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Nom du blog :
jubilatedeo
Description du blog :
Catéchèse catholique -Messe du jour (commentaire et homélie) -Les Saints du jour (leurs vies)
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
28.05.2007
Dernière mise à jour :
07.11.2009

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La béatitude de Noël

Publié le 04/12/2008 à 12:00 par jubilatedeo
La béatitude de Noël

Cette histoire que je vais vous conter se passe il y a très longtemps. On ne sait plus à quelle époque tant cela est loin. De génération en génération elle est demeurée vivante et est parvenue jusqu'à nous. Tout au plus peut-on dire qu'elle se passe une nuit de Noël. On rapporte qu'à cette époque là, celui qui faisait un vœu en adorant l'Enfant jésus dans la crèche était exaucé.

En cette nuit-là, deux lépreux arrivèrent, on ne sait comment, jusqu'à la crèche de Bethléem. Deux malheureux, comme on dit, du même acabit que ceux que jésus guérit dans l'évangile, ces boiteux et estropiés qui n'attirent vraiment personne. Ils avaient entendu rapporter par l'un des leurs le « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », aussi étaient-ils venus à la crèche dans l'espoir de pouvoir dire à l'enfant Jésus quel était leur désir.

Leur arrivée à la crèche n'avait pas été sans provoquer quelques remous dans l'assistance des bergers réunis autour de l'Enfant, et même les chiens s'étaient mis à aboyer, comme si un danger menaçait. Tout le monde s'était écarté d'un pas. Mais comme c'était la nuit de Noël, les rancœurs et les préjugés étaient oubliés, et les cœurs s'ouvraient à celui que l'on repousse habituellement, par crainte ou par dégoût. Après tout, c'était la nuit de Noël, et ces deux là avaient droit comme tout le monde à adorer jésus.

Nos deux lépreux étaient là, devant la crèche. Le premier se pen-cha vers l'enfant et lui dit : « je voudrais que tu me guérisses de ma lèpre et de toutes mes plaies, et aussi de celles de mon cœur, les plus profondes, les plus cachées, Elles m'encombrent pour te servir, et si tu me guéris, je pourrai alors te servir pleinement. Je n'aurai plus besoin de penser à moi et je pourrai dire aux gens que je rencontre : Jésus est vraiment notre sauveur, regardez-moi, entendez ce que j'étais, et voyez ce que je suis aujourd'hui. » Et le lépreux fut guéri.

A son tour, le second lépreux s'approcha de la crèche, et d'émotion il faillit culbuter sur l'enfant. On ne sait pas par quel miracle il retrouva l'équilibre. Toute l'assemblée reprit son souffle : on avait eu peur.

« Seigneur jésus, dit-il après un silence qui parut interminable, oserai-je te demander ce que me dicte mon cœur ? Je ne te demande pas de me guérir. Non, seulement si cela sert ta gloire. je ne te demande pas non plus que je garde mon mal... »

Il se tut encore quelques instants. Mais pourquoi ne demandait-il pas la guérison ? Les uns pensaient : quel niais, quel imbécile, et ils se moquaient de lui. Les autres avaient pitié : pauvre homme, il va laisser passer sa chance. Mais tous se demandaient quel souhait il allait exprimer.

« Je voudrais, reprit-il, poser ma main sur ta main percée du clou. »

Bien entendu, comme l'Enfant jésus était encore trop petit pour lui répondre, Marie lui dit d'approcher et de poser sa main sur celle de l'Enfant. Et le lépreux posa sa main, sa grosse et lourde main, toute ouverte, portant déjà les marques de la maladie, sur la main de jésus, paume contre paume, et il murmura seulement : « Pourquoi ? ». Le lépreux repartit avec sa lèpre, en silence, et sur son visage, on lisait une lumière qui n'était pas d'ici, et même sa laideur en devenait belle, une larme coulait le long de sa joue.

L e premier lépreux avait guéri, il avait obtenu ce que désirait son cœur, mais son cœur était devenu lisse et dur, comme la paroi lisse d'un rocher, invulnérable, tellement que personne ne pouvait plus s'y agripper ou s'y blottir. Il n'avait plus besoin de personne pour le consoler, il avait oublié le goût des larmes. La souffrance lui était devenue étrangère. Il avait beau dire avec conviction à celui qui avait mal : « Ton Dieu te sauve », il n'entendait plus le cri des hommes dans sa chair... Leurs larmes ne pouvaient plus atteindre les siennes puisqu'il n'en avait plus. On ne sait pas par la suite ce qu'il est devenu. On n'a plus jamais entendu.

Le second lépreux se retrouva au bord du chemin, là où il était auparavant, assis tout le jour, à attendre d'un passant de quoi subsister. C'est vrai qu'il passait toute sa vie à attendre. Il avait tellement l'habitude d'être seul et d'attendre tout le jour. Mais il savait depuis cette nuit de Noël que celui qu'il attendait était venu, qu'il était là. Il lui suffisait de penser à la main percée du clou de l'Enfant et à sa main contre la sienne, et son attente s'éclairait de mille constellations. Une chose pourtant le chagrinait : il aurait bien voulu partager avec quelqu'un le don reçu cette nuit de Noël, mais personne ne venait à lui à cause de sa lèpre.

Un jour, un enfant passa au bord du chemin, il pleurait et sanglotait tant, que le lépreux absorbé dans ses pensées, sursauta et lui dit : « Tu pleures, tu as mal ? » L’enfant répondit par un silence en hochant la tête, et le lépreux répondit au silence par un silence. Et l'enfant vint se blottir contre le lépreux qui n'eut pas le temps de le repousser. Tous deux se taisaient. Le lépreux n'avait pas dit : « Sèche tes larmes, ce n'est rien ». Il s'était mis à pleurer avec l'enfant, et ses larmes s'étaient mêlées à celles de l'enfant, et toujours sans un mot il avait posé sa main, celle qui avait touché la main transpercée, sur celle de l'enfant, paume contre paume, et le visage de l'enfant s'était éclairé de la béatitude de Noël qui s'était aussitôt reflétée sur le visage du lépreux.

L’enfant était reparti. Il avait raconté la douceur de sa rencontre avec le lépreux et d'autres gens étaient venus. Le lépreux laissait seulement toute souffrance venir jusqu'à la sienne et celui qui posait sa main sur celle du lépreux, paume contre paume, recevait dans le secret une béatitude, selon la marque de sa souffrance, mais chacun gardait sa blessure jusqu'aux profondeurs de l'être, elle devenait l'ouverture du cœur et le passage de l'amour.

Si un jour vous rencontrez le lépreux, n'hésitez pas à vous asseoir près de lui. En silence ou en pleurs. Vous recevrez vous aussi une béatitude selon la blessure de votre cœur.


Vivre spirituellement son travail

Publié le 02/12/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Vivre spirituellement son travail

Les propos de la Bible et ceux des médias aujourd'hui se rejoignent bien souvent lorsqu'ils évoquent la vie de marin : ils s'en soucient lorsqu'il y a danger ou naufrage ! La vie quotidienne à bord pendant des mois, le rythme de vie des marins marque par de départs, des retours, des traversées, peuvent-ils nous inviter à « chercher Dieu en toutes choses », et à exprimer quelques traits dominants d'une vie spirituelle vécue dans ce métier, au long des jours, au long des nuits ?

Le livre de la Sagesse (14, 1-6) évoque bien les risques de prendre la mer et d'affronter la violence des flots en ne comptant que sur ses propres forces ou sur celle des idoles, mais c'est surtout le psaume 106 (vv 23-32) qui peut retenir notre attention. Dans la prière de ce psaume, les marins sont en compagnie de ceux qui errent dans les déserts sur des chemins perdus et des réfugiés qui ne peuvent trouver de ville où s'établir, de ceux qui sont captifs de la misère et dans les prisons, de ceux qui sont à bout de souffle et proches de la mort, de ceux qui s'entent de près la tempête et la détresse sur leur vie. Triste destinée et dure réalité des minorités oubliées! Et c'est là, dans l'angoisse comme dans l'action de grâce, que tous ces migrants vont apprendre à reconnaître le Seigneur dans leur aventure humaine.
Le dernier congrès international de l'Apostolatus Maris à Rome ne parlait-il pas de cette situation commune à tous les migrants, où « lier son sort à celui des autres est la première catéchèse fondamentale » ? Alors, tentons de découvrir, dans le rythme de vie des marins, par gros temps et par mer calme, l'expression d'une vie de foi, d'espérance et de charité, en un mot une vie spirituelle dans les choses du quotidien. Départs, retours, traversées, sont les trois moments de la vie maritime dont je voudrais souligner l'exigence.

Savoir vivre le départ

Voyager pour un marin, c'est d'abord partir, et peut-être plus encore repartir. Il est important de savoir-vivre le départ, les ruptures de l'embarquement, après le temps fort des présences et des racines retrouvées à terre. C'est toujours un moment de « crise », les ruptures à faire ne sont jamais une habitude. Les attaches familiales, sociales, amicales, ecclésiales, sont soumises à rude épreuve, tout cet univers de stabilité qui font qu'un homme est enraciné quelque part et trouve une certaine sécurité. Franchir le seuil de la coupée d'un bateau avec ses bagages et lier ainsi son sort peu à peu à celui d'un équipage, c'est une démarche faite d'audace, de risques : on ne connaît pas grand monde à qui serrer la main, et l'une des premières tâches à vivre, c'est de trouver sa place, sa compétence avec des hommes que l'on n'a pas choisis. A chaque embarquement il y a des nouveautés auxquelles il faut faire face : les hommes, le navire, la technique, le temps et les intempéries, la longueur du voyage. L'équipage se construira ou non, avec un certain nombre d'éléments que l'on ne connaît pas forcément à l'avance. Le métier de marin ne se saisit pas seulement sur le quai, ou en escale, ou en congés, mais aussi dans cet espace - le navire - que l'on risque toujours de mettre entre parenthèses.
Temps d'acclimatation au navire, acclimatation aussi avec mes propres réactions face à une certaine solitude, aux privations de toutes sortes ; ce qu'il faut mobiliser d'humour et de patience devant les machines et les bonshommes paraît souvent déraisonnable. Mais à ce prix seulement, on peut « trouver le moral » et quelquefois avoir le moral pour les autres. Quant aux relations vécues à terre pendant les congés, il faut désormais les vivre sur un autre mode, celui du souvenir, de l'attente du courrier et des lettres à écrire.
Ce temps-là est un rendez-vous réel, fait d'engagement, de dialogue et de dépendance avec des hommes qui n'ont pas souvent d'autre choix que celui de vivre en mer. Je l'appelle, si vous le voulez bien, un temps d'obéissance au réel.

Savoir-vivre le retour

De même, en sens inverse, il faut savoir vivre le retour : retrouver et tenir sa place dans l'organisation de la vie à terre, en sentant le poids de la distance créée par l'absence, le « déphasage », les évolutions que l'on n'a pas suivies. Après des mois, on retrouve sa famille et des amis qui, de leur côté, ont cheminé ensemble. L'isolement où le marin a vécu et qu'il a plus ou moins difficilement supporté, l'a empêché de suivre de près l'évolution de ces groupes auxquels il veut, auxquels il a quand même conscience d'appartenir. L'urgence est de vivre le « présent » de ces congés et de s'ouvrir aux. soucis de ceux que l'on retrouve aujourd'hui, à terre.
Pour beaucoup aujourd'hui, le retour est définitif avec l'arrivée de la retraite - et il s'agit pour le couple de réapprendre à vivre ensemble. Ou bien, c'est un retour à une autre activité à terre, à cause des licenciements ou du chômage. Ce retour met souvent les époux en face d'une confiance réciproque à renouveler, en face de choix faits en l'absence de l'autre, en tenant compte de celui-ci tel qu'on le connaît, devant un nouvel usage du temps à s'accorder l'un à l'autre mais aussi d'une liberté à respecter. Après les premiers jours d'euphorie au retour, vient le temps de la découverte patiente de l'autre.
Les traces les plus visibles de ce retour et de l'embarquement, ce sont les lettres écrites et reçues de part et d'autre. Elles restent la trace la plus importante de cet effort pour que communiquent au plus profond, à travers la séparation, ceux que l'on a quittés et celui qui est parti. Écrire, c'est bien le moment où l'on réfléchit sur son histoire, où l'on peut redécouvrir à qui on tient et ce qui nous anime : « Cela nous permet de communiquer de façon très riche, peut-être plus que si l'on se voyait tous les jours à terre », osent dire quelques couples.
Savoir vivre le retour, c'est apprendre à vivre la présence et surtout recevoir la présence de l'autre, époux, enfants, amis, avec lesquels on va essayer de faire de nouveaux pas dans la confiance.


Savoir vivre les risques de la traversée.

Inventer avec les autres, dans la collectivité du bord que l'on n'a pas choisie et toujours mouvante, une vie humaine, un mode de vie humain, c'est ce que j'appelle savoir vivre les risques de la traversée, avec sa durée.
Cette collectivité pèse souvent, mais on ne peut pas s'en couper ; c'est en elle que peuvent se supporter les frustrations affectives diverses, dans des relations de camaraderie bien souvent. Plus d'un épisode fait sentir que la vie (ou la survie) de chacun est liée à celles des copains. C'est parce qu'il y a camaraderie que l'on boit rarement un alcool seul ou que l'on sort rarement seul aux escales. De même on ne laisse jamais quelqu'un seul dans les difficultés ou avec un travail trop lourd. Ceux qui se dépensent à créer les conditions d'une vie collective vraiment humaine, en traversant souvent les échecs, les refus, les contradictions, tout cet effort les transforme et les invite à la conversion. Le plus souvent, il s'agit de se battre pour les besoins primordiaux et quotidiens : le manger, le boire, la propreté, la solidarité. Cela ne fait pas les gros titres des journaux, mais c'est tout de même là qu'il faut saisir ce que les marins disent de leur espérance, de leur amour, de leur foi en la vie... Dans un univers de navire, où, souvent par crainte des responsables qui font sentir leur pouvoir, bien des marins hésitent à affirmer leurs convictions et à faire jouer la solidarité, il me paraît essentiel de parvenir à faire aboutir la solidarité, surtout quand les besoins en cause touchent à la vie collective et font appel à la dignité. Dans des équipages de plus en plus éclatés en plusieurs nationalités, races et langues, c'est un enjeu de première importance pour les droits de l'homme.
Les événements sont nombreux à vivre dans le quotidien d'une traversée où le marin ne peut pas se protéger des questions concernant la solidarité. C'est pour cela que ces longs mois à bord ne peuvent pas être considérés comme un temps entre parenthèses. Quand des croyants se rencontrent sur un navire, ils évoquent souvent leurs liens à l'Église, en parlant de l'Église qu'ils connaissent en congés ou dans leur pays ; mais il arrive aussi que cette Église arrive à s'exprimer sur le navire, grâce à la rencontre des Églises en escale, ou en osant prier ensemble ; cette Église qui se manifeste ainsi n'est jamais en congés !

La vie spirituelle des marins est forgée avec la vie quotidienne, avec des compagnons que l'on n'a pas choisi, et ils ont à trouver les gestes, les paroles, les rythmes qui expriment ce qui les fait tenir debout et comment reconnaître le Seigneur dans leur aventure humaine. Dans la grâce des rencontres, ils peuvent apprendre à rendre grâce !

Dire Oui

Publié le 30/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Dire Oui

Que signifie le fait de dire oui ?

Tant de voix parlent en chacun : le milieu, l'éducation, les intérêts, la lâcheté, les désirs... ! Nos acquiescements sont multiples, menacés, divisés parfois, fragmentaires souvent. D'où les hésitations et les reprises. Le plus fol élan qui emporte l'enthousiasme accoste aux rives des incertitudes. Certains préfèrent ne pas percevoir ces modifications plus ou moins rapides et s'enferment en des fidélités murées. Babel aussi entourait de murs son langage unanimiste (Gn 10).

Comment comprendre alors l'injonction de l'Évangile : « Que votre oui soit oui » (Mt 5, 36) ? Les apôtres, s'enfuyant lors de l'arrestation de Jésus, loin de le suivre jusqu'où il irait, se sont arrêtés aux limites de leurs craintes. « Ils reçoivent la parole avec joie, mais n'ayant pas en eux-mêmes de racines, ils sont les hommes d'un moment » (Mc 4,16-17). Tant de Oui clignotent sur tant d'alternances...

Dire oui, c'est dire non à non.

L'Évangile s'attaque de front à cette question. Chacun garde en mémoire la parabole des invités aux noces (Mt 22, 1-10). Ils avaient accepté l'invitation. Quand tout est prêt, l'un est pris par une terre à visiter ; le second est retenu par des bœufs à essayer ; le troisième vient de se marier. Ils disent oui à leur inspection, à l'essai de paires de bœufs, à leur vie familiale : toutes ces occupations sont naturelles et habituelles, comme le furent celles des générations du temps de Noé qui, mangeant et buvant, prenant femme ou mari, « ne se rendirent compte de rien » (Mt 24, 39). Ces activités n'ont rien de répréhensibles. Mais le bien qu'elles comportent empêche d'apercevoir un bien supérieur. Au lieu d'ouvrir, elles enferment.

Autrement dit, le propriétaire terrien, le paysan, l'époux sont pris par la parole qu'ils ont donnée : au vendeur de la terre, à celui qui a dressé les bœufs, à celle qui est devenue l'épouse. Ce premier « oui » interdit d'autres acquiescements. En ce sens, il n'y a plus de choix. Car dire que le propriétaire pouvait choisir entre se rendre à l'invitation ou aller visiter sa terre est inexact : ayant acheté une terre, « il lui faut aller la visiter ». E y est tenu. Dire oui, serait-ce se limiter et restreindre sa liberté ? Certains le pensent, par exemple pour le mariage.

Avant de reprendre ce point, revenons un instant à nos trois hommes. Pour se rendre au banquet, il leur aurait fallu surmonter chacun les obligations contractées. Accepter l'invitation ne les aurait pas simplement conduits à récuser leurs engagements immédiats, mais, davantage, à dépasser leur première réaction de refuser l'invitation. C'est ainsi que le fils qui a répondu « non » à son Père, se repent et se rend à la vigne (Mt 21, 28-29). Dire oui est une victoire sur un refus : tant de refus procèdent de la faiblesse à les vaincre ! Dire oui, c'est dire non à non. C'est une victoire sur la négativité, comme le fils perdu ressuscite en retrouvant le père rejeté (Lc 15, 24).

Dire oui, c'est consentir à l'Autre.

Les trois partenaires de la parabole étaient-ils tenus par leur promesse au vendeur, au paysan, à l'épouse ? Certainement, si l'on en reste aux circonstances immédiates. Cette attitude suppose qu'ils sont l'origine absolue de leur oui comme de leur non, qu'ils en soient les maires. Tel est bien le sentiment de saint Matthieu, puisque la maîtrise sur leur propre parole conduit à des violences (22,6): ils mettent à mort les messagers, comme le feront les vignerons (Mt 21,39).

En quoi la maîtrise de sa parole a-t-elle partie liée avec l'homicide ? L'Évangile ne cède-t-il pas à un pessimisme excessif ? Enfin, un homme peut s'estimer libre de donner son assentiment, sans, pour autant, imposer son point de vue par tous les moyens, sans sombrer dans la tyrannie ! Parler ainsi revient à opérer un subtil glissement du problème, en confondant deux réalités.

Détenir l'origine de sa parole reviendrait à posséder sa propre origine. La parole nous précède et nous la recevons. Nous participons à cette parole plus que nous ne la créons ou maîtrisons. Us trois invités aux noces sont devancés par une première invitation (Lc 14, 16) qu'ils ont reçue et à laquelle ils ont déjà acquiescé. C'est donc par un artifice qu'ils se reprennent et la violence de leur rejet, quand des serviteurs leur disent de venir «puisque tout est prêt », cette violence mesure l'animosité qu'ils entretiennent envers un premier engagement qui les lie et dont ils voudraient certainement se défaire. Leur violence envers les serviteurs révèle donc une violence secrète envers celui qui, en premier, les a invités, orientant ainsi leur existence.

Cet Autre-là, ils veulent le nier. Les meurtres découlent du jugement que toute contrainte, que toute parole donnée, les empêchent d'exister, concurrence leur liberté et leur interdit de maîtriser l'avenir.

Vieux problème que de s'emparer de la parole d'origine (Gn 9,20-23) ou que de la fuir. Ainsi Jonas, fuyant loin de la Parole reçue descend de plus en plus bas : au creux du navire, dans la mer, dans le ventre du poisson. Ce perpétuel enfermé ne tire de lui qu'une pulsion de mort (Jon 4, 3-8), puisqu'il refuse que Dieu veuille la vie des païens.

Donner librement son avis exige d'être au clair avec la violence ou la mort qui habitent l'homme. Dans la mesure où un homme est délivré de ce goût pour la concurrence qui lui sert d'alibi à l'affirmation de soi, délié du cycle de la tyrannie et de l'esclavage, alors il peut prononcer une parole libre, c'est-à-dire libérée. Libérée de soi et de ses propres fermetures.

Comme le salut vient d'un Autre - se sauver soi-même n'étant au fond que s'emmêler en soi - la parole que je prononce est réponse à la Parole qui me convoque à vivre. « C'est pour être libres que le Christ nous a libérés » (Ga 5, 1). Dire oui, c'est consentir à l'Autre : à ce que la parole d'un Autre entre en moi pour délier ma propre parole. Ouir et obéir ont même racine : la confiance écoute, elle obéit.

Dire oui, c'est consentir au mystère de l'Autre.

« Tu as les paroles de la vie éternelle » reconnaît Pierre (Jn 6,68). Cette réponse contient tant de richesse! Pierre la formule à Capharnaüm, alors que beaucoup de disciples abandonnent Jésus. Pierre affirme sa fidélité : il refuse de partir. Il lui reste cependant à franchir le pas le plus redoutable. Reconnu plus tard à l'accent galiléen de son langage, il engage sa parole qu'il ne connaît pas Jésus. L'épisode est célèbre, ainsi que son pardon.

L'Évangile de Jean oblige à creuser plus avant. Le Christ a des paroles de vie : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » (Jn 6, 63). Ses paroles ne cessent de se heurter à l'incrédulité, au refus, au rejet. Pire : le fait de parler provoque un blocage chez nombre d'auditeurs : « Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché » Jn 14, 22). Ce langage est dur : « Qui peut l’entendre ? » (Jn 6, 60). Pourquoi cela ? Parce que le monde juge avec l'esprit du monde : ne connaît-on pas la famille de Jésus ? Son pays d'origine ? Son histoire provinciale ? Ce qu'on sait de lui exténue le désir d'en savoir davantage : « Nous f entendrons là-dessus une autrefois ! »

En clair, les paroles entendues du Christ se heurtent à des obstacles qui empêchent les hommes de remonter des paroles à sa personne. Car les paroles du Christ sont celles du Père. River Jésus à ce qu'il dit ou à ce qu'on accepte d'en entendre constitue un matérialisme pratique qui interdit de passer de la parole à la personne (Jn 10, 37-38). De tels blocages empêchent donc d'aller des paroles que Jésus a, qu'il reçoit et transmet, au Verbe qu'il est.

Reconnaître le Verbe demande de partager son Esprit (Jn 16, 12), sans qui nul ne peut connaître le Verbe de l'intérieur, en participant à sa vie. De ce fait, dire oui ne se limite pas à accueillir des mots, mais, bien davantage, à consentir au mystère de l'autre et à se livrer à l'inconnu qu'il est. Dire oui à ce qu'on sait déjà est une approbation qui redouble et répète. On ne dit véritablement oui qu'à ce qui nous entraîne et nous dépasse. De cette espérance, le mariage est sacrement.

Dire oui, dans le oui d'un Autre.

Se livrer au mystère de l'Autre : paradoxe étonnant que la parole la plus libre soit celle qui échappe. En disant oui à celui en qui il place sa confiance le croyant plonge dans la source de la Parole qui le convoque à vivre. Il n'entend que cet acquiescement et, de ce mot unique, par amour, tous les autres mots ne seront que l'écho. Parole de vie qui aime tant la vie qu'elle s'en fait la servante (Jn 12, 50).

Le Verbe se livre : c'est pour cela qu'il est venu en ce monde. Dans le Christ, l'humanité proclame son « oui » à Dieu, car la Parole d'origine lancée à l'homme coïncide dans le Fils incarné avec la réponse adéquate. Tout a été créé en Lui et il récapitule tout. Il n'y a que oui en Lui, et, par Lui, l'humanité offre son « Amen » au Père : elle adhère à son dessein (2 Co 1, 20).

Plus que parler à quelqu'un, dire oui, c'est parler en quelqu'un participer par l'intérieur à son souffle, à son projet. Le christianisme n'est pas une idée au sujet du Christ. Il est une vie dans le Christ. Parler « en son nom », prier « en son nom », se garder « en son nom », revient à faire corps avec Lui donc à se laisser convoquer jusqu'à l'unité en Lui. Etre convoqué : telle est l'étymologie du mot Église.

Verbe fait chair et livré pour la vie du monde, Parole récapitulant la vie en son unité, le même souffle de la venue et du retour expire en offrande sur la croix et inspire désormais dans l'histoire humaine le dialogue avec Dieu. Le oui prononcé dans le silence de la Passion, devenant cri à la dernière heure, est une eucharistie. Il se donne tout entier à la louange et à la reconnaissance du Père. Il se donne jusqu'au bout : en cette extrême reconnaissance, le monde est délié du mensonge et des flagorneries des discours vides; il y est délivré des propos de forteresse.

Se lève la Parole vraie, étonnée comme à la naissance de tout, pardonnée comme au retour du fils perdu, en un mot une parole ressuscitée. Alors surgit un « je » nouveau et l'homme, ayant été choisi comme interlocuteur, devient une parole libre. Habité par l'Esprit, le croyant peut habiter sa propre parole. Il ne parle pas seulement de Dieu, il parle en Dieu. Cela s'appelle prière, qui est la plus exacte et la plus puissante source du respect et de l'amour de l'autre, de tous les autres.

Dire oui, c'est sortir de soi pour vivre avec l'Autre.

La parole de vie se fait service de la vie. Dire oui, c'est sortir de soi pour vivre avec l'Autre. Le oui offert s'incarne en actes, en fidélité. Quand Marie a reçu le message de l'Annonciation, elle répond : « Je suis la servante du Seigneur, qu'il m'advienne selon ta parole » (Lc 1, 3 8). Le Verbe la dirige : son existence lui est consacrée. « Et l'ange la quitta » : Marie se retrouve avec une fidélité à vivre, jusqu'au bout.

Toute l'histoire de Marie déploie, étape par étape, son acquiescement premier, afin que se réalise le mot de Saint Paul : « Pour moi, vivre c'est le Christ » (Ga 2, 20). Le Verbe la détache progressivement des liens de la famille : sa mère, ses frères, ne sont-ils pas ceux qui font la volonté de Dieu (Mc 3, 35) ? Il la libère de la puissance de l'imaginaire en refusant à Cana d'être le messie d'abondance et renvoyant à l'heure de son oblation (Jn 2, 4). Il l'offre avec Lui, la donnant à son disciple, quand il n'a plus que son souffle à remettre (Jn 19, 26). A la suite de son Fils, Marie s'est donc laissé façonner par le Verbe, jusqu'en son offrande. Dire oui va jusque là : telle est la gloire de la foi. L'itinéraire de Marie décrit ainsi le chemin du croyant, celui de l'Église.

Vivre vigilant

Publié le 29/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Vivre vigilant

« Veillez car vous ne savez pas quel jour va venir votre Maître » (Mt 24,42). « Veillez donc car vous ne savez ni le jour ni l'heure » (Mt 25,13). Ces invitations de Jésus à la vigilance sont souvent associées pour nous à une crainte, à une menace même. Pourtant l'Evangile est là pour nous libérer de la peur et de l'inquiétude. Veiller, oui, mais il s'agit moins de surveiller ou de se méfier que de vivre éveillé, le cœur grand ouvert à toute la réalité. « Tenez vos reins ceints et vos lampes allumées » (Lc 12,35) comme des serviteurs attentifs à leur Maître. C'est une vigilance très positive qui n'hésite pas à tout mettre en œuvre pour ne pas manquer les rendez-vous désirés. Non plus une crainte servile, mais une qualité de présence à Dieu et aux autres « en toutes choses ».

« Veillez et priez » (Mt 26,41), dit Jésus. Faut-il toujours penser à une longue adoration nocturne ? Pas nécessairement : « te dors, mais mon cœur veille », dit l'épouse du Cantique. Habituellement, il s'agira d'une prière en forme de vigilance, accompagnant des journées très occupées au service des autres, très envahies paf le tumulte de la vie. Une vigilance constante, d'intensité variable, comme celle d'un barreur qui garde son cap, attentif aux vents et aux courants. Ne pas confondre les moyens et la fin, observer les événements, faire la différence entre les influences subies et les appels entendus, etc. le tout animé par un grand désir d'aimer et de servir plutôt que par la crainte. Toutes les réalités de la vie sont concernées. Dans les Constitutions des jésuites, Ignace écrivait : « Tous doivent s'efforcer de garder leur intention droite non seulement en ce qui regarde leur état de vie, mais même dans toutes les choses particulières » (n° 288).

Plus que de prière ou d'action, il s'agit ici d'« union à Dieu en toutes choses ». Son versant humain et quotidien peut se décrire en terme de vigilance. La Bible parle de guetteur (Ez 3,17), l'Évangile de lampe tenue allumée. Une sorte d'hygiène de l'esprit et du cœur qui est une manière de prier et plus encore une manière de vivre.
« Veillez... de peur que vos cœurs ne s'appesantissent » (Lc 21,34).

La grâce d'aimer

Publié le 28/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Le Christianisme est, dit-on volontiers, la religion de l'Amour. On y appelle fréquemment de ses vœux « une civilisation de l'amour ». Quant à notre société, elle utilise facilement le même mot, mais souvent dans d'autres perspectives... Les Exercices Spirituels, eux, ne sont pas pressés de parler d'amour, même s'ils mettent en jeu l'affectivité humaine et s'ils présupposent un grand désir chez le retraitant. Ils font plutôt cheminer longuement celui-ci par des étapes qui le conduiront à aimer en vérité : lâcher prise au lieu de vouloir obtenir tout de suite ce vers quoi l'on se sent attiré (n° 23), se laisser atteindre au cœur par la misère humaine et la miséricorde divine (n° 53, 61), prendre le temps de contempler de façon désintéressée un autre que soi-même ; et de goûter intérieurement la justesse des relations évangéliques (n° 104), laisser se développer en soi l'invitation à « sortir de son amour, de son vouloir, et de ses intérêts propres » (n° 189), poser des choix et y persévérer malgré les obstacles, en s'appuyant sur plus grand que soi. C'est seulement au terme d'un tel parcours que tout culmine et rebondit alors dans la « Contemplation pour parvenir à l'amour », un amour mis « dans les œuvres plus que dans les paroles » et tout en réciprocité, mais qui s'exprime encore en demandant humblement la grâce d'aimer (n° 234). Quoi de plus simple et spontané que l'amour ! Oui, mais comme le fruit d'un « bon arbre » (Lc 6, 43-45) qu'on a pris le temps de cultiver.

Qu'il s'agisse de vie conjugale ou d'éducation, de cheminement spirituel, d'amour du prochain ou de service de la collectivité, cette note ignatienne peut être éclairante. Le cœur de l'homme y est toujours en chemin, en travail, en croissance... modestement et discrètement. En tout cas Ignace de Loyola, qui sait ce qu'il en est des mouvements de la chair, des élans du cœur, des larmes d'affection, des grandes amitiés et des grâces mystiques, parle toujours de l'amour avec pudeur et réserve. A la fin des Exercices, il rappelle que la « crainte filiale » ne fait qu'un avec l'amour de Dieu (n° 370). Dans les dernières années de sa vie, il demandait encore dans sa prière « l'amour révérenciel », « l'humilité aimante ».

Un autre regard sur la culpabilité

Publié le 27/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Un autre regard sur la culpabilité

Le sentiment de culpabilité est, de nos jours, un peu suspect. Il paraît à beaucoup entaché d'un certain relent de « judéo-christianisme » dont les buts implicites seraient de maintenir les individus dans une espèce d'apathie mensongère et oppressive. Une certaine religion a, il est vrai, à partir du 17ème siècle, transformé la réflexion morale en une comptabilité formelle des catégories de péchés. A ce formalisme rigide se substitue actuellement un consensus général de « déculpabilisation » au niveau individuel, en particulier pour ce qui concerne l'éducation. L'attention portée au vécu émotionnel des enfants dès le plus jeune âge est certes une bonne chose ; on s'interdira ainsi de menacer d'un retrait d'amour un bambin ayant commis des bêtises mêmes graves, on sera soucieux de vérifier si tel événement de vie - un divorce des parents, la mort d'un frère - ne prête pas, chez l'enfant ou l'adolescent, à des interprétations pouvant prendre des aspects morbides quant à sa possible responsabilité, voire culpabilité, dans ce qui est arrivé. Mais faut-il pour autant considérer le sentiment de culpabilité comme morbide en soi, et ne correspond-il pas à un moment nécessaire de la conscience humaine ? En d'autres termes, que peut-on dire du ressort de ce sentiment de culpabilité, de sa nécessité et de ses dérives pathologiques ?


La culpabilité morbide

Le sentiment individuel de culpabilité peut prendre de multiples formes dont le clinicien identifie parfois les résurgences maladives. Le sentiment «inconscient» de culpabilité, s'il se désolidarise de toutes les forces de vie, a tendance à devenir «un pur produit de la pulsion de mort.» Freud décrit ainsi ceux qui se sentent coupables avant même que d'être criminels dans la réalité.

« On trouve chez beaucoup de criminels jeunes un puissant sentiment de culpabilité, antérieur et non consécutif au crime, un sentiment qui a été le mobile du crime, comme si le sujet avait trouvé un soulagement à rattacher ce sentiment inconscient a quelque chose de réel et d'actuel.(1) » Dans la même perspective, des romanciers chrétiens, comme Julien Green ou François Mauriac, mettent en scène les thèmes de la honte, de la culpabilité, de la rédemption quasi-impossible qui s'entrecroisent dans le tissu de vies qui ont bien du mal à expérimenter une certaine espérance. Cette veine romanesque narre le «destin» de certains êtres dont la vie se passe à payer éternellement pour des fautes réelles ou imaginaires qu'ils ont de tout temps portées : l'enfer est antérieur au jugement !

Certaines personnes répètent ainsi les échecs comme si ceux-ci venaient sanctionner leur indignité inconsciente. Les enfants qui font tout pour provoquer la réaction de l'adulte, qui cherchent à être punis, agissent parfois sous la dépendance de ce sentiment inconscient de culpabilité.

De même, dans ce que les psychanalystes appellent la névrose obsessionnelle, une personne peut être prise dans une série de rituels compulsifs dans le but de neutraliser des pensées obsédantes d'une manière quasi-magique. Chez ce type de patient, la culpabilité n'est pas nécessairement au premier plan, alors que l'angoisse est toujours dite. Mais la culpabilité est alors toujours agissante d'une manière déplacée ou refoulée. Un célèbre patient de Freud, L'homme aux rats, est dans l'impossibilité de régler une simple dette à une dame des postes. Ce côté illogique, de l'obsession et de la difficulté à faire la démarche de résoudre un problème minuscule indique que la culpabilité méconnue n'est pas loin, comme une source en partie enfouie, car cette petite somme d'argent renvoie en fait notre Homme aux rats à une dette en partie inconsciente vis-à-vis de son propre père.

Le sentiment de culpabilité peut faire des ravages quand il fait son chemin dans l'inconscient comme détaché de son objet premier et qu'il réapparaît d'une manière masquée.

Souvent, le sentiment de culpabilité forme une sorte de couple infernal avec l'agressivité et la haine. Quand l'ambivalence est mal supportée - c'est-à-dire quand le sujet admet avec difficulté que l'affection qu'il porte à un proche est un mélange d'amour et d'agressivité - l'agressivité se trouve refoulée loin de la conscience, et, privée de la liaison vitale avec l'amour, elle continue son chemin destructeur pour se muer parfois en haine. Cette haine refoulée empoisonne le sujet qui s'en défend par des résurgences de culpabilité pour des motifs apparemment insignifiants car la « vraie » raison, le gros « morceau » de la haine inconsciente, ne peut être toléré. Dans d'autres cas, la haine est tout à fait consciente, mais elle est tellement excessive qu'elle engendre en toute lumière une culpabilité intense. Je songe à cette jeune patiente prise de crises de colères extrêmement violentes envers sa mère vécue comme intrusive et possessive, et qui, après ces scènes mémorables se sent rongée par la culpabilité comme si elle retournait alors contre elle-même le poison de la haine.


Les racines de la culpabilité

L'aube de la vie psychique est caractérisée par un « mélange » de l'autre et de nous-même qui laisse dans le souvenir des moments d'euphorie béate et de communion aux êtres et au monde, mais qui comporte aussi bien des menaces. Les limites entre l'enfant et l'univers des humains et des objets étant floues, celui-ci se peuple des craintes et des angoisses du bambin. Le dessous de l'escalier, devant lequel il passe plusieurs fois par jour peut devenir le théâtre de contes et d'aventures fantastiques, mais est aussi la tanière de monstres invisibles. Et que dire des adultes, de la mère qui se montre si tendre et quelques instants après se met en colère ? Est-elle bien à chaque fois la même personne ? Pourquoi disparaît-elle par moments ? Est-elle partie ? Reviendra-t-elle ? Lui veut-elle du mal lorsqu'elle le houspille ? Comment pourrait-il se défendre si elle est emportée par la haine ? Pourquoi ne vient- elle pas à chaque fois qu'il l'appelle ? Lui en veut-elle ? L'abandonnera-t-elle un jour ? Lui en tiendra-t-elle rigueur s'il se risque à tenter l'aventure hors de ses bras ? Survivra-t-elle à ses colères ?

Je traduis ici en des termes d'adulte ce que j'imagine des pensées parfois sans mots de l'enfant très jeune. La différenciation d'avec la mère se fait peu à peu dans un travail où l'inquiétude, voire l'angoisse, l'agressivité et la haine ont une place normale. La réalité est ce qui résiste à la toute puissance du nourrisson. Le monde se décante peu à peu de ses projections, mais il devient plus vide, plus opaque. L’autre, la mère, le père, les frères et sœurs, se manifestent d'abord par une vie régie par certains codes, par des désirs parfois opposés à celui de l'enfant, et puis vient le temps de l'école, des amis, des règles institutionnelles et sociales. Quelle dose de frustrations ! Mais quel bonheur aussi de découvrir l'énigme de la relation : l'enfant n'est plus isolé dans son désir sans limites, il se heurte enfin au mystère du visage de l'autre qui lui dit bien des choses mais en cache plus encore. Le sentiment de culpabilité commence à naître quand l'enfant prend conscience en même temps de lui-même et de la relation avec l'autre. Le prochain commence à exister quand je nais à moi-même. Sans cette relation vivante à l'autre, je ne sais qui je suis. La conscience de mon identité est pétrie de cette présence de l'autre, des autres ; autrui est au plus intime de moi-même. Des philosophes juifs comme Martin Buber et Emmanuel Lévinas ont beaucoup insisté sur les dangers des philosophies de l'objectivité pour affirmer qu'une conception de l'homme - une anthropologie - ne peut se fonder en vérité que sur la relation. Selon Lévinas, le visage de l'autre fait naître en moi une conscience de responsabilité devant sa nudité et lance un défi à mes désirs d'agression : « tu ne tueras pas », me dit d'emblée dans son humanité le regard de mon prochain(2). Le sentiment de culpabilité, dans son aspect positif, prend racine dans la découverte de la fragilité de la relation qui peut être détruite par tout ce qu'il y a de mortifère en nous : il est une sorte d'angoisse devant ce que les psychanalystes appellent la « pulsion de mort ».


Une prise de conscience du mal

La pensée « magique » des jeunes enfants les porte à croire qu'une pensée peut faire mal et même tuer. Quelle angoisse alors quand la réalité vient répondre à des vœux de mort non-formulés ! Quel enfant n'a pas souhaité, sans vraiment comprendre, la disparition d'un frère un peu encombrant ? Si ce dernier par malheur disparaît, l'enfant peut être tenté de croire que ses pensées ont participé à la mort de son frère. Il est fondamental, dans ce cas, que l'adulte soit à l'écoute de ces peurs et qu'il rassure l'enfant par rapport à l'angoisse terrifiante devant la toute puissance supposée de sa haine. Les pensées de haine, l'agressivité, ne tuent pas, mais, une haine non reconnue ou même violemment déniée peut 0 faire très mal. Eric de Rosny, ce jésuite qui s'est beaucoup intéressé aux systèmes de guérison au Cameroun(3) soutient que l'explication de certains malaises ou «maladies» familiaux par la sorcellerie n'est pas complètement dénuée de fondement: certains sorciers supposés sont des personnes dont l'agressivité ou la perversité inconscientes sont tout à fait évidents. La haine, la rage, la colère enfouies sont destructrices.

Le sentiment de culpabilité est ce moment de prise de conscience de la souffrance que nous pourrions infliger ou que nous avons déjà infligée parfois à notre corps défendant. Il est possible de saboter complètement une relation, de la rendre invivable, et même de s'embarquer à deux, alors que chacun des protagonistes est extrêmement civilisé, dans une espèce de folie dans laquelle on va jusqu'au bout du mal que l'on peut se faire. Le sentiment de culpabilité me permet - à ce titre il est important qu'il ne soit ni envahissant, ni continuel - d'observer et de respecter le poids de cette souffrance que je pourrais occasionner à d'autres ou à laquelle je participe par mon assentiment muet. Il est ce signal, ce malaise qui me réveille quand je suis le témoin de quelque injustice, de quelque mise à l'écart que j'ai la vague impression de cautionner ne serait-ce que par mon silence. Il peut être aussi culpabilité de ce que je n'ai pas fait. L'évangile est plein d'exemples de ces gestes qui ne sont pas faits. Quelle est la faute du riche par rapport au pauvre Lazare si ce n'est d'avoir négligé cette vie misérable à sa porte ?


Culpabilité et pardon

Que faire de cet aiguillon nous piquant parfois à propos, mais pouvant aussi créer et entretenir une plaie suppurante ?

Au début de son autobiographie, Julien Green affirme : « je trouverais consternant qu'un homme à qui Dieu pardonne ne puisse pas se pardonner à lui-même. Il existe cependant des âmes qui tiennent à leur culpabilité comme à un trésor(4).» Cette réflexion nous introduit à deux dimensions de la « gestion » de la culpabilité : l'isolement et le pardon. Si la culpabilité glisse insensiblement vers une rumination morbide qui nous éloigne du lien vivant avec l'autre, sans doute est-il nécessaire de se poser quelques questions. Je deviens alors mon propre juge dans un tribunal que j'ai moi-même institué pour évaluer constamment l'écart entre ce que je suis et l'image idéale que j'ai de moi, et personne d’autre que moi n'est toléré à ce jugement. Ce qui devrait être un agacement de l'esprit, une brise légère remettant en cause nos bonnes consciences, devient une division blindée prête à en découdre ; ce qui pourrait servir la vie se met au service de la mort. La seule solution est alors d'ouvrir ce qui est devenu un système fermé : tolérer le regard de l'autre, son avis, son apaisement. Pour un chrétien, toute la vie du Christ est un exemple de l'immense miséricorde divine qui fait du croyant un pécheur pardonné, pour peu qu'il s'abandonne à la parole qui pardonne et accepte de ne plus être un juge intransigeant de lui-même et des autres. Que savons-nous de notre vie pour en peser les moindres détails ? Que pouvons nous dire de ce qui est réussi ou raté dans nos existences ? Je suis parfois surpris par des paroles que j'ai prononcées - je les pensais banales et sans poids - rapportées des mois ou des années après par un patient, par un proche comme ayant été décisives. A l'inverse, ma stupeur est souvent la même devant des mots, pour moi anodins, qui se sont révélés blessants. Puis-je réellement avoir le dernier mot sur la qualité de mes actes, de mes paroles ?

Cette sécurité d'être pardonné pousse le chrétien à vivre l'économie du pardon dans les relations humaines. Gardons-nous cependant d'identifier le pardon à un acte simpliste par lequel l'auteur de la faute l'avoue et sollicite le pardon de la personne blessée. Les relations humaines sont complexes ; nous sommes tellement en interaction constante avec nos proches que ce qui a été blessant est souvent inscrit dans une séquence où chacun estime avoir été atteint, et pense avoir de bonnes raisons de s'être défendu de l'agression de l'autre. Le «processus» du pardon, si nous voulons le pratiquer avec ajustement, nécessite une démarche duelle par laquelle chacun tente d'identifier ce qui l'a touché et ce qui a pu affecter l'autre, de repérer ce qu'il a projeté de craintes, de désirs, de douleurs personnelles sur l'attitude de l'autre, de déterminer ce qui a été interprété et ce qui était volontaire etc... Le pardon s'inscrit dans une pédagogie jamais terminée de la relation dans laquelle chacun apprend peu à peu à jauger la manière dont il interagit avec ses proches. Comment se fait-il que cette parole, pour moi sans conséquence, ait pu lui paraître aussi offensante ? Aurait-il mal interprété mon intention que je pensais sans agressivité, ou bien s'est-il glissé d'une manière inconsciente, quelque irritation dans ce ton que je voulais apaisant ?

Dans ce mouvement du pardon que je donne et que je reçois, j'apprends à me découvrir moi-même, j'identifie peu à peu et je mesure la complexité des relations avec mes proches, et je n'épuise jamais non plus l'énigme de l'autre. La conscience de culpabilité et le mouvement du pardon participent ainsi à l'exploration du mystère du lien vital qui m'unit à autrui. L’épaisseur, l'opacité, les multiples implications de dépendance mutuelle de ce lien méritent un cheminement de connaissance conjuguant patience et curiosité.



(1). « Le moi et le ça », in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, p. 226.
(2). E. Lévinas, Ethique et infini, Paris, Aubier, 1992.
(3). L'Afrique des guérisons, Paris, Karthala, 1992.
La nuit, les yeux ouverts, Paris, Seuil, 1996.
(4). Jeunes années, Paris, Seuil, 1984, p. 7.

Le Temple de Jérusalem

Publié le 25/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Le Temple de Jérusalem occupe une place importante dans l'évangile de Luc. Dans l'évangile de l'enfance trois scènes significatives s'y déroulent. La première se situe tout au début : l'ange du Seigneur annonce à Zacharie la naissance de Jean Baptiste. La deuxième raconte la présentation de Jésus au Temple. La troisième donne la parole à Jésus adolescent dans le Temple. Il est intéressant de regarder de plus près chacun de ces épisodes et de noter les changements significatifs qui s'opèrent d'une scène à l'autre.

L'évangile de l'enfance commence dans le Temple de Jérusalem. Le prêtre Zacharie a été tiré au sort pour offrir le sacrifice de l'encens. Il le fait au nom du peuple de Dieu assemblé dans le Temple. C'est l'acte le plus important de sa vie. Cet homme age, époux d'une femme stérile, nous fait penser à de vieilles histoires bibliques, à des couples qui n'ont eu une descendance que par une intervention divine : Abraham et à Sara par exemple ou les parents de Samson : Comme dans ces anciens textes, voici qu'arrive l'ange du Seigneur. Et le récit se déroule selon un schéma classique : crainte de l'homme devant 1'irruption du sacré, message de l'ange qui annonce la naissance d'un enfant, nom de cet enfant et mission dont il sera chargé, objection de l'homme, signe donné par l'ange.

Le prêtre Zacharie doute et demande un signe : « A quoi le saurai-je ? je suis un vieillard et ma femme est avancée en âge ». Au moment même où il représente tout le peuple d'Israël, on dirait qu'il ne se rappelle plus les façons de faire de Dieu et qu'il n'a jamais entendu parler d'Abraham et de Sara. Ceux-ci, bien sur, avaient été très étonnés de l'incroyable nouvelle, ils avaient même ri, tous les deux, Abraham le premier, le nez dans le sable prosterné devant
Dieu :
Abraham se jeta face contre terre et il rit ; il se dit en lui-même : « Un enfant naîtrait-il à un homme de cent ans ? Ou Sara avec ses quatre-vingt-dix ans pourrait-elle enfanter » ? (Gn 17,17).

Sara a fait de même au chêne de Mambré:

Abraham et Sara étaient vieux, avancés en âge, et Sara avait cessé d'avoir ce qu 1 ont les femmes. Sara se mit à rire en elle-même et dit : « Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux » ?

Mais ils avaient douté intérieurement, en eux-mêmes. Le Seigneur pourtant, à qui rien n'échappe, avait répondu à leur rire :

Pourquoi ce rire de Sara ? Et cette question : Pourrais-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille ? Y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? (Gn 18,11-14).

Le prêtre Zacharie semble avoir oublié les leçons de l'histoire sainte. Il exprime son doute à haute voix. Il ne fait aucun lien entre ce qu'il lit sur les rouleaux de la Tora et sa propre vie. Et, au moment où il est chargé de prier pour tout le peuple, il ne croit pas en l'efficacité de sa prière. Malgré cela l'ange lui dit : « Ta prière a été exaucée. » Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est resté le même. Aucun obstacle ne peut arrêter son plan de salut. Il nous surprendra toujours.

L'ange du Seigneur dit : « Je suis Gabriel ». C'est le nom de l'ange qui intervient dans le livre de Daniel pour annoncer des temps de salut. Mais Zacharie, occupé par le fonctionnement du culte, comprend-il ce langage ? Avec la caste sacerdotale, il pense que le salut du peuple dépend des sacrifices du Temple. Comprend-il que ce salut est d'abord initiative divine, don grâcieux de sa miséricorde et de sa prévenance ? Se souvient-il des critiques que les prophètes adressaient au Temple, eux qui appelaient à la conversion et au changement de vie ?

Dieu justement veut combler cette opposition entre le prêtre et le prophète. Du couple sacerdotal il veut faire surgir un nouveau prophète qui « marchera sous le regard de Dieu, avec l'esprit et la puissance d'Élie... afin de former pour le Seigneur un peuple préparé. » Le prêtre Zacharie ne réalise pas que Dieu veut l'associer, lui et sa femme, à ce programme de salut.

Comment, dans ce cas, pourra-t-il annoncer une bonne nouvelle au peuple qui attend sa sortie du sanctuaire ? L'ange révèle donc aux yeux de tous le dysfonctionnement du Temple et de son sacerdoce. Le prêtre devient muet. Nous comprenons aisément la portée symbolique de ce miracle de punition. Coupé de la vivante parole de Dieu, le Temple est une structure morte. Ses fonctionnaires ont beau accomplir parfaitement les rites, ils n'ont plus rien à dire au peuple.

Zacharie rentre maintenant chez lui. Dieu pourtant ne l'a pas abandonné ni rejeté. Il exauce sa prière et lui donne la joie d'une paternité. Mais Zacharie ne pourra pas l'annoncer. La naissance de Jean Baptiste sera révélée par l'ange à Marie, elle qui a cru en la parole de Dieu. Oui, « rien n'est impossible à Dieu » dira l'ange Gabriel. Six mois après, dans la maison du muet du Temple, une parole retentit de nouveau : Marie salue Elisabeth. Jean Baptiste, bondissant de joie dans le ventre de sa mère, commence son travail de prophète. A coup de citations de la Loi, des prophètes et des autres livres de l'Ancien Testament, Marie exalte le Seigneur et chante son allégresse en Dieu son Sauveur. La parole est sortie du Temple pour surgir dans une maison. Elle a quitté un lieu sacré, unique, exceptionnel pour parvenir dans un lieu profane, banal, quotidien. Elle n'est plus l'affaire d'une caste sacerdotale mais elle est dite par tous ceux et celles qui « écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique. »

Nous retrouvons le Temple au moment où les parents de Jésus y présentent leur bébé. Soyons indulgents avec Luc qui semble ne pas bien connaître tous les détails de la Loi ni le fonctionnement du Temple. Dans la première phrase de son récit il affirme en effet que les parents montent au Temple de Jérusalem pour qu'ils soient purifiés et pour y présenter leur premier-né au Seigneur. Ils font tout cela, dit Luc, pour observer la Loi du Seigneur. Or celle-ci n'impose nullement la présentation de l'enfant au Temple et ne parle que de la purification rituelle de la mère et non de toute la famille. Luc affirme d'autre part qu'une prophétesse se trouvait dans le Temple et qu'elle « participait au culte nuit et jour par des jêunes et des prières ». Dans le Temple de Jérusalem il est impossible qu'une femme, même d'âge canonique, y passe la nuit. Les lévites en armes auraient vite fait de l'éjecter. Luc doit se représenter le Temple de Jérusalem à l'image d'un Temple grec.

Ces observations n'enlèvent rien à la pertinence du propos de Luc. L'évangéliste ne s'étend pas sur l'efficacité du rite, mais s'intéresse à nouveau à la parole de Dieu. Cette fois-ci, ce n'est plus l'ange du Seigneur qui s'exprime mais deux êtres humains, un homme et une femme : Syméon et Anne.

Le premier prend l'enfant dans ses bras, s'adresse aux parents et bénit Dieu :

Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux païens et gloire d'Israël ton peuple.

Anne s'adresse à un public plus vaste :
Elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l'enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem.

Tout cela, nous dit Luc, est l’œuvre de l'Esprit qui est sur Syméon et qui le pousse à venir au Temple ; qui est également sur Anne, qualifiée de « prophétesse ». Le Temple maintenant est habité par l'Esprit de Dieu, les prophètes peuvent s'y exprimer. Il n'est plus une structure vide qui s'épuise dans des rites stériles. On y entend parler de salut, de libération. Dans ce Temple, les femmes, comme les hommes, peuvent prophétiser et annoncer la bonne nouvelle. Les paroles du prophète Joël s'accomplissent : Je répandrai de mon Esprit sur toute chair, vos fils et vos filles seront prophètes (JI 3,1). Pour Luc, qui placera cette citation dans la bouche de Pierre le jour de la Pentecôte, la scène de la présentation de Jésus est déjà un avant goût de ce que l'Esprit peut accomplir. Le Temple est sanctifié par la louange qui monte vers Dieu, par la présence de Jésus, « lumière pour la révélation aux païens et gloire d'Israël son peuple », et par l'Esprit qui inspire les croyants.

La dernière séquence de l'évangile de l'enfance se situe, elle-aussi, dans le Temple. L'intérêt du récit réside cette fois-ci dans l'attitude de Jésus qui prend possession du Temple de sa propre initiative. Les parents ont perdu leur enfant. Trois jours plus tard ils le retrouvent. Mais il est autre. Il n'est plus un enfant (étymologiquement un infans est « celui qui ne parle pas ») mais un maître dans le Temple, écoutant, interrogeant, répondant aux docteurs de la loi, suscitant l'admiration de tous. Et il n'est plus « leur » enfant : « Pourquoi me cherchez-vous ? Ne saviez-vous pas qu'il me faut être chez mon Père » ?

Il est inutile de chercher dans cette scène une description d'une crise d'adolescence de Jésus s'émancipant de ses parents. La clé de lecture est plutôt dans la mention de Marie qui « gardait tous ces événements dans son cœur ». La phrase fait écho à l'attitude de Marie quand les bergers viennent annoncer à la crèche que Jésus est Sauveur, Christ et Seigneur : « Marie retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur ».
Les paroles de Jésus sont incompréhensibles pour le moment. Ses relations avec le Père sont un mystère. Mais il faut garder et ruminer ses paroles jusqu'au jour où l'Esprit de Pentecôte éclairera le mystère du Christ.

Le texte de Luc porte déjà en filigrane ce qui va se dérouler lors d'un autre pèlerinage de Jésus à Jérusalem. A sa dernière montée, Jésus prendra possession du Temple, enseignera au milieu des docteurs, invoquera le Père avant de mourir, disparaîtra trois jours avant d'être définitivement constitué Christ et Seigneur par la main salvatrice de Dieu.

Nous pouvons voir dans le Temple la figure de l'Église, communauté des croyants. En son sein s'effectue la révélation ultime de Dieu par la bouche de Jésus. Après l'ange du Seigneur, après les prophètes, Jésus est la vivante parole que Dieu adresse à son peuple. Il est le Fils qui révèle le Père. Il est, comme le dit l'évangile de Jean, le Verbe de Dieu. A nous de savoir l'écouter.

Qui nous délivrera de la peur ?

Publié le 24/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Nos ancêtres n'avaient peur que d'une chose : que le ciel leur tombe sur la tête ! La Bible, quant à elle, nous transmet avec insistance ce message de base : « Ne crains pas ». Depuis l'invitation de Moïse au peuple, coincé entre l'armée de Pharaon par l'arrière et par la mer des Roseaux devant lui (ce qui faisait dire à l'un de mes professeurs récemment décédé : la foi c'est avec les pieds !) jusqu'à Jésus formulant ce même appel à ne pas craindre pour sa vie (Mt10,28) en passant par le 2ème Isaïe :


« Ne crains pas
car je suis avec toi ;
Ne guette pas anxieusement,
car je suis ton Dieu »
(Is 41,10)


Que s'est-il donc passé pour que les membres de nos sociétés dites évoluées vivent constamment sous le registre de la crainte, comme si tout était une constante menace ? Depuis la plus simple, la crainte de ne pas avoir beau temps pour ses vacances, jusqu'à l'avenir des enfants, de la couche d'ozone, ou de ce qu'on mangera à midi. Tout est bon pour se faire du souci, s'inquiéter. Sans l'inquiétude à partager et la télévision de la veille, de quoi seraient faites les conversations de midi ?

Depuis des années on avait entassé, sans aucun soin, des obus contenant des gaz chimiques dangereux, et tout d'un coup, dans l'urgence, il faut déplacer tout un village. Ces villageois deviennent des traumatisés par l'absence de frites familiales le samedi midi, et après leur avoir envoyé gendarmes et pompiers il leur faut, pour retrouver leur équilibre, un bataillon de psychologues, comme s'ils revenaient du Kosovo ! Comme bien d'autres sectes qui ne veulent surtout pas que ce nom soit prononcé à leur propos, l'actuel procès de l'Ordre du Temple Solaire (OTS) illustre assez bien l'aboutissement de personnes perdues, à la recherche d'un point fixe ou d'un savoir qui les rassure.

Alors que les chercheurs ne peuvent encore rien dire sur les OGM, des campagnes contradictoires, toutes nourries par la peur la moins raisonnée et attisées par quelques démagogues en quête d'une gloire éphémère, circulent dans le monde entier. Comme s'il devenait impossible de regarder calmement les choses, de prendre le temps de se former un jugement, de regarder les faits en face, de les analyser, d'avoir un comportement adulte où l'impulsion, l'émotion sont « under control ». L'ESB a vidé les boucheries sans vraie nécessité, de même que la marée noire en Bretagne a empêché de savourer les huîtres de Marennes. Qui nous délivrera ?

Certes, depuis la petite enfance chacun d'entre nous est bercé par des recommandations du genre : « Fais attention, tu vas te couper », « fais attention, il fait froid. As-tu pris ton écharpe, tes gants », « fais attention en traversant », etc… Toutes choses utiles par ailleurs, mais chez nos mères, épouses, concubines et autres copines, la "mère juive" n'est jamais très loin ! Pourquoi cette peur omniprésente, même dans des lieux ou des conditions où on ne l'attend pas ?

Pourquoi les chrétiens en France, ou ailleurs, auraient-ils peur de la précarité ou de la faiblesse de leur Église ? Pourquoi craindre les diminutions quantitatives de prêtres ou de chrétiens, alors que, de toute façon, ce n'est pas la question. Jésus n'a pas dit : « combien y aura-t-il de croyants à mon retour », mais « Le Fils de l'homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » Lc 18,8. Dans une récente interview au Monde, le P. Timothy Radcliffe ose dire : « Les chances de l'Église sont réelles, si elle apprend l'humilité. Être présente sans prétention, sans grandes institutions, dans une certaine humilité, c'est une très bonne cure pour l'Église … L'homme cherche naturellement Dieu. Mais ce qui est spécifique de la foi chrétienne, c'est que Dieu vient nous chercher. C'est lui qui vient au-devant de nous » Et si notre force était là ?

Maurice Bellet, avec son génie des titres, appela l'un de ses livres : « La peur ou la foi ». Comment mieux dire l'enjeu de la vie ? La foi n'est pas d'abord affaire de croyance, elle est une manière de vivre, de se poser dans la vie, de regarder la vie. Le Ps 36 a mené son enquête sur le faux et le vrai, le juste et l'impie avant d'écrire :


Habite la terre et reste fidèle.
Repose-toi sur le Seigneur et compte sur lui.
Quand le Seigneur conduit les pas de l'homme
ils sont fermes.

Etrange paradoxe : la poésie éclaire l'œil de l'homme et la foi permet d'habiter en paix sur la terre !

Humilité et audace d'être

Publié le 21/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Les anciens la classaient autre fois au panthéon des vertus.
Sans la recherche, l'humilité influence néanmoins aujourd'hui nos comportements.

Qui peut avoir envie d’être humble ? Personne… Et pourtant, dans le quotidien de nos actes et de nos paroles, nous accumulons des « efforts » pour y arriver, ou au moins le paraître. L’humilité, nous n’y pensons jamais peut-être : il n’empêche que nos comportements contiennent, quasi en permanence, une secrète préoccupation à son sujet. Les anciens appelaient l’humilité « vertu ». Nos contemporains diraient volontiers : « obsession catho » !


« Il faut » être humble…

Dans un lycée, toute une classe accueille un matin la « prof principale » : « Madame, Thierry a eu 14 en math ! » Le garçon, peu matheux, est rouge de joie. Alors, le croisant le lendemain, je lui demande : « Tu as dit ta bonne note à tes parents ? » Silence. Puis, avec un regard morne, il prononce : « Mon père m’a répondu que j’aurais pu avoir 18… » Téléphone au père pour un rendez-vous. Et j’entends, une fois de plus : « Vous savez, on ne doit jamais faire un compliment à quelqu’un, sinon il devient orgueilleux. »
On doit « chercher » à être humble pour éviter l’orgueil : Voilà le credo. Et, en éducation particulièrement, avoir recours aux humiliations imposées peut être un bon adjuvant pour l’enfant qui se montrerait moins apte à cette humilité…
Eviter l’orgueil à tout prix. Ne pas tomber dedans. Donc l’humilité, c’est la répression de cet orgueil à bannir. Alors on se livre à des efforts artificiels, on monte et on entretient en soi tout un mécanisme de réflexes qui peu à peu vont être une seconde nature. Morale de coercition de soi-même ; car il est convenu de se défier de soi, et d’encourager le même retrait chez l’autre. Il est étrange qu’en milieu chrétien on se montre si avare de « compliments », d’encouragements, de reconnaissance de ce que l’autre a fait de bien. « C’est normal » que les paroissiens donnent indéfiniment leur temps et leurs forces, pense le prêtre. « C’est normal », pensent les paroissiens, que ce prêtre soit tout le temps disponible… Essayez de dire à quelqu’un que vous appréciez quelque chose en lui ? Le voilà tout gêné… Une fois sur deux vous aurez un « c’est normal » ! Il a trop peur de se gonfler d’orgueil ou, pour être plus exact peut-être, il a trop peur qu’on pense qu’il se gonfle d’orgueil ?


On peut se gonfler d’humilité

« Je suis assez nul… Vous savez, je n’ai pas vos dons. Mais c’est très bien comme ça. Dieu m’a fait ainsi. Il y a longtemps que je me dis que je ne vaux pas grand-chose. »

ou bien :
« Ne me félicitez pas, voyons ! C’est pour les autres que j’ai fait cela. Pas pour moi… C’est en esprit de service. Ils avaient tellement besoin d’aide. »

ou bien :
« Oh ! ça ne m’a pas coûté ! Je n’ai eu en aucun mérité à agir ainsi… » (Parce qu’il faudrait que ça coûte ? Et qu’on soit vu comme méritant ?)

ou bien :
« Non, non, ne dites pas que c’est moi qui ai réussi cela. Je ne veux pas d’histoires. Qu’est-ce qu’on irait dire sur moi ? J’aime mieux m’écraser. »

ou bien :
Pas de réponse au merci ou à l’estime manifestée : le silence ! Une froide indifférence affichée. Une indifférence-armure ? Comme si, vite, on se protégeait, par cette humilité parfaite extérieure, d’un orgueil intérieur qu’on redoute parce qu’on ne pourrait pas le maîtriser ?

A se nier ainsi, on se recherche beaucoup… La « fausse humilité », si bien nommée, est un aveu muet de préoccupation de soi. On peut, en se souciant ainsi d’avoir « la bonne attitude », en surveillant son comportement, en se jaugeant si fréquemment à partir du regard d’autrui, se noyer en soi-même. Car il est tristement possible de se complaire dans son humilité, et même dans l’humiliation subie.
Pendant ce temps, l’autre est relégué au loin. On ne peut pas tout faire à la fois ! Laissez-moi le temps de réussir mon humilité, et on verra après…


Tu aimeras

Là est le seul devoir, le seul appel, l’unique chemin de croissance humaine devant Dieu.
Le prophète Michée, au VIIIe siècle avant le Christ, le dit avec une belle sobriété :
« On t’a fait savoir, homme, ce qui est bon, ce que le Seigneur attend de toi. Rien d’autre que ceci :
agir avec justice
aimer avec tendresse
et accompagner humblement ton Dieu » (Michée 6,8)


En Jésus, Visage de Dieu donné à l’humanité, voilà ce qui est si admirable, et difficile à commenter, parce que cette réalité nous dépasse tous : son être intégral s’est laissé habiter par le désir d’aimer. « De tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force », il aimait Dieu, il aimait l’autre rencontré. Il aimait sans cesse, dans un unique mouvement profond, que ne freinaient ni le repli sur soi, ni l’inquiétude de l’image donnée à l’entourage. Il aimait de façon vivante, de façon libre, de façon heureuse.
Jésus cherchant à être humble ? Se donnant comme but l’humilité ? Nous sentons bien que ce n’est pas là que se trouve le secret radical de cet homme. Qu’a-t-il cherché, passionnément cherché ?
A aimer.
C’est à cause de l’amour qu’il est entré en chemin d’humilité.


En humble place, beau et gracieux

Ignace de Loyola décrit en ces termes pour le retraitant « le Christ qui appelle, choisit, envoie par le monde entier. » (Ex. Sp. 137-144).
Jésus, un homme « beau et gracieux ». Un homme qui avant tout a aimé vivre, a osé vivre. Un homme sans mépris ambigu de lui-même, estimant ce qu’il était, respectant sa propre liberté d’être, parce que recevant cet être comme un don de l’Amour même.
L’Amour l’a fait avancer vers l’autre sans calcul, sans arrière-pensées. L’Amour l’a rendu tout accessible : un homme simple. C’est peut-être cela, la vraie humilité. Elle n’est pas à conquérir. L’humilité est fruit. « Fruit de l’Esprit », écrit Paul aux Galates (5,23). Est-ce que, au bout de la branche, le fruit s’escrime à devenir fruit ? Il laisse la sève de l’arbre agir.
Elle est belle, cette simplicité chrétienne que le Christ peut nous apprendre ! Elle est libérante. L’amour en acte ne peut être qu’humilité en acte. Aimer avec vanité n’est pas encore aimer. Et deviennent alors secondaires – nous l’avons tous vérifié un jour – nos complexes, timidités, lâchetés, complaisances, nos… fausses humilités. Nous sommes délivrés de l’excessif pouvoir sur nous que nous leur avions accordé, et recevons une solidité autre : celle de l’Amour de Dieu qui en notre amour humain avance vers l’autre et reçoit de l’autre. Notre être alors est à sa juste et humble place.


L’amour n’aime que désarmé

Cette simplicité de l’être que Jésus a reçue d’un Dieu Amour, que nous pouvons recevoir de lui, elle nous attire: nous pressentons la vérité ultime de cette manière de vivre. Mais en même temps nous la redoutons : Cette audace d’exister nous dénude, et nous rend vulnérables. Nous avons si peur du mépris. « Mépriser », c’est se tromper sur « le prix ». C’est « prendre mal » ce que nous disons ou faisons. Nous avons tellement soif d’être « compris » !
Les blessures d’amour-propre, nous ne pouvons ni les éviter ni nous en épargner la crainte. L’humiliation fait affreusement mal… Mais un chemin est ouvert : vivre cette humilité-là, si redoutable, non plus en enfermement en nous-mêmes, mais avec Jésus Christ. Il a été humilié, et violemment. L’amour en lui s’est laissé faire. Ce qui aurait dû l’écraser, il l’a traversé ! Le mystère de Dieu est là, dans… la toute-puissance d’une vulnérabilité infiniment aimante.


Simplement être moi-même

Dans ma vie alternent les réussites, les échecs, les ratés, les progrès. Mes impressions personnelles varient, me font respirer ou me troublent. Il en va de même pour les réactions m’arrivant de mon entourage.

Et si j’osais me réjouir plus franchement des bonnes choses qui sont sorties de mes mains, de mon imagination, de mon cœur ? Et si même… je permettais à cette joie de se dire telle qu’elle est, dans mes yeux, mon sourire, mes mots ? Une humilité vraie m’attend là, peut-être.

Et si j’osais me laisser moins « posséder » par le dépit ou la colère rentrée devant ce qui va moins bien dans ma vie, et que… les autres voient ? Une humilité libre m’attend là, peut-être.

Quelqu’un m’attend. Un Jésus ressuscité, qui m’appelle : Deviens un homme plus vivant, une femme plus vivante. Le monde entier en a besoin. Avec moi, tu le peux.

Regarder avec le Christ

Publié le 20/11/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Jésus sait regarder toute la création avec une grande attention : Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent pas dans des greniers et votre Père céleste les nourrit ! Regardez les lis des champs comme ils croissent ; ils ne sèment ni ne filent et je vous le dis, Salomon lui-même dans toute sa gloire, n’a jamais été vêtu comme l’un d’eux. Si Dieu habille ainsi l’herbe des champs qui est là aujourd’hui et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien plus pour vous, gens de peu de foi. (Mt 6, 26.28-30) On dirait que Jésus veut éduquer le regard pour voir l'invisible : le Père, qui donne l'éclat à l'herbe, prend soin de chacun de nous et lui donne le pain de chaque jour. Dans chaque réalité il est à l'œuvre si nous grandissons dans la foi pour le voir : il ne faudrait qu’un brin de foi et vous verriez les arbres dans la mer, les mendiants qui sont rois, les puissants renversés, les trésors qu’on partage…chante le poète. Il s’agit d’apprendre à regarder comme dans la contemplation pour obtenir l’amour : Regarder comment Dieu habite les créatures, dans les éléments par le don de l’être, dans les plantes par la croissance, dans les animaux par la sensation, dans les hommes par l’intelligence et donc en moi, par le don de l’être, par la vie, par la sensation et la l’intelligence. Comment il fait de moi son temple, m’ayant créé à la ressemblance et à l’image de sa divine Majesté. (§235)
Jésus voit ainsi la création sortir sans cesse de la main du Père. Il sait observer avec une grande attention les gestes augustes du semeur, comment les grains tombent au bord du chemin, sur les endroits pierreux, dans les épines et dans la bonne terre. Il y a une urgence à apprendre à voir comme Jésus voit, pour passer à l’explication des paraboles, pour apprendre à voir Dieu en toute chose, comment tous les biens et tous les dons descendent d’en haut ; comme ma puissance limitée de la puissance souveraine et infinie d’en haut ; et aussi la justice, la bonté, la tendresse, la miséricorde (…) ; comme du soleil descendent les rayons, de la source les eaux etc. (§237)

Le discernement des esprits

On dirait que Jésus a inspiré Picasso ou Arcabas : il voit en même temps l'intérieur et l'extérieur : "Il voit la foi du paralytique et de ceux qui le portent" (Mc 2,5) et il dit au paralytique : "mon enfant, tes péchés sont remis". Les scribes pensent dans leur cœur : "Comment celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés sinon Dieu seul ? " (Mc 2, 7). De même, Simon le pharisien se dit en lui-même : Si cet homme était prophète il saurait qui est cette femme qui le touche et ce qu'elle est : une pécheresse. (Lc7, 39) Jésus sait d'autant mieux lire l'intérieur des personnes qu'il perçoit ce qui les remet en cause radicalement. Mais au lieu de réagir de façon agressive avec Simon, il va le prendre dans le lieu où il a un jugement sûr : avec le maniement de l'argent. S'il est bon quand il parle d'argent, il peut progresser quand il regarde son prochain
Il est tellement habité par l'Esprit qu'il a reçu au baptême qu'il perçoit ce qui meut intérieurement les personnes qu'il rencontre : l'esprit du mal qui se sent menacé : "Que nous veux-tu Jésus le Nazaréen ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es : le Saint, le Saint de Dieu" Jésus le menaça en disant :"Tais-toi et sors de cet homme." (Mc 1, 24-25) De même quand Pierre répond à la question : "pour vous qui suis-je ?" "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant", Matthieu note tout de suite : "Tu es heureux Simon, fils de Jonas, car cette révélation t'est venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux." (Mt 16,16-17). C’est là qu’il nous apprend à voir de l’intérieur les mouvements de l’Esprit : ce qui rend heureux, ce qui trouble la conscience, ce qui console et ce qui désole… Il forme à voir les choses de la terre et à voir les choses du ciel, à affiner le regard en observant ceux qui progressent intensément et s’élèvent de bien en mieux dans le service de Dieu notre Seigneur…(§315) ,à repérer l’ange mauvais qui se transforme en ange de lumière…(§332)… . Il sait reconnaître immédiatement dans Pierre qui le tire à part, qui se met à le réprimander en disant : "Dieu t’en préserve, Seigneur ! Non cela ne t’arrivera pas." Mais Jésus dit à Pierre « Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes." (Mt 16,22-23) C’est bien en regardant Jésus s’affronter à l’ennemi de la nature humaine qui agit dans tout homme qu’Ignace va dégager les règles qui permettent de discerner les esprits.
La façon de regarder de Jésus est à la fois bien physique (il sait bien voir l'arrogance des pharisiens qui donnent très ostensiblement dans le tronc du temple et la veuve qui donne tout ce qu'elle a pour vivre) et en même temps spirituelle. Quand le jeune homme riche dit qu'il a observé tous les commandements depuis sa jeunesse, Jésus fixe sur lui son regard et l'aime. Il y a une sorte de ravissement pour Jésus de trouver un homme qui, comme lui est capable de vivre les 10 commandements, comme un fils d'Abraham. Et Jésus craque vraiment. Il a trouvé celui que son Père aime, il lui propose alors d'aller plus loin, de vivre dans l'intimité même du Père, dans ce lieu de liberté où il pourra être tout aux autres et au Père. C'est là que Jésus sait trouver pour chacun ce qui lui permettra d'aller jusqu'au bout de lui-même.

Il fut transfiguré

La quête de l’homme de chercher le visage du Seigneur est très vieille : Moïse et Elie, les deux personnages représentant la Loi et les Prophètes, sont les grands amis de Dieu et ont pu voir Dieu, non pas face à face - car on ne peut pas voir la face de Dieu sans mourir - mais de dos, sentant la main de Dieu dans le creux du rocher ou l’entendant dans le souffle de la brise légère. Moïse installe la tente de la rencontre où il parle avec Dieu, comme un homme parle à son prochain comme un ami parle à son ami dira Ignace (Ex33, 11).. Or, sur la montagne où il est monté avec Pierre, Jacques et Jean, Jésus leur apparaît avec des vêtements blancs comme la lumière. "Et voici que leur apparurent Moïse et Elie apparus en gloire, ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. Pierre et ses compagnons étaient écrasés de sommeil ; mais s’étant réveillés, ils virent la gloire de Jésus et les deux hommes qui se tenaient avec lui. Pierre se trouve dans la plus grande consolation ‘Maître, il est bon que nous soyons ici, dressons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie.’ Comme il parlait ainsi, survint une nuée qui les recouvrait. La crainte les saisit au moment où ils y pénétraient. Et il y eut une voix venant de la nuée qui disait « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai élu, écoutez-le." (Lc 9, 30-35) A nouveau l’écoute et le regard se rejoignent pour dire la plus grande intimité avec Dieu.
Dans la quête de voir Dieu, qui est au cœur de tout homme et que l'on trouve dans chaque religion, Jésus apporte cette façon lumineuse de pouvoir le contempler dans la transfiguration. Il donne aussi de voir dans son action la façon dont son Père agit aujourd’hui dans le monde. Si notre regard de foi est assez vif, il se révèle dans toute sa lumière dans tout homme qui aime jusqu’au bout.

Fils de Dieu

A la scène de la transfiguration répond la scène du Jardin des Oliviers, où les disciples sont endormis de tristesse. Jésus est pris d’angoisse, il priait instamment et sa sueur devint comme des caillots de sang qui tombaient à terre. Seule la prière permet de ne pas tomber au pouvoir de la tentation et du tentateur. "Que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise. "
Il s’agit de pouvoir regarder le Christ tout au long de sa passion :
Judas s’approche pour lui donner un baiser
Jésus se retourne pour poser son regard sur Pierre qui vient de le renier trois fois.
Hérode désirait tellement le voir, mais il le traite avec mépris, se moque de lui et le revêt d’un vêtement éclatant.
Jésus porte la couronne d’épines et le manteau de pourpre, il est fouetté et humilié par les soldats, il est présenté à la foule par Pilate qui leur dit : Voici l’homme.
Jésus crucifié au milieu de deux bandits, moqué, insulté, injurié, pardonnant à ses bourreaux, accueillant le bon larron, donnant une nouvelle maternité à sa mère (voici ton fils !), criant "Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné", remettant à Dieu son Esprit.

A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d’une grande crainte et dirent : "Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu"

Ce n’est pas facile de pouvoir contempler dans celui qui est aussi tourné en dérision « l’homme », il est encore moins facile de reconnaître dans le crucifié le fils de Dieu. Pourtant, ce sont des païens qui le reconnaissent ainsi. Pour les disciples, ce sera d’autant plus difficile qu’ils avaient fui. Mais Jésus, avec une infinie patience, va faire route avec eux dans leur fuite, il va écouter longuement le récit de leur déception, et à nouveau, malgré leur esprit sans intelligence et leur cœur lent à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes, en commençant par Moïse, il va leur expliquer dans toutes les Ecritures ce qui le concernait : "Ne fallait-il pas que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire". (Lc 24, 26)
Jésus prend 40 jours pour les former ainsi à relire les Ecritures, à partager le pain, à les rendre témoins des signes qu’il pose. " Je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. " C’est l’Esprit de Pentecôte qui leur permet de comprendre et de voir tout ce que Jésus a vécu.

On se retrouve alors dans la vie quotidienne, les apôtres vivent uniquement de la force de l’Esprit, de la foi en Jésus. Il n’ont à voir que les mendiants les aveugles, les boiteux, les étrangers, les prisonniers…Ils n’ont que la possibilité de se faire proches d’eux pour le rencontrer. Comme à Jéricho, avec Zachée qui désirait tant voir Jésus, ils peuvent entendre Jésus qui déclare : « Zachée, descends vite, il me faut demeurer dans ta maison." "Je suis tous les jours avec vous, jusqu’à la fin du monde."