuse légitime à un supplice qui en a fait un objet de malédiction. Abandonné par ses disciples, il souffre jusqu'à être vidé de lui-même. Depuis lors, aucun souffrant, aucun torturé n'est totalement seul.
La violence désarmée
Une deuxième évidence est que la violence devait être désarmée. Depuis Caïn, la violence multiforme tient une place immense chez les humains ; brutalité, torture, mais aussi haine, mépris, etc., la liste est longue. Pour l'endiguer, nous ne disposons que de la contre-violence : se battre pour une juste cause, défendre la veuve et l'orphelin et imposer la paix.
Mais chacun sait que c'est insuffisant pour vaincre la violence. Elle ne peut être désarmée « qu'en ne résistant pas au méchant », comme a dit Jésus (Mt 5, 30). Le violent, quand il a supprimé l'autre, se retrouve seul, inexistant de n'avoir plus personne devant lui. Jésus livré n'oppose pas de résistance, brisant par-là la spirale de la vengeance. Ultimement, il ôtera toute efficacité à la violence, mais cela seule la Résurrection le réalisera et le révélera.
Étrange parallèle
Une troisième nécessité de la Passion découle du sens même de la destinée humaine. L'homme est fait pour aller jusqu'à Dieu. Cela avait été le sens du premier appel à Abraham : « Quitte ton pays... pour aller au pays que je t'indiquerai » (Gn 12, 1). L'itinéraire géographique d'Abraham n'était qu'une figure. Au sens strict, chacun de nous devrait librement quitter sa vie limitée pour accueillir celle de Dieu. Or nous en sommes totalement incapables à cause du péché qui fausse la structure même de notre existence. Pour autant, Dieu n'a pas renoncé à son projet ni diminué l'enjeu en nous fournissant le paradis dont nous rêvons. Il a pris un moyen d'une impensable simplicité. Il s'est fait homme pour qu'un homme accomplisse pleinement la destinée humaine et qu'ensuite, par la solidarité de cet homme avec tous, ses frères puissent accueillir Dieu et être accueillis en lui.
Là se découvre un étrange parallèle entre la logique de la mort et celle de la vie.
Ce qui nous constitue comme personne, ce n'est pas de posséder ceci ou cela, mais notre capacité à sortir de nous-mêmes. Nous avons à nous ouvrir d'abord pour travailler dans le monde et y gagner notre subsistance mais, surtout, c'est de nous ouvrir aux autres qui fonde notre dignité qui est d'être respecté, aimé. Ce qui à la fois réalise et symbolise cela ' c'est le temps qui passe et nous pousse sans cesse en avant.
Telle est la trame de la vie ; à nous de tisser notre réponse personnelle sur cette trame en faisant de la sortie de soi, de l'accueil des autres, notre accomplissement. « Qui perd sa vie la sauve » (Mt 16, 25). Cette parole de Jésus est vraie d'abord au plan humain. L'amour, qui est richesse de l'existence, c'est de ne plus vivre pour soi, mais par et pour les autres. La joie plénière s'atteint d'avoir voulu librement n'exister, à la limite, que du respect et de l'amour que les autres nous donnent.
La réponse à l'amour de Dieu sera, au quotidien, donnée par le service de nos frères, plus un peu de temps consacré à Lui dans la prière. Viendra un jour où la seule manière de ne vivre que pour Lui sera de consentir à mourir pour n'attendre la vie que de Lui.
Telle est la structure de notre vie. Le péché nous la fait refuser. Nous tentons de tout ramener à nous-mêmes, de nous faire centre. Dans un geste de saisie et de jouissance immédiate, nous voulons croquer le fruit de la vie. C'est dérisoire, car le temps nous expulsera de nous-mêmes et un jour sera pour nous nuit. Ainsi, à cause du péché, l'inéluctable sortie de soi qu'est notre existence est éprouvée comme un 'cruel et injuste arrachement, un odieux chemin de mort.
Ainsi le chemin de la vie a la figure d'un chemin de mort. C'est au creux de cette contradiction que le Christ s’est situé. Comme nous étions incapables d'assumer le mouvement, la logique de l'existence humaine, le Christ est venu l'accomplir pour qu'un homme au moins réalise la destinée humaine et qu'ensuite, en lui, ses frères puissent la vivre eux-mêmes.
Quand, à Gethsémani, Jésus dit : « Père s'il est possible que ce calice s'éloigne de moi » (Mt 26, 39), c'est que, comme tout humain et beaucoup plus que quiconque car il est d'une totale lucidité, il a peur de la souffrance et de la mort. Mais il ajoute : « Non pas ma volonté, mais la tienne ». La volonté de Dieu n'est pas un cruel diktat, elle est que l'homme atteigne la plénitude de sa destinée qui est de le reconnaître, Lui, Dieu pour ce qu'il est. Il nous a donné la vie pour que nous puissions la lui rendre en toute liberté. C'est l'adoration parfaite, l'action de grâce, une action totale. En effet, quelle action plus forte pourrions-nous réaliser que de nous tenir devant Dieu en vérité et de l'aimer, c'est à dire ne plus vouloir vivre que par Lui.
«
Le pain vivant » (Jn 6, 5 1)
Jésus a réalisé le total dépouillement de lui-même, qui est accomplissement de l'existence. Aussi l'hymne aux Philippiens (2, 9) n'hésite pas à marquer l'enchaînement logique : « C'est pourquoi Dieu lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom ». Et par suite de la solidarité qu'il a nouée avec nous, nous pouvons faire nôtre son « oui » au Père. « Si par un seul la mort, combien plus par un seul la vie », dit Paul (Rm 5, 17).
Jésus est le seul à avoir donné sa vie au sens strict du mot. En effet, beaucoup d'humains ont donné leur vie pour une grande cause mais, à proprement parler, cela signifie perdre la disposition de son existence, mais non pas donner sa vie (donner la vie, procréer, c'est autre chose). Jésus, lui, a donné sa vie, car sa vie, c'est son mouvement de passer à Dieu, son « oui » au Père qu'il nous donne de faire nôtre.
Jésus a exprimé cela par le signe de la nourriture. Ce signe est très fort. En effet, le besoin de manger est stricte dépendance mais qui permet ensuite d'être et d'agir par soi-même. De même, sans le Christ, nous ne pouvons rien faire (cf. Jn 15, 5), mais le recevoir nous permet de donner notre propre réponse à Dieu.
Silence
Jésus est allé jusqu'au bout de sa Passion ; après un « grand cri » (Mt 27, 46), « il a rendu l'esprit » (Jn 19, 30) et le silence du tombeau a rejoint le silence de Dieu devant le scandale du mal. Ensuite, au matin de Pâques, au premier jour d'une nouvelle histoire de l'humanité, c'est encore dans le silence que Jésus est ressuscité.
Pour nous, la Résurrection doit nous faire chanter « Alléluia ». C'est merveilleux. Le chemin est enfin ouvert jusqu'à la vie. Toutes les affirmations de Jésus qui avaient paru être d'insupportables prétentions trouvent là leur vérification. Comment ne pas chanter ? Et pourtant beaucoup de chrétiens ont bien du mal à croire à la Résurrection. Ils se sentent réduits au silence. Or il faut reconnaître que de quelque côté que l'on regarde la Résurrection, nous sommes dépassés.
La grandeur du sacrifice du Christ nous a conduit aux plus hauts sommets spirituels. Pourquoi faudrait-il admettre que la vérification de cet acte sublime soit un tombeau vide ? Et certains vont déclarant que même les ossements retrouvés de Jésus ne supprimeraient pas leur foi en un Christ qui fait vivre et change le cœur des hommes.
Mais d'autres disent : « Ne cantonnez pas Dieu dans l'intériorité pure, il est aussi créateur du sensible, les apparitions fondent notre foi ». Qu'a-t-on alors comme preuve 9 Des apparitions, oui, mais à des amis et dans des circonstances impensables : Jésus qui passe à travers des portes, mange du poisson et repasse à travers les portes ! Rien qui tienne le choc d'une bonne vérification historique. Pourquoi Jésus ressuscité ne s'est-il pas montré à ses ennemis ?
Événement frontière
D'abord reconnaissons qu'il est normal que nous soyons décontenancés. La Résurrection est un acte qui est du domaine de Dieu et non du nôtre. Jésus, disions-nous, est allé chercher le succès là où nul homme ne peut le trouver, dans la mort. La Résurrection est à sa place logique exacte : événement frontière, interface entre le divin et l'humain.
Par tout un aspect, la Résurrection est du côté des humains et donc inscrite dans le sensible. Elle l'est aussi bien en absence : le tombeau vide, qu'en présence : les apparitions. Leurs témoins se sont heurtés à un fait qui paraissait impensable, Thomas en est le modèle. La Résurrection est impossible à évacuer dans l'imaginaire ou le purement intérieur, c'est un événement qui est motif de la foi.
Mais la Résurrection est aussi objet de foi car il est impossible de saisir Dieu ; seule une ouverture du cœur peut permettre de l'accueillir. Là, ce sont les disciples d'Emmaüs qui sont un exemple. Cette conjonction des opposés est exprimée par Paul grâce à une expression irreprésentable mais très précise : corps spirituel. Tout ce que le corps veut dire de présence, de possibilité de relation, le Ressuscité l'a pleinement ; tout ce qu'un corps implique de lourdeur, de limite a disparu.
Ainsi la Résurrection est bien Pâque, passage, sortie de l'histoire pour entrer dans la vie de Dieu. Jésus est le Fils de l'homme qui siège à la droite de Dieu et qui, « avec Lui... nous a fait asseoir aux cieux », ose dire saint Paul qui voit ce passage déjà accompli (Ep 2, 6).
Notons en passant que plus tard l'Église reconnaîtra à l'origine de Jésus un événement qui est aussi frontière, quoique tout autre : Dieu et homme, Jésus a une double origine : Dieu est son Père, une femme est sa mère.
«
Un certain Jésus qui est mort et que Paul affirme être en vie » (Ac 25, 19)
En tant qu'inscrit dans le déroulement du temps, l'événement de Jésus est maintenant du passé ; sa conséquence, le christianisme, est importante mais n'a pas modifié radicalement les conditions de l'existence humaine. Chaque humain entrant dans ce monde est marqué par le mal et n'a qu'une seule certitude absolue pour son avenir, c'est qu'il mourra.
Jésus est inscrit dans l'histoire, mais parce qu'il est ressuscité, il la domine. Mort sous Ponce Pilate il est aussi l'alpha et l'oméga de l'histoire. Les évangiles soulignent la façon dont il a accompli les 'Écritures pour le montrer présent à l'histoire avant d'y entrer (1 Co 10,4). Le credo dit : « Il est descendu aux enfers » ; ce mot désigne, dans ce cas, un lieu où les justes qui ont précédé Jésus l'attendaient.
Pour nous aujourd'hui, le salut est accompli, il n'y a pas d'autre sauveur à attendre. Le récit du salut est en nos mains, c'est l'Écriture ; mais l'Esprit du Christ nous donne de pouvoir nous l'approprier et d'inventer une manière propre, à chaque époque et lieu, de vivre en chrétien. Parce que le Salut a été accompli à travers un petit événement en Palestine il y a près de 2000 ans, chacun est rejoint dans sa propre particularité, chacun peut recommencer l'histoire du salut, mais pas en vain, son histoire peut être le temps de sa réponse à Dieu.
Vivre de la Résurrection
S'il est impossible de déployer ici tout ce que la Résurrection nous révèle et sur Dieu et sur nous, trois remarques au moins peuvent être faites sur la manière de vivre aujourd'hui de la Résurrection, de nous préparer à n'être qu'accueil de la vie de Dieu dans l'au-delà.
D'abord nous avons à vivre notre réponse à Dieu par la manière et le service du prochain et si nous y avons manqué, au lieu de nous enfermer dans la culpabilité, il nous faut admettre que la miséricorde de Dieu peut nous faire revivre.
Ensuite, nous avons à accepter que la foi en l'au-delà soit fondée sur un fait que nous ne maîtrisons pas directement, mais au sujet duquel nous disposons seulement de témoignages : d'autres ont dit que... Ainsi nous sommes dépossédés de toute prise sur l'au-delà. Mais comment une relation, un amour pourraient-ils avoir d'autre base qu'un « faire confiance » ?
Enfin, nous avons à reconnaître que nous sommes chrétiens non d'abord pour notre avantage, mais pour témoigner. Cela peut être ressenti comme une charge, de même qu'on aurait bien voulu ne pas être témoin d'un accident. Seulement voilà, nous l'avons su, alors il nous faut le dire : le mal est vaincu parce que le Christ est ressuscité !
Et si tout cela nous dépasse, faisons une prière aux apôtres. Le matin de l'Ascension, ils n'avaient toujours rien compris à la Résurrection et réclamaient un royaume en Israël (Ac 1, 6). Que les apôtres intercèdent pour que nous ayons nous aussi notre bonne part d'Esprit saint !
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Posté le 28.01.2008 par jubilatedeo
Le mal, la souffrance, le silence de DIEU et le mystére du CHRIST (2)
QUEL ROYAUME ?
A propos du mal, un rapide parcours de l'Ancien Testament* nous a appris qu'aucune réponse n'est donnée sur l'origine du mal et qu'il est insensé de mettre Dieu en accusation à ce sujet. Cependant une espérance est possible, fondée sur le récit de ce que Dieu a fait pour nous ouvrir un passage, une pâque, à travers le mal, et comment il a dû, pour cela, s'engager de plus en plus par son Messie, serviteur souffrant. Maintenant doit être dit l'accomplissement du salut par Jésus, le Messie.
Rencontrer Jésus de Nazareth
Pour présenter le mystère du salut, il serait possible de partir de tout ce que la théologie nous enseigne sur le Christ. Pourrait alors être admirée la façon dont le Verbe s'est abaissé, prenant notre chair faible et limitée, de sorte que, là où nous nous éprouvons loin de Dieu, il soit présent et, par là, nous sauve.
Cependant, une autre perspective est proposée ici : se mettre dans la position de ceux qui ont rencontré Jésus de Nazareth. C'est une reconstruction du passé qui, à titre pédagogique, peut renouveler la lecture de l'Évangile à propos de la question du mal. En effet, Jésus s'est présenté comme Messie, Sauveur, et c'est là-dessus que ses contemporains l'ont jugé ; était-il ou non celui qui permet aux hommes de sortir du mal ? Et pour nous, c'est à travers ce qui s'est passé entre Jésus et ses contemporains que nous pouvons reconnaître en lui notre sauveur.
La logique du témoignage
Pour répondre à la question : « Jésus est-il sauveur ? », la logique qui fonctionne est celle du témoignage. Le principe en est le suivant : à propos d'un événement dont je suis informé par un autre, mais que je ne puis moimême vérifier parce qu'il est trop lointain dans le temps ou l'espace, ce que je vérifie c'est, non la chose, mais la personne même du témoin. Est-il ou non valable ? Cela suppose d'avoir avec lui un domaine d'existence commun qui me permette de l'apprécier.
Jésus prend, d'emblée, un rôle d'autorité religieuse. Dès son premier discours, il oppose : « On vous a dit... moi je vous dis... » (Mt 5). A quel titre parle-t-il ? Les contemporains avaient pour vérification ce qu'ils pouvaient connaître de lui, de sa valeur d'homme. Nous aussi, malgré les intermédiaires, dus à la distance du temps, nous sommes dans une situation analogue. C'est à travers ce que nous partageons avec lui, notre commune humanité, que nous pouvons le juger. Or, très unanimement, la valeur humaine de Jésus est reconnue comme comparable au moins à celle de Socrate ou de Bouddha. - à ce niveau-là, ils sont peu nombreux dans l'histoire de l'humanité.
Jésus affirme avoir une expérience de Dieu et une relation unique avec lui. Or c'est un homme d'une valeur exceptionnelle, ce qui donne beaucoup de poids à sa parole. Par-là même, chacun est questionné. Celui qui récuse Jésus doit dire au nom de quoi il le fait. Et celui qui est en quête de Dieu peut reconnaître en Jésus son témoin (cf. Apoc 1, 5).
Courbe de popularité
Un jour, de printemps sans doute, Jésus commence à prêcher et, tout de suite, c'est l'enthousiasme. Il parle d'une façon qui réconforte un peuple qui souffre d'être sous l'occupation romaine. Frustration d'autant plus dure que les Juifs étaient assurés au plus profond d'eux-mêmes, d'être le peuple élu, l'espoir de l'humanité. Les foules écoutent sans se lasser. Nous n'avons dans les évangiles que de minuscules résumés ; en une heure, il est possible de parcourir tous les discours de Jésus, alors qu'il a parlé des heures. De plus, Jésus est compatissant, il accueille les pauvres, les rejetés, aussi bien la prostituée que le riche publicain. Enfin, il soulage les souffrances par des miracles.
Ainsi Jésus n'a pas pris la figure de Jean-Baptiste qui, du bord du désert, criait son appel à la conversion. Jésus s'est fait proche, parcourant villes et villages, répondant aux demandes. Pour calmer ce que l'enthousiasme aurait eu de trop superficiel, Jésus s'éloigne au désert ; les foules le suivent et alors, il en a tellement pitié qu'il les nourrit. Que demander de plus ? La foule voulut en faire son roi ; Jésus s'enfuit (Jn 6,15). Et les rencontres suivantes ne feront qu'aggraver l'incompréhension entre Jésus et ses contemporains.
Les quatre évangiles, malgré leur diversité, permettent de tracer la courbe de popularité de Jésus : une montée rapide du succès tant que la foule a perçu Jésus comme venant combler son attente, mais quand il l'a invitée à le suivre, elle a décroché. Un ultime sursaut très ambigu de popularité a été l'entrée à Jérusalem du Fils de David. Puis, très vite, a été atteint le point zéro : la croix. C'est donc l'échec apparent par rapport à l'attente du bonheur.
Le malentendu a donc été total sur le rôle du Messie. Les contemporains de Jésus vivaient une attente religieuse très forte. Ils espéraient un Messie Sauveur qui, avec la puissance et l'autorité de Dieu, restaurerait la royauté à Jérusalem. Ils attendaient une réussite tout ensemble religieuse, politique et sociale, où Jérusalem deviendrait lumière des nations. Même les apôtres étaient travaillés par cette attente. Après la Résurrection, juste avant l'Ascension, ils posent à Jésus cette question stupéfiante : « Est-ce maintenant que tu vas restaurer la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6). Autrement dit : Ta Résurrection, c'est merveilleux mais l'important c'est qu'elle nous permette de revenir à ce qui est notre problème ! Or le Royaume que venait instaurer Jésus était tout autre.
« [u]Convertissez-vous et croyez à la
Bonne Nouvelle [/u]» (Mc 1, 15)
Pour ouvrir un chemin de Bonheur (cf. Mt 5 « les Béatitudes ») Jésus n'a pas seulement proposé une nouvelle manière de vivre en invitant à la conversion. Il ne s'est pas présenté seulement comme porteur d'un message, la Bonne Nouvelle qu'il a donnée à entendre était que le salut passait par lui.
Pour la clarté de l'exposé, l'enseignement du Christ et la manifestation de son rôle unique seront présentés ici successivement. Cette distinction n'est pas totalement artificielle. Jésus a d'abord été écouté comme prophète du salut, l'opposition à sa personne n'est venue que dans un second temps. Sous un autre mode, ces deux étapes se retrouvent souvent aujourd'hui. Beaucoup reçoivent le message de l'Évangile sans en venir à une question sur Jésus lui-même.
De tout ce que Jésus a enseigné, seront seulement énumérés les éléments qui caractérisent la vie humaine authentique, celle qui permet d'accéder au bonheur.
Conversion
Le premier mot de Jésus a été « Convertissez- vous ». Le salut n'est pas magique, il demande, une démarche personnelle. Dans l'Evangile, les thèmes du mérite et du jugement le soulignent. Cette conversion doit atteindre le fond du coeur. Le « Sermon sur la montagne » (Mt 5-7) affirme que l'attitude extérieure ne suffit pas. Ainsi le mépris peut être aussi grave qu'un meurtre, c'est seulement de ne pas résister -au méchant, d'aimer ses ennemis qui peut briser la spirale de la violence. La violence a souvent pour origine l'angoisse du manque de nourriture, mais aussi de respect, d'amour. Jésus, lui, annonce la liberté : « Bienheureux les pauvres en esprit » (Mt 5, 3) et aussi : « Voyez les oiseaux du ciel... » (Mt 6, 26-34).
Enfin, pour obliger l'auditeur à sortir de ses idées toutes faites, Jésus se sert de paraboles, qui, avant explication, sont des énigmes. Ainsi est l'histoire de ce semeur qui travaille étrangement, il répand les trois-quarts de la semence hors du champ, et cela se termine par « Qui a des oreilles entende » (Mt 13, 9). L'auditeur sait au moins ceci : il n'a pas compris. Là est le préalable nécessaire à la conversion, écouter la parole pour entendre ce qu'elle dit et non pour ce que l'on a envie d'entendre.
Service du prochain
L'attitude personnelle de conversion se déploie concrètement en service du prochain. Jésus vient en sauveur de tout l'homme. Aux envoyés de JeanBaptiste qui lui demandent : « Es-tu le Messie attendu ? », il répond : «... Les aveugles voient, les boiteux marchent, ... et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Mt 11, 5).
Cette présence aux problèmes concrets est un élément nécessaire de l'attitude chrétienne. On ne peut pas, on n'a pas le droit de ne faire que parler du bon Dieu à des gens qui crèvent de faim, d'angoisse, etc. (cf. Je 2, 16). La manière dont s'accomplit le service du prochain, individuellement et collectivement, est très diverse selon les personnes et les époques, mais ce service est nécessaire, non seulement pour se faire entendre, mais comme partie intégrante du message. L'Église aujourd'hui ne peut se cantonner dans le spirituel pur ; elle a à parler comme institution, à agir par ses membres dans le concret de la vie sociale.
Agir pour que le monde soit le plus vivable possible fait partie de l'existence chrétienne. Pour certains, le christianisme se réduit à cela. L'homme ne peut compter que sur lui-même pour construire son bonheur, alors tant mieux, pensent-ils, si travaillent côte à côte « celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas », comme a dit Aragon.
Le désir du Royaume n'est pas un « opium », comme cela sera dit plus tard. L’attitude envers Dieu est indissociable de l'attitude envers le prochain. Le second commandement, aimer son prochain, est semblable au premier (Mt 22, 39). Il faut même préciser qu'il existe comme un entrecroisement dans la mise en oeuvre des deux commandements. L'amour de Dieu trouve sa vérification dans l'amour du prochain, mais, dans l'autre sens, l'amour du prochain n'est possible que grâce à l'amour de Dieu. Même ceux qui ne croient pas en Dieu ne peuvent s'engager, se sacrifier qu'en se référant à un au-delà d'euxmêmes : justice, patrie, etc. C'est peutêtre ce qu'a voulu dire le Christ en prenant comme modèle celui qui était le plus éloigné de l'univers religieux des siens : le bon Samaritain (Le 10, 29-37).
Ce lien entre Dieu et le prochain est encore exprimé par la vertigineuse demande du Notre Père : nous demandons à Dieu de mesurer son pardon au nôtre !
Demander le pain quotidien
Si l'amour de Dieu et celui du prochain sont indissociables, ce lien est affirmé par la foi, mais n'est pas ordinairement perçu. Nous ne pouvons pas avoir un œil sur Dieu et un sur le prochain, pas de strabisme ! Quand on travaille ou dialogue avec le prochain, on peut ne pas penser à Dieu. Jésus dira : « J'avais faim, soif, j'étais nu... » et les justes répondront : « Quand t'avons-nous vu avoir faim, soif.. ? », « Quand vous l'avez fait au plus petit... » (Mt 25, 31-40). Un des rôles de la prière est d'exprimer ce rapport dans la foi, en récapitulant notre vie devant Dieu.
Cette distance peut être très difficile à vivre, car souvent éprouvée comme une absence de Dieu à nos vies. La demande du pain dans le Notre Père exprime bien cela. Le pain dont il s'agit d'abord, c'est ce dont nous avons besoin pour survivre. La demande est très exigeante car l'expérience montre bien que la prière, si instante et insistante soit-elle, ne procure pas magiquement la nourriture, n'empêche pas les famines. C'est aux hommes de travailler, d'organiser un maximum de justice et de partage. Et pourtant, il est nécessaire d'adresser des demandes à Dieu. Il serait destructeur d'opposer : ou bien c'est Dieu qui donne, ou bien c'est nous qui faisons. Le pain « fruit du travail de l'homme et de la terre » est aussi, et d'une autre manière, un don de Dieu, car c'est lui qui nous donne vie et force pour gagner notre vie. La prière vient là comme une prise de conscience qui décape l'apparence d'une horizontalité complète, le pain, la vie que l'homme se donne à lui-même par son travail, ce pain est aussi don de Dieu.
Les Hébreux l'ont appris en entrant en Terre Promise. Ils n'étaient plus nourris par la manne, mais ils devaient offrir les fruits de leur travail avec une prière qui faisait mémoire de tous les dons de Dieu depuis Abraham (Dt 26). Ce premier dépassement de l'apparence nous est pédagogie nécessaire pour reconnaître dans l'eucharistie le don de Dieu au sens plénier.
Fils prodigue, fils aîné
La manière de se situer devant le Royaume, d'articuler don de Dieu et travail de l'homme, liberté et grâce, Jésus nous l'enseigne en creux, en négatif, par la parabole de l'enfant prodigue. Chacun des fils y est figure d'une des deux façons de ne rien comprendre (Lc 15).
Le cadet succombe à la tentation classique. Les ordres du Père sont perçus comme interdisant d'être soi-même, il réclame donc son héritage. Sans faire de psychanalyse, c'est bien là vouloir « la mort du père ». Il part sans les repères nécessaires entre l'humain et l'inhumain que sont les interdits et il se retrouve très vite du côté des cochons.
Le fils aîné, lui, fait tout ce qu'il faut, comme il faut, mais il ne l'accomplit que pour être quitte vis-à-vis de son père. Il vit dans le rêve d'un ailleurs où il pourrait être lui-même, mangeant un chevreau avec ses amis, (le chevreau est l'animal important de la parabole, plus que les cochons ou le veau gras !). Tout ce que fait l'aîné, ne consiste pas à chercher à concrétiser sa relation à son père, mais à y échapper. Le contresens est total. Il faut obéir à Dieu, oui, mais dans quel esprit ?
Il faudrait dire là tout le problème de la Loi et de la foi. La Loi est bonne et sainte, mais elle peut conduire à la mort, nous dit saint Paul (Rm 7). Le Christ vient nous délivrer des deux impasses où s'enferment les deux fils de la parabole : ou bien envoyer tout promener, « s'éclater », mais c'est la mort, ou bien courir après une impossible perfection, mais alors on ne peut plus vivre. Plus que cela, on culpabilise, car nous ne pouvons même pas dire comme le fils aîné : « Je n'ai jamais transgressé un de tes ordres ».
Ce changement de perspective avait déjà été annoncé par Jérémie (31, 33) : que la Loi ne soit plus extérieure mais gravée dans les cœurs, afin d'en assumer librement l'exigence, Jésus en montre l'exemple à propos du sabbat. C'est une Loi sainte, Dieu premier servi, mais pourtant « Le sabbat est fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat » (Mc 2, 27). Et Jésus, au nom de la charité, transgresse le précepte (Le 13, 10-17), mais cette décision de liberté est une exigeante prise de responsabilité.
Devenir comme des enfants (Mt 18, 3)
Le Christ nous invite à redevenir comme des enfants, à retrouver cette attitude de confiance où nous savons que l'amour nous précède, qu'aucune bêtise ne peut nous en expulser. Alors, spontanément, jaillit le désir de faire tout son possible pour répondre à un amour offert, mais sans angoisse, car cet amour ne se mérite pas, il est toujours déjà offert.
Tout est résumé par les mots : « Notre Père qui es aux cieux ». Les cieux, c'est le domaine du Tout-Puissant, la figure de la fatalité que représente le mouvement des astres. Dieu m'a donné la vie sans que je l'ai demandée et il me la reprendra selon son bon plaisir. Or ce Dieu Tout-Puissant, avec l'élan spontané d'un enfant, nous pouvons le nommer Père.
Le temps de la patience
Le projet de vie que propose l'Évangile est si merveilleux que nous pouvons être impatient d'y parvenir immédiatement. Mais Jésus nous apprend que le Royaume ne vient que lentement : c'est la parabole du levain dans la pâte (Mt 13, 33). Par là nous est laissé le temps de transformer notre cœur. Notre réponse à Dieu monte du plus profond de nous-même à travers notre quotidien et par-là, elle est bien la nôtre. La conséquence est que l'ivraie et le bon grain restent mélangés (Mt 13, 24-30). Cela peut nous impatienter, mais Dieu, lui, est patient et nous avons besoin de la patience de Dieu, de sa miséricorde. Et surtout, nous avons à nous rendre compte que ce chemin à suivre vers le salut, c'est avec le Christ et en lui que nous le parcourrons (cf. Jn 14, 6).
Posté le 28.01.2008 par jubilatedeo
Le mal, la souffrance, le silence de DIEU et le mystére du CHRIST (1)
UN CHEMIN OUVERT
Le scandale
La principale et, finalement, l'unique raison de douter de l'existence de Dieu, c'est le fait du mal. Le mal est multiforme : catastrophes naturelles, malheurs en tous genres, haine et péché. Devant certaines horreurs, qui n'aurait envie de crier : « C'est pas possible, il n'y a pas de bon Dieu ». Voltaire le disait à propos du tremblement de terre de Lisbonne. Plus récemment, Camus a dit quelque chose comme : « Je ne peux pas croire à un Dieu qui permet la souffrance d'un enfant ». Chacun de nous a ses propres exemples de scandale devant le mal qui est là depuis toujours et qui continue. L'actualité est avant tout récit de drames et de haines.
Devant cela, que dit Dieu ? Apparemment rien. Le ciel est muet ; seule la mort vient un jour fermer la bouche de ceux qui hurlent. Et pourtant des gens croient quand même en Dieu. Les chrétiens affirment : Dieu a parlé par son Fils, son Verbe, sa Parole. Mais, depuis 2000 ans, cette parole n'a pas fait taire le bruit des guerres, pas plus que celui des tremblements de terre. Alors quelle efficacité ?
Un chemin
A toutes les questions qui montent en nous, il est évident qu'il n'y a pas de réponses claires et simples, sinon ces réponses seraient données depuis longtemps.
Et pourtant la Bible n'est pas muette sur ce sujet, elle trace un chemin. Une multitude de croyants l'a suivi et pas seulement les saints canonisés, tous les chrétiens, même les mal croyants sont en marche sur ce chemin. Mais parce que le vécu est difficile à penser, les efforts de raisonnements ne conduisent souvent qu'à des contradictions. Cet exposé voudrait seulement aider à ne pas s'embrouiller dans des problèmes de langage. Il n'empêchera pas que l'affrontement au problème du mal soit toujours un combat contre Dieu dans la nuit comme déjà l'avait éprouvé Jacob (Gn 32, 25). Et personnellement, je sais bien que toutes les bonnes raisons que je vais exposer pourraient ne pas me suffire devant un excès de malheur.
Pour tracer le chemin à suivre, cet exposé recueillera d'abord quelques données essentielles de l'Ancien Testament avant de présenter le mystère du Christ. Survoler ainsi la Bible conduira à des simplifications qui, en un sens, seront outrancières. Ainsi des récits de type symbolique comme ceux des origines seront alignés sur des données historiques comme la Royauté ou l'Exil. Mais l'Église a toujours estimé que même une lecture immédiate et non critique de la Bible n'empêchait pas d'entrer, malgré la diversité des livres, dans une vraie intelligence du mystère du salut.
Le péché originel : une affirmation d'espérance
Au début de la Bible, dans les récits d'origine, le problème du mal tient une place centrale. Chacun connaît l'histoire de la tentation au Jardin. Toutefois, avant d'aborder ces textes, une brève remarque peut aider à les lire.
La Bible veut éclairer les questions des hommes à la lumière de la Révélation. Elle utilise pour cela le langage des paraboles. Eve, le serpent, le jardin, le fruit, ces figures imagées servent à décrire un événement primordial de l'histoire de chaque humain : sa situation pécheresse. Mais s'engager, à partir de ces images, dans des considérations indéfinies sur le contenu et la manière dont s'est passé cet événement serait une erreur sur le genre littéraire et risquerait surtout de nous détourner de l'essentiel : ce récit est fait pour éclairer notre aujourd'hui. On peut lui appliquer ce que saint Paul disait d'un autre événement, pourtant plus facile à rejoindre par l'histoire, l'Exode : « Ceci est arrivé pour nous servir d'exemple et a été écrit pour notre instruction » (1 Cor 10, 11).
Le plus clair dans ce récit, c'est d'abord un refus de répondre à la question : d'où vient le mal ? La Bible ne le dit pas. Le serpent était dans le Jardin. Pourquoi Dieu l'a-t-il fait si rusé ? La question n'est pas posée. La Bible constate un fait : le mal existe. L'image du serpent veut dire ceci : l'existence du mal n'est pas entièrement de notre faute à nous, les humains. Mais le fait est là : nous sommes entrés à notre naissance dans un monde marqué par le mal et chacun trouve en lui-même des sources d'angoisse, de jalousie, etc. ; nul ne peut se dire totalement innocent. Et pour les sociétés, aucune n'est parfaite. S'il y règne l'anarchie, c'est affreux, mais le pire arrive lorsqu'un pouvoir fort veut imposer un idéal, cela conduit toujours à la dictature.
Le mal nous dépasse, ceci est un constat. Et là, la Bible ose une déduction : puisque cela ne vient pas de nous, cela vient d'un autre, le démon. Affirmer son existence est de l'ordre du constat et non de la croyance. Mais qu'est-ce que le démon ? La Bible se garde bien de la moindre considération sur son être, elle se contente d'une image : le serpent. Cela nous gêne qu'il n'y ait pas de tentative d'explication, nous qui sommes habitués, devant un accident, à chercher quelles en sont les causes ou de qui est la faute. Le souci de la Bible n'est pas de remonter en arrière, mais d'aller vers l'avant. Nous sommes plongés dans le mal, comment pourra-t-on en sortir ? Qui pourra nous y aider ?
A la question du mal depuis l'origine, du « péché originel », la réponse de la Bible est : si l'homme est dépassé par le mal, Dieu, lui, n'est pas dépassé. La réponse est non une explication, mais une affirmation d'espérance et toute la Bible n'est que le récit des événements qui justifient cette affirmation. En racontant comment un peuple a marché pour sortir du malheur, la Bible témoigne que le mal n'est pas la fin de tout, qu'une ouverture est possible.
Question quand même:
Job
Avant de donner quelques repères sur ces événements, il vaut mieux aller tout de suite jusqu'au seul livre biblique qui, explicitement, pose la question de l'origine du mal : celui de Job.
L'histoire est connue, Job accablé de tous les maux commence par se taire, mais ensuite il proteste avec véhémence. « De pareils malheurs, c'est injuste et injustifiable ». Ses amis tentent de le calmer en lui donnant des explications : « Tu es pécheur, toi aussi ; c'est une expiation » et puis « C'est une épreuve quifortifie ».
Nous pouvons ajouter toutes les bonnes raisons possibles, Dieu nous a créés libres et donc faillibles, la créature est nécessairement imparfaite, etc. Mais Job proteste : tout cela est insuffisant. Une comparaison pourrait être celle des trous noirs de l'astronomie, ces concentrations de matière sont d'une telle pesanteur qu'elles absorbent même la lumière. De même, le mal est si lourd qu'il absorbe toutes les justifications. Job, et bien d'autres, restent avec leur cri.
Or, à la fin, Dieu intervient de façon glaçante. Il interpelle Job : « Insensé, est-ce toi qui a créé le ciel et les étoiles ou le crocodile et l'hippopotame ? Non ! Alors tais-toi ! » Cela peut paraître terrible et c'est pourtant la seule réponse. Il est insensé de mettre Dieu en accusation. A partir de ce que nous connaissons du cosmos et de l'homme, nous pouvons dire : il y a un Dieu. Car c'est une démarche sensée que de lire ce qui est beauté, bonté, amour comme signes de Dieu et de remonter ainsi de notre expérience jusqu'à lui.
Mais ensuite peut se produire un retournement qui conduit à un piège mortel. Reconnaître un Dieu bon à partir de ce qui est beau et bien peut pousser à vouloir déduire : puisque Dieu est bon, il n'a pas le droit de laisser exister le mal. Ce raisonnement est un simple non-sens comme de vouloir dessiner un cercle carré. Il est possible de désigner un Absolu mais vouloir l'enfermer, fût-ce dans nos bons sentiments, est insensé. C'est un rêve, même pas orgueilleux, un pur irréel, que d'imaginer un lieu extérieur, une sorte de point de vue de Sirius d'où nous pourrions juger et le réel et Dieu. D'ailleurs, ce serait finalement faire le même rêve que de se culpabiliser d'être impuissant devant tous les malheurs du monde ; ce serait franchir les limites de l'humain que de se torturer de n'avoir pas tout pouvoir. Pour celui qui est accablé par le malheur, il est normal qu'il ait envie de crier comme Job, et nul ne peut dire d'avance qu'il ne le fera pas, mais enfermer Dieu dans nos raisonnements, est insensé.
La Bible ne s'embarrasse pas des distinctions dont nous avons besoin, du genre : Dieu permet le mal, mais il ne le veut pas. Elle dit : rien n'échappe au Dieu tout-puissant elle ajoute : il est bon quand même. La Bible refuse le dilemme qui dirait c'est ou l'un ou l'autre. Le Livre de Job bouche l'impasse qui consisterait à vouloir juger Dieu, pour nous inviter à prendre le chemin que Dieu nous ouvre.
Louange
Le premier repère que fournit la Bible est le récit de la Création (Gn 1). Entre autres significations, il est louange. Tel est le commencement et il est vital qu'il en soit ainsi.
Si je me dis : « Que soit d'abord expliqué le problème du mal, ensuite je verrai si je peux croire », je m'enfermerai dans un « trou noir » d'absurdité et ce sera la mort psychologique, avant l'autre.
D'abord il y a la louange. Parce qu'il y a un peu d'ordre, de bonté et d'amour, la masse immense de l'absurde ne l'emporte pas. Une fleur est plus que toutes les pourritures, quelques lumignons suffisent à tracer un chemin dans la nuit. C'est seulement armé de louange qu'il devient possible d'aborder la question du mal.
Tentation
Chacun éprouve la tentation et le récit de celle d'Eve a valeur universelle. Son mécanisme est simple, il est mensonge sur le sens des interdits. Les interdits ne tombent pas d'un ciel d'autorité, mais ils sont conditions de survie. Chacun a besoin de manger et d'être respecté, aimé. La nourriture ne se rêve pas, il faut être vrai dans toutes les procédures techniques et économiques pour l'obtenir. L'amour et le respect ne s'achètent pas et ne peuvent être attendus qu'à condition de respecter soi-même les autres. Il est donc interdit de tuer, de mentir, etc. L'interdit ne fait que déclarer le hors jeu, la sortie de l'humain.
La tentation consiste à n'être attentif qu'au côté négatif de l'interdit, à ne le voir que comme une barrière pour le désir. Le Tentateur dit : « C'est à vous de décider du bon et du mauvais d'après votre désir. Dieu est méchant et jaloux de vous en empêcher ; vous avez envie de goûter à la vie, croquez dedans. » Et Adam et Ève apprennent seulement qu'ils sont nus et qu'ils perçoivent leur différence sexuelle comme signifiant l'irréductibilité de l'autre, l'impossible fusion narcissique. Alors Adam et Ève entrent dans un rapport de peur, de division, chacun essayant d'échapper à ce qui le constitue comme personne, sa responsabilité. Adam accuse Ève qui essaie de se défausser sur le serpent !
Que vas-tu faire ?
Après le récit de la Tentation au Jardin, c'est l'histoire de Caïn et Abel qui donne l'enseignement le plus brutal sur la question du mal.
Il est raconté comment Caïn offre un sacrifice à Dieu et Abel aussi. Or Dieu, lui, accepte le sacrifice d'Abel et pas celui de Caïn. Pourquoi ? Ce n'est pas dit. C'est si scandaleux que l'Épître aux Hébreux donnera une explication : Dieu savait le cœur d'Abel meilleur (11, 4). Le récit de la Genèse, lui, s'en tient au fait brut et bien connu. Il y a des gens qui ont toutes les chances : santé, intelligence et aussi foi et piété, et d'autres qui accumulent les handicaps ou sont naturellement méchants. Pourquoi l'inégalité ? Dieu n'en dit rien, la seule chose qui l'intéresse c'est ce que va faire Caïn à partir de là. « Le péché est comme une bête tapie à ta porte, vas-tu la dominer ? » (Gn 4, 7).
Quelque soit notre point de départ, notre situation, l'important est : que faisons-nous ? Ce n'est pas notre réussite, c'est l'attitude de notre cœur qui compte pour Dieu qui connaît le fond des cœurs. Il y a là une formidable affirmation de la dignité de la personne. D'ailleurs, au plus profond de lui-même, chacun le sait : faire son possible, même dans la pire situation, est l'essentiel ; quelque soit la façon dont les autres le jugent, il a sa conscience pour lui. Le croyant ajoute : il a aussi Dieu pour lui.
Mais, vous le savez, Caïn tue Abel. Or Dieu ne se laisse pas enfermer dans une logique de violence. Il ne reprend pas sa vie à Caïn, plus, il met sur lui un signe de protection.
Expérience spirituelle
Le début de la Bible a décrit la situation de tout humain venant au monde. Ces récits sont historiques au sens où ils énoncent les conditions de l'histoire qui montrent qu'un chemin d'Espérance est ouvert. Ces récits sont de style légendaire, mais ils représentent un formidable poids d'expérience spirituelle.
Les événements rapportés sont à la fois uniques et très ordinaires. Ainsi qu'Abraham se soit mis en route, bien des explications peuvent en être données. L'important est qu'il ait vécu ce départ comme une conversion. Ensuite, son expérience a éclairé ceux qui ont connu des ruptures analogues. D'âge en âge, les expériences se sont accumulées, se rectifiant, se complétant jusqu'à tracer une route sûre. Ceux qui l'ont parcourue déclarent y avoir cheminé avec Dieu. Quiconque se voit comme enfermé dans le problème du mal peut être attentif à ces témoignages.
Dans ces récits, l'acteur principal est Dieu ; il est présenté de façon très anthropomorphique comme quelqu'un qui cherche à obtenir un résultat et qui, peu à peu, se rend compte qu'il doit s'engager davantage. Il ne veut pas pour nous d'une vie au rabais ; et nous sauver du mal va lui « coûter » de plus en plus cher. Chaque étape de l'histoire fournit un élément essentiel pour tracer le chemin qui permet de sortir du mal.
Le Déluge
Le monde pacifique et végétarien du paradis où l'homme était jardinier a été envahi par la violence depuis Caïn. Dieu « se repentit » d'avoir fait l'homme (Gn 6,6). Il décide d'effacer tout en noyant le mal dans les eaux du déluge. Ce thème archaïque est porteur d'un message toujours actuel. Dieu est le trois fois saint, il ne peut accepter le mal. Plus tard les lois de sainteté (Lévitiques ; cf. 2 Sam 6,1) le montreront comme éprouvant une répulsion quasi physique devant l'impureté. Ceci reste toujours vrai, c'est un point fixe inébranlable. Il est impossible d'atteindre Dieu au rabais.
À partir de ce point fixe, le récit du Déluge ouvre un espace, sinon déjà à la miséricorde au moins à la patience de Dieu. En Noé, Dieu donne une nouvelle chance à l'humanité. Malgré la terrible exigence de sa sainteté, il ne détruira pas. Il raccroche son arc dans le ciel et ne fera pas la guerre à l'homme. La violence inévitable sera, à la fois, encadrée et stigmatisée par les prescriptions sur le sang.
Babel
Très vite, après Noé, cela va mal. Les hommes n'arrivent à vivre et travailler ensemble que sous la forme du totalitarisme de la tour de Babel. La dictature est évidemment un moyen efficace pour faire cohabiter les hommes, mais c'est trop humain.
Dieu préfère se donner la figure du méchant qui disperse les hommes (Gn 11,7) plutôt que de tolérer une unité qui écrase l'originalité des personnes.
Abraham
Alors Dieu décide de partir modestement avec un homme, Abraham. Avec lui ce sera au bon niveau, celui de la foi, d'une relation authentique dans la sincérité du coeur. C'est là une perspective religieuse radicalement nouvelle, en particulier face au problème du mal.
Ordinairement, ce qui est au-delà de l'homme est vécu comme une fatalité. Les astres en sont la figure ; même personnifiés ils restent le destin. Les hommes les scrutent pour deviner quel espace d'autonomie leur laisse le sort. Le Dieu d'Abraham, lui, appelle ; lui obéir, c'est l'écouter. Il s'engage par une promesse annonçant qu'au terme l'unité sera retrouvée : « Toutes les nations seront bénies » (Gu 12,3). Avec Abraham cela ira à peu près, mais très vite commenceront les cahots ; tout n'est pas simple entre Esaü et Jacob.
Exode
Dieu est fidèle, il va poser un acte décisif d'engagement pour sauver la descendance d'Abraham devenue un peuple d'esclaves. Il a vu leur misère en Égypte (Ex 3,7), il va réaliser leur exode, leur sortie. Et c'est le premier passage, Pâque, à travers la mort vers la vie : le peuple traverse la Mer Rouge. Au désert, Dieu prend son peuple en charge, lui donne la manne, puis il va accepter de se lier avec lui. Il passe un contrat d'alliance, il a donné la vie mais le peuple doit en observer le mode d'emploi. De ce contrat, le point le plus remarquable est le parallèle entre les deux Tables de la Loi : l'attitude envers Dieu est indissociable de celle envers le prochain, elles se vérifient l'une l'autre.
Le veau d'or
Tout de suite après le don de la Loi, un grave malentendu va surgir sur l'objet de l'Alliance. N'est-elle qu'un contrat utilitaire ? Cela est exprimé par l'épisode du veau d'or (Ex 32). C'est le réduire que de n'y voir que l'opposition entre le culte de Dieu et celui de la richesse. En fait, pendant que Moïse était monté sur la montagne auprès de Dieu, le peuple s'est impatienté. Il a demandé à Aaron « Un dieu qui marche à notre tête ». Aaron fabrique le veau et annonce non pas : « Voilà votre nouveau dieu », mais « Une fête pour Yahvé ». Le contresens est total : fêter l'idole sous le nom du vrai Dieu. Le pire est que le désir du peuple était sincère. Attendre de la religion qu'elle unifie, conduise et organise la vie, c'est très beau. Vouloir un Dieu qui soit utile et efficace, qui procure la vie dont on rêve alors que l'on est perdu dans le désert, peut sembler être un bon désir.
Or il existe une manière de se tourner vers Dieu, même avec grande insistance, qui est le plus sûr moyen de le négliger. Si je suis pris dans mon besoin, mon angoisse et que je crie vers Dieu pour qu'il vienne à mon secours tout en restant bloqué dans mon attente, c'est dire à Dieu : « Tu m'intéresses dans la mesure où tu me procures ce dont j'ai envie, mais, toi, au fond, tu ne m'intéresses pas ! »
Par suite du parallèle entre les deux Tables de la Loi, il en va envers le prochain comme envers Dieu. La relation commence par le respect, l'autre existe en lui-même avant d'être, éventuellement, utile.
La suite du récit expose, de façon très humaine, mais très belle, la tension entre la sainteté et la miséricorde de Dieu. On voit Dieu pris d'une colère terrible parce que l'idole a été vénérée sous son nom, il veut détruire son peuple. Et c'est son serviteur, Moïse, qui porte le poids de la miséricorde et intercède pour son peuple, ayant alors déjà le rôle du Messie.
David
Le peuple finit par s'installer sur sa terre et Dieu va faire un pas de plus vers lui. En effet, avec Moïse, Dieu avait passé un contrat avec les hommes, mais ensuite à eux de jouer. D'ailleurs, Moïse n'avait pas eu de successeur. Avec la royauté, Dieu va s'engager dans la continuité de l'histoire, aider le peuple à vivre son aujourd'hui comme une certaine réalisation du Royaume de Dieu.
Après l'essai malheureux de Saül, c'est David qui est le Messie de Dieu, quelque chose de sa présence aux hommes, de son action envers eux. Et avec lui, c'est définitif. Le signe le plus marquant du définitif, c'est l'épisode qui provoque l'annonce de l'Emmanuel (Is 7). Achaz, le roi de l'époque se trouvait dans une situation militaire désastreuse, il a commis un acte d'angoisse désespérée, pour forcer la faveur du ciel au prix du pire, il a sacrifié son fils aîné au dieu Moloch. Or Isaïe vient lui dire que, malgré ce crime, Dieu reste fidèle. La continuité de la lignée de David sera assurée, Achaz aura un fils nommé Emmanuel, c'est à dire « Dieu avec nous ». Et cette annonce sera relue plus tard comme annonce du Christ.
Le Serviteur
Le Royaume de Dieu sur terre, finalement, cela ne marche pas. Le dernier roi est déporté avec son peuple. Lorsque les exilés arrivent à Babylone et voient l'immense temple du dieu Dagon auprès duquel celui de Yahvé à Jérusalem paraît ridicule, c'est la grande épreuve de la foi, l'apparent échec de Dieu. Est-ce que nous ne nous sommes pas trompés ? Notre religion, c'est peut-être rien !
Alors il devient nécessaire de descendre au plus profond de la foi pour reconnaître que Dieu n'est pas vaincu par le malheur. Mieux, il prend l'histoire en main. Même un païen, Cyrus, devient son Messie, instrument de son action pour sauver son peuple. Cyrus permet le retour à Jérusalem, mais ce n'est pas pour repartir comme avant dans l'idée d'un Royaume de Dieu obtenu par une réussite politique. Le salut concerne bien la vie, mais non selon nos rêves. Le Messie n'a pas que la figure de la puissance triomphante. En Isaïe est présenté le Messie Serviteur souffrant. Serviteur de Dieu, il est sa présence à la souffrance des hommes dont il s'est rendu solidaire. « Ce sont nos souffrances qu'il a portées ... Il était déshonoré à cause de nos révoltes ... » Et la réalisation du Royaume va jusque la conversion des cœurs. « Dans ses plaies se trouvait notre guérison » (Is 53,4-5).
Un lendemain de réconciliation
Au terme de ce survol de l'Ancien Testament, voici les principales données qui ont été rassemblées :
- Le livre de Job a barré l'impasse où conduirait la mise en accusation de Dieu à cause de l'existence du mal. Dès le début est affirmée une espérance : Dieu ouvre un chemin, une pâque, pour en sortir. L'histoire vécue en donne l'assurance. Le salut n'est pourtant pas fourni au rabais. La sainteté de Dieu ne peut le tolérer, le Déluge l'a montré. Cependant la patience de Dieu a ouvert un espace pour la conversion. Cette conversion est nécessaire. En effet, l'aspiration au bonheur qui habite l'homme ne peut pas être comblée par une saisie immédiate de l'objet du désir car l'objet du désir est finalement l'autre, Dieu et le prochain. Or l'autre ne peut être saisi de force, il ne peut qu'être accueilli par la confiance, la foi. Comme dit le Cantique des Cantiques : « Qui donnerait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour ne recueillerait que le mépris » (8,7).
- Mais l'histoire de cette conversion n'est pas simple et les relations sont souvent tendues entre Dieu et son peuple à la nuque raide. Le peuple a crié contre Dieu, l'a tenté, le mettant au défi de lui donner le bonheur dont il rêvait. Dieu a répliqué durement, il a mis son peuple à l'épreuve, il l'a tenté au désert, puis en Exil. Cela a été une terrible dispute comme dans un couple qui marche mal (la comparaison est dans la Bible). Or le divorce est impossible. Alors puisque le peuple ne bouge pas, c'est Dieu qui bouge. Il faut que l'homme finisse par comprendre non seulement qu'il est sans prise sur Dieu, mais que Dieu ne veut pas s'imposer à lui. L'Alliance n'est ni un rapport d'utilité, ni un rapport de force. Dieu est en quête d'une réponse d'amour. Pour l'obtenir, il va de plus en plus loin. Il envoie des serviteurs auxquels il s'identifie de plus en plus. Mais comme tout ce qu'il fait ne suffit pas, il va envoyer son Fils pour arriver jusqu'à la réconciliation.