Meditation
Posté le 29.02.2008 par jubilatedeo
Etre disciple du Christ
Ce qui définit le chrétien, c'est être attaché à la personne de Jésus-Christ, en qui nous reconnaissons notre Dieu qui se fait proche et qui nous sauve.
La semaine passée, j'ai rencontré plusieurs personnes qui se disaient « croyantes ». J'ai été touché par le fait que les uns et les autres concevaient la foi chrétienne comme une morale. Pour eux, être chrétien, c'est être attaché à certaines valeurs, qui commandent une façon de vivre.
Cette manière de voir les choses est belle et généreuse, mais, être chrétien, ce n'est pas cela ! Ce qui définit le chrétien, ce n’est pas l’attachement à une morale. C'est - comme la formation du nom en témoigne - être attaché à la personne de Jésus-Christ, en qui nous reconnaissons notre Dieu qui se fait proche et qui nous sauve.
Etre chrétien, c'est, croire en Jésus. Non pas croire, dans le sens de "formuler une opinion à son sujet", mais dans le sens de lui faire confiance. C’est le choisir librement comme maître, Seigneur, ami et guide. C'est choisir d'avoir partie liée avec lui et accepter de marcher à sa suite, parce qu'il est celui qui nous ouvre le chemin de la vie.
L’enjeu de la semaine sainte et du temps pascal réside précisément dans cet attachement à Jésus et cet engagement à le suivre.
Le Christ, maître de la vie.
Tout d’abord, le dimanche des Rameaux, nous célébrons l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem. Nous brandissons des rameaux pour l'accueillir et l'acclamer. Ces rameaux toujours verts sont un signe de vie et d'espérance, au moment où Jésus aborde sa Passion. Nous manifestons que cette entrée est annonciatrice de sa victoire : nous célébrons déjà la victoire de l'Amour ! Le triomphe de celui qui a vaincu la mort, en écrasant le péché et la haine. Ainsi se trouve manifestée l'unité profonde du Mystère Pascal. Passion, mort et Résurrection sont indissociables et constituent les divers aspects d'une seule et même réalité : le Salut donné par Jésus Christ.
Un engagement à le suivre
En acclamant Jésus, en saluant l'Envoyé de Dieu et le Sauveur, nous signifions que nous faisons Corps avec lui. En d'autres termes, nous manifestons notre engagement à le suivre sur le Chemin qu'il nous ouvre, le chemin de la Résurrection et de la Vie.
En acclamant Jésus, nous prenons déjà part à sa victoire. Et par conséquent, nous consentons à emprunter le chemin qu'il nous indique pour participer à sa Résurrection, pour être victorieux avec lui. Nous acceptons de porter avec amour toutes les croix de nos vies, les petites et les grandes, les croix que nous n'avons pas choisies et pour lesquelles nous sommes réquisitionnés, tel Simon de Cyrène. Nous choisissons de dire oui et de ne pas nous dérober, avec celui qui ne fuit pas devant sa Passion, parce qu'il a décidé d'aimer jusqu'au bout.
Un signe d'Espérance
En rentrant chez nous, nous avons accroché ces rameaux verts sur les crucifix de nos maisons. Nous irons peut-être en porter sur les tombes de nos défunts. Chaque fois que nous reverrons ces rameaux, ils nous rappelleront la victoire du Crucifié. Ainsi, nous pourrons nous rappeler notre acclamation du dimanche des Rameaux et notre engagement à suivre Jésus toujours et partout, pour avoir pleinement part à sa victoire et connaître la vie éternelle. Ainsi, nous pourrons nous rappeler que chaque dimanche Jésus nous attend pour le rencontrer à la messe, pour participer au mystère pascal, pour célébrer sa mort et sa résurrection, pour grandir dans la communion avec Lui, et ainsi dans la communion les uns avec les autres.
Le récit de la Passion
Le récit de la Passion nous fait vivre un long chemin, où nous suivons pas à pas le don que Jésus fait de lui-même. Le Christ nous achemine ainsi jusqu'au calvaire et nous fait entrer avec lui dans le mystère de sa passion et de sa mort, le mystère de notre Salut. Les deux premières lectures et le psaume viennent jeter une lumière qui nous permet de mieux entendre le récit de la Passion. Sous les traits du Serviteur souffrant (Isaïe) on reconnaît Jésus. Il nous est présenté comme celui qui obéit à sa mission, dans la fidélité et la confiance parfaite. " Le Seigneur m'a ouvert l'oreille et moi je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé " fait écho au " Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m'as ouvert l'oreille ; tu n'exigeais ni holocauste ni victime, alors j'ai dit : voici je viens. Au rouleau du livre il m'est prescrit de faire tes volontés. Mon Dieu, je me suis plu dans ta loi, au profond de mes entrailles " (Psaume 40(39), 7-9). Cette déclaration, l'épître aux Hébreux la relit en l'appliquant au Christ " entrant dans le monde "(Heb. 10, 5-7). Avec l'épître aux Hébreux, nous reconnaissons que la Passion du Christ n'est pas un événement passif, mais bien le fruit d'une volonté : " C'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l'oblation du corps de Jésus Christ une fois pour toutes "(Heb 10,10)
Le deuxième trait qui frappe, à l'écoute de la prophétie, c'est la foi du Christ, la confiance inébranlable qu'il met dans son Père. Alors qu'il est exposé à la haine, alors qu'il est abandonné de tous et qu'il subit des outrages, Jésus ne remet pas en cause sa confiance dans le Père. Il communie jusqu'au bout à notre condition de pécheurs : il expérimente en sa chair ce que c'est que d'être séparé de Dieu, car il ne connaît plus que le silence du Père (le Père l'accompagne dans le silence, il accepte de ne plus se manifester). Et c'est pourquoi Jésus crie d'une voix forte : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " avant de s'en remettre totalement au Père en expirant et en s'abandonnant à la mort.
L'épître aux Philippiens resitue la Passion du Christ dans un mouvement plus large. D'une part, elle nous montre comment la mort du Christ est l'accomplissement total d'un mouvement d'obéissance et de dépouillement du Verbe de Dieu. Comment en fin de compte on ne peut pas dissocier l'Incarnation de la Rédemption. D'autre part, elle nous fait saisir qu'on ne peut pas dissocier la mort du Christ de sa Résurrection. C'est dans celle-ci, en effet que se manifeste pleinement la gloire du Christ, sa Seigneurie sur toute la création.
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Posté le 27.02.2008 par jubilatedeo
Devenir plus appelants
Appelés à la suite du Christ, nous sommes aussi parfois invités à être appelants pour susciter l'engagement de tel ou telle. Il s'agit moins, ici, de reconnaître des compétences que de se faire proche et aimant de ceux qui se mettent en route.
Pour que nous soyons mieux appelants, il nous faut d'abord demander de mieux entendre les appels de ce monde.
- Dans l'Exode, Yahvé dit : « J'ai prêté l'oreille aux murmures de mon peuple ».
- A Cana, Marie est attentive au manque de vin, avant tout le monde.
- Au puits de Jacob, Jésus sait « décoder » la demande de la Samaritaine et lire son vrai désir.
A chaque fois, c'est l'Amour qui les rend attentifs, qui leur donne une oreille si fine. Au début de cette réunion demandons beaucoup d'Amour pour entendre, car les appels à entendre sont peu médiatisés : je pense aux plus démunis, à l'Afrique... Dieu, créateur de l'Univers, nous invite à voir large, au-delà du champ de nos préoccupations immédiates, et à nous rendre proche et prochain de ceux qui sont loin.
Notre pauvreté
Dans cette mission d'appelants, nous devons ensuite demander de reconnaître notre pauvreté.
- A l'Horeb, Moïse dit: « Qui suis-je pour aller trouver Pharaon ? »
- A Cana, Jésus répond à Marie: « Mon heure n'est pas encore venue ».
Comme s'il existait un moment où nous serions prêts, formés, entraînés, pour faire ce que l'amour nous a commandé. Accepter notre pauvreté c'est accepter l'écart entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être, l'écart entre le vieil homme et l'homme nouveau, pour y laisser entrer l'amour et la grâce de Dieu. Notre seule force, c'est de ne rien avoir et de ne compter que sur Lui, pour « faire ce qu'il vous dira de faire », comme dit Marie à Cana - et poser les filets, là-même où l'on s'est exténué à ne rien prendre.
Nous avons enfin à demander d'être des anges, pour ceux que l'on a à appeler, des anges comme ceux envoyés à Marie ou à Zacharie.
Des envoyés
Que disent-ils ?
- Rassure-toi, dit l'un à Zacharie.
- Tu es pleine de grâces, tu es bénie, dit l'autre à Marie.
Dieu n'intervient pas en direct. Il passe par son ange, pour dire à ceux qu'Il appelle, d'abord qu'ils n'aient pas peur et ensuite qu'Il les aime. Et parce qu'Il les aime, Il compte sur eux. Alors nous pouvons demander d'être ces anges-là. Mais pour appeler qui ?
Bien sûr, quand il nous est demandé d'appeler tel ou tel, pour suivre telle session ou prendre telle responsabilité, ou participer à telle réunion, il nous est proposé une liste de critères auxquels doit satisfaire la personne à appeler.
La liste est parfois impressionnante, si on la prend à la lettre : avoir telle expérience, telle connaissance, telle sensibilité : cela peut devenir un poids, comme savaient le faire peser les pharisiens dans leur compréhension des pratiques religieuses... ça, Jésus n'en voulait pas.
Les personnes à appeler ne sont pas seulement les experts, les spécialistes dont le nombre reste limité. Non, les personnes à appeler sont aussi les pauvres comme nous, qui sont de bonne volonté, qui sont prêts à se mettre en route ou à faire un pas de plus. Et ceux-là sont nombreux, très nombreux. Encore nous faut-il savoir en être proches, très proches, pour les écouter dans leur désir de rendre service, pour les regarder se battre au quotidien et finalement les aimer. Ceux-là sont nombreux et ne font pas de bruit. Ils murmurent avec les autres et nous ouvrent à l'universel. Peut-être n'ont-ils que cinq pains et deux poissons, comme le jeune garçon qui s'en laisse déposséder, mais ils n'attendent qu'un appel ferme, que nous avons à leur transmettre, pour donner le peu qu'ils ont et qu'ensuite le Seigneur nous rassasie.
Alors nous, responsables qui avons été appelés, nous sommes appelés à être appelants. Nous ne le faisons pas assez, moi le premier. Encore faut-il le faire avec toujours plus d'Amour, par des appels nominatifs et non à la cantonade, pour es tâches qu'on a pris soin de préciser au préalable et non pour de vagues missions, en donnant les moyens de réussir (formation, encouragement, attention et patience) et en demandant enfin des comptes, comme le Maître qui avait remis des talents, car, comme le dit Saint Paul « je vous invite à ne pas laisser sans effet la grâce de Dieu reçue ».
Alors, Seigneur, apprends-nous à être plus appelants pour...
- reconnaître l'autre comme « plein de grâce et béni »,
- donner à l'autre l'occasion de se rendre disponible et de s'épanouir dans le partage,
- partager la mission pour laquelle nous-mêmes avons été appelés. Nous n'avons pas à la garder pour nous-mêmes, nous avons à y faire participer le plus grand nombre , afin que notre service soit réellement apostolique et communautaire, et que la création que le Seigneur nous donne soit parachevée par le plus grand nombre.
Posté le 19.02.2008 par jubilatedeo
Sainteté, perfection : même combat ?
Le christianisme tient fermement que tout homme, sans exception, est appelé à devenir saint. Cela revient-il à nous pousser en vain vers une inaccessible perfection ? Si la sainteté vient de Dieu, nulle créature ne peut l'acquérir en comptant exclusivement sur ses propres forces. Elle n'est pas un prix d'excellence, mais un don.
De nos jours, la sainteté n'est pas une valeur en vogue. Exception faite de quelques âmes pieuses, réfractaires à l'air du temps, on se demande qui aujourd'hui ambitionne de faire de la sainteté le moteur de son existence. Une très petite minorité, sans aucun doute. Et pour cause : le sens commun réduit volontiers cette notion à une perfection morale ou religieuse, dont les exigences ne peuvent être suivies par le commun des mortels. Or « tout le monde n'étant pas parfait », il s'ensuit fort naturellement que la sainteté ne s'adresse qu'à une élite, et qu'il est d'ailleurs forcément présomptueux d'y prétendre, ce qui ne va pas sans contradiction !
De fait, les dictionnaires de langue française, des plus courants aux plus spécialisés, sont unanimes à mentionner le terme de perfection pour définir la sainteté (alors qu'à l'inverse aucun ne mentionne la sainteté quand il s'agit de définir la perfection). Le saint, invariablement, est celui qui a atteint « un très haut degré de perfection chrétienne durant sa vie » ou qui « recherche la perfection morale et religieuse ». Le catéchisme de l'église catholique ne fait pas exception à la règle, lorsqu'il qualifie la sainteté chrétienne de « perfection de la charité ». La langue courante assimile également sainteté et perfection : dire de quelqu'un qu'il « n'est pas un saint » ne signifie-t-il pas qu'il est loin d'être parfait1? Et cela vaut souvent pour excuse.
Les saints, des modèles ?
L'hagiographie des saints catholiques, leur « légende dorée », n'est pas pour rien dans cette confusion ; elle fait oublier qu'avant d'être représentés dans leur niche, une auréole derrière la tête, ces saints héroïquement parfaits avaient eu comme tout le monde leurs moments de faiblesse à l'égard du Malin. Mais elle empêche par là ce que précisément elle poursuit, une édification des fidèles à partir de l'exemplarité des saints. Comment ériger en modèles ce qu'il est impossible d'imiter ? Cette sainteté-là fait fuir les honnêtes gens, lucides quant à leurs pauvres moyens. « N'attend pas d'être parfait pour m'aimer un peu, sinon tu ne m'aimeras jamais » disait Saint Antoine Marie Clavet.
Car enfin qu'est-ce que la perfection ? Sinon, le plus souvent un maximum absolu, le sommet d'une échelle de valeurs. La perfection réussit à « porter au plus haut degré une qualité de l'esprit ou du corps » ; elle «réunit toutes les qualités portées à leur degré le plus haut », elle est « excellence », etc. Les expressions «atteindre, s'élever, parvenir à la perfection », « sommet de perfection » impliquent toutes l'idée d'une appréciation qualitative maximale ; familièrement un « top niveau ». Autrement dit, pour parvenir à la perfection, il faut fournir des efforts, un travail, se fixer un but (le haut de l'échelle) et y parvenir laborieusement à la sueur de son front et à la force du poignet. Dans cette perspective, la perfection est liée à l'idée d'une réussite personnelle. L'accès à l'excellence ne peut être que le fruit d'un long travail de soi sur soi, mais aussi pour soi, car il engendre nécessairement une légitime autosatisfaction, celle de l'athlète parvenu au sommet du podium en ayant vaincu au passage quelques records.
Un élitisme rigoureux
Comment concevoir, dès lors, une sainteté où s'enracinent de telles ambitions ? Comment décrire ce saint étonnant qui passe sa vie à courir après d'étranges performances ? Il existe, à n'en pas douter, dans notre tradition. Mais le malentendu est lourd de conséquences. Un saint de cette sorte s'érige en héros de la vertu. En champion de la pratique religieuse toutes catégories... Où la recherche de la sainteté devient un véritable entraînement athlétique ou guerrier. Le trait semble forcé ? Nullement. La pratique excessive de l'ascèse ne fraye-t-elle pas dangereusement avec l'idée d'un parcours du combattant ? Le mot grec askesis, rappelons-le, signifie « s'exercer », « s'entraîner » ; il appartient à l'origine au vocabulaire militaire. La philosophie antique le reprit à son compte, pour dire ce long travail destiné à s'approcher d'un soi parfait. Mais dans cette perspective, la sainteté comme la sagesse philosophique des Anciens est un idéal probablement inaccessible qui conduit à un élitisme rigoureux où le nombre d'élus est loin d'atteindre celui des appelés. S'il faut toujours avoir 20/20, tant pis pour les petits, les faibles, les simplement humains.
Pourtant le christianisme tient fermement que tout homme, sans exception, est appelé à devenir saint. Il est donc urgent de repenser une sainteté différente, épurée de toute volonté perfectionniste ? L'adjectif « saint », à l'origine, n'était appliqué qu'à Dieu. Le terme hébreu « qados », signifiant « séparé », « à part », ou selon d'autres exégètes, « pur », « brillant », était employé dans la Bible pour désigner Dieu, et exprimer son altérité radicale vis-à-vis de toute créature. Dieu seul est saint, parce qu'il est Dieu. La sainteté judéo-chrétienne n'évoque donc nullement l'idée de perfection, mais recense deux traits propres à l'ordre divin, à savoir la transcendance (à part, séparé) et la pureté. Ce n'est que par extension que la sainteté s'est appliquée à des hommes, à des lieux, à des jours, à des objets, sans évoquer davantage la perfection. Sont dits « saints » ceux qui sont mis à part pour servir Dieu, ceux qui lui appartiennent, qu'Il revendique comme siens : les anges, les fidèles, mais également les objets du Temple, réservés au service du très Haut.
De Dieu seul
Les conséquences en sont évidemment déterminantes pour la sainteté. En effet, si la sainteté vient de Dieu et de Dieu seul, nulle créature ne peut l'acquérir en comptant exclusivement sur ses propres forces. Elle n'est pas un prix d'excellence mais un don de Dieu, elle se reçoit, mais ne se résulte pas d'efforts surhumains, si admirables qu'ils soient. Loin d'être ce « battant » aux innombrables mérites, le saint chrétien est un pauvre qui prend acte de ses limites, se dépouille et renonce à lui-même pour tout recevoir de Celui qui seul est Saint : « La sainteté n'est pas un sport où triomphent les héros, mais une aventure où sont comblés les petits et les humbles ( ... ). La conviction joyeusement acceptée d'une misère profonde, que la miséricorde de Jésus sauve continuellement » disait si justement Bernanos dans Les Saints.
Nous parvenons ici au paradoxe suprême de la sainteté chrétienne, qui dessine pratiquement le mouvement inverse de la perfection telle que nous l'avons envisagée jusqu'à présent : le saint ne travaille pas sur lui-même, ne sculpte pas son soi jusqu'au chef d’œuvre. Au contraire, cessant d'être le sens de gravité de sa propre existence, il s'appauvrit, se vide, se défait de lui même en vue d'une intimité toujours plus grande avec le Tout Autre2. Mais la raison ne peut pas manquer ici de se rebeller. Comment l'être humain peut-il se réaliser en mourant à lui même ? L'union à Dieu ne prend-elle pas le chemin d'une perte de soi-même, sorte d'autodestruction masochiste ? Au moins l'idéal de perfection nourrissait un humanisme confiant et constructif.
Une pleine humanité
À cette question pour le moins justifiée, le Christ répond, en Marc 8, 34 : « Si quelqu'un veut marcher derrière moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix, et qu'il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Evangile la sauvera ». La seule voie possible pour entrer dans cette logique du Christ et de l’Eglise est de tenir un Dieu à la fois créateur et sauveur, capable de combler la créature dont il est en même temps l'origine et la fin. C'est parce que le christianisme tient le partage de la vie trinitaire comme la vocation ultime de l'homme, que le « renoncement à soi-même » pour entrer dans la joie de Dieu devient l'accomplissement de l'homme dans sa pleine humanité. Or celui qui a le plus parfaitement réalisé cette vocation de la nature humaine est précisément le Christ, le Saint de Dieu, qui a vécu jusqu'au bout sa relation avec le Père, l'Esprit et les autres hommes. Il a été l'homme selon le cœur de Dieu, l'homme pleinement accompli... C'est-à-dire, en un sens nouveau: l'homme parfait.
(1) « or, l'entière conformité de la volonté à la loi morale est la sainteté, une perfection dont aucun être raisonnable appartenant au monde sensible n'est capable à aucun moment de son existence » Kant, Critique de la raison pratique, Pléiade 11, p. 757.
(2) « Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » nous dit Saint-Paul, donnant ainsi la clé de la sainteté chrétienne.
Posté le 15.02.2008 par jubilatedeo
Saint Claude La Colombière
Relation de la grande révélation à sainte Marguerite-Marie (1675)
extrait de "Claude LA COLOMBIERE Ecrits spirituels",
Dieu donc s'étant ouvert à la personne qu'on a sujet de croire être selon son coeur par les grandes grâces qu'il lui a faites, elle s'en expliqua à moi, et je l'obligeai de mettre par écrit ce qu'elle m'avait dit, que j'ai bien voulu décrire moi-même dans le journal de mes retraites, parce que le bon Dieu veut dans l'exécution de ce dessein se servir de mes faibles soins.
"Etant, dit cette sainte âme, devant le Saint Sacrement, un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Touchée du désir d'user de quelque retour et de rendre amour pour amour, il me dit "Tu ne m'en peux rendre un plus grand, qu'en faisant ce que je t'ai déjà tant de fois demandé". Et me découvrant son divin Cœur :
"Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes, par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu'ils ont pour moi dans ce Sacrement d'amour. Mais, ce qui est encore plus rebutant, c'est que ce sont des coeurs qui me sont consacrés. C'est pour cela que je te demande que le premier vendredi d'après l'octave du Saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, communiant ce jour-là pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels ; et je te promets que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur."
" Mais, mon Seigneur, à qui vous adressez-vous ? A une si chétive créature et pauvre pécheur, que son indignité serait même capable d'empêcher l'accomplissement de votre dessein ! Vous avez tant d'âmes généreuses pour exécuter vos desseins ".
" Eh! pauvre innocente que tu es, ne sais-tu pas que je me sers des sujets les plus faibles pour confondre les forts, que c'est ordinairement sur les plus petits et pauvres d'esprit sur lesquels je fais voir ma puissance avec plus d'éclat, afin qu'ils ne s'attribuent rien à eux-mêmes ? "
" Donnez-moi donc, je lui dis, le moyen de faire ce que vous me commandez ".
Pour lors il m'ajouta :
" Adresse-toi à mon serviteur N.', et lui dis de ma part de faire son possible pour établir cette dévotion et donner ce plaisir à mon divin Cœur ; qu'il ne se décourage point pour les difficultés qu'il y rencontrera, car il n'en manquera pas ; mais il doit savoir que celui-là est tout-puissant qui se défie entièrement de soi-même pour se confier uniquement à moi ".
Saint Claude La Colombière, (1641-1682) Jésuite à Paray le Monial
Claude La Colombière, troisième enfant du notaire Bertrand La Colombière et Marguerite Coindat, naquit le 2 février 1641 à St. Symphorien d'Ozon dans le Dauphiné. La famille s'étant déplacée à Vienne (France), Claude y fit ses premières études, qu'il compléta ensuite à Lyon jusqu'aux classes de Rhétorique et de Philosophie. C'est alors qu'il se sentit appelé à la vie religieuse dans la Compagnie de Jésus; mais nous ne connaissons pas les motifs de son choix et de sa décision. Par contre, dans ses écrits, il nous a livré cet aveu: "J'avais une horrible aversion pour la vie que je choisissais". Cette affirmation se comprend facilement pour qui connaît la vie de Claude, dont la nature, sensible au charme des relations familiales et aux amitiés, était portée vers l'art et la littérature et attirée par tout ce qu'il y avait de plus digne dans la vie de société. Mais il n'était pas homme à se laisser guider par le sentiment. A 17 ans, il entre au Noviciat de la Compagnie de Jésus, installé à Avignon. C'est là qu'en 1660 il passe du Noviciat au Collège pour terminer ses études de philosophie. Il y émet aussi ses premiers voeux de religion. A la fin des cours, il est nommé professeur de Grammaire et de Littérature; tâche qu'il assumera pendant cinq ans dans ce Collège. En 1666 il est envoyé à Paris pour étudier la Théologie au Collège de Clermont; il reçoit à la même époque une charge de haute responsabilité. Sa compétence notoire pour les études d'humanités, unie à des dons exquis de prudence et de finesse, amènent les Supérieurs à le choisir comme précepteur des fils de Colbert, Ministre des Finances de Louis XIV. Ses études terminées et ordonné prêtre, il retourne de nouveau à Lyon: il y est professeur pendant quelque temps, et ensuite se consacre entièrement à la prédication et à la direction de la Congrégation Mariale. La prédication de La Colombière se distingue surtout par sa solidité et sa profondeur; il ne se perdait pas en idées vagues, mais s'adressait avec à propos à un auditoire concret. Son inspiration évangélique avait le pouvoir de transmettre à tous sérénité et confiance en Dieu. La publication de ses sermons produisit dans les âmes, comme elle continue à le faire, de grands résultats spirituels; en effet, si l'on considère l'endroit où ils ont été prononcés et la brièveté de son ministère, ils semblent avoir moins vieilli que les textes d'orateurs plus célèbres. L'année 1674 est décisive dans la vie de Claude. Il fait son Troisième an de probation à la "Maison Saint-Joseph" de Lyon et au cours du mois traditionnel d'Exercices Spirituels, le Seigneur le prépare à la mission qu'il lui avait destinée. Les notes spirituelles de cette époque nous permettent de suivre pas à pas les luttes et les triomphes de son caractère, singulièrement sensible aux attraits humains, mais aussi généreux envers Dieu. Il fait le voeu d'observer toutes les Constitutions et les Règles de la Compagnie. Il ne s'agissait pas là comme but essentiel de se lier à une série d'observances minutieuses, mais de reproduire le vivant idéal apostolique décrit par saint Ignace. Puisque cet idéal lui paraissait magnifique, Claude l'adopta comme un programme de sainteté. Cela répondait à une invitation de Jésus Christ lui-même. La preuve en est qu'il fut ensuite pénétré d'un sentiment de libération et d'extension de son horizon apostolique, comme il en témoigne dans son journal spirituel. Le 2 février 1675 il fait la Profession solennelle et est nommé Recteur du Collège de Paray-le-Monial. Certains s'étonnèrent qu'un homme si éminent fut envoyé dans un endroit aussi retiré que Paray. On en trouve l'explication dans le fait que les Supérieurs savaient qu'au Monastère de la Visitation, une humble religieuse, Marguerite Marie Alacoque, à laquelle le Seigneur révélait les trésors de son Coeur, vivait dans une angoissante incertitude; elle attendait que le Seigneur lui-même accomplisse sa promesse de lui envoyer son "fidèle serviteur et parfait ami", qui l'aurait aidée à réaliser la mission à laquelle il la destinait: manifester au monde les richesses insondables de son amour. Dès que le P. La Colombière fut arrivé à destination, Marguerite Marie, après l'avoir rencontré plusieurs fois, lui manifesta toute son âme et les communications qu'elle croyait recevoir du Seigneur. Le Père, de son côté, l'approuva entièrement et lui suggéra de mettre par écrit tout ce qu'elle éprouvait dans son âme, l'orientant et l'encourageant dans l'accomplissement de la mission reçue. Lorsqu'il fut certain, à la lumière de la grâce divine manifestée dans la prière et le discernement, que le Christ désirait le culte de son Coeur, il s'y livra sans réserve, comme nous en avons le témoignage dans son engagement et ses notes spirituelles. On y voit clairement, que, déjà avant de recevoir les confidences de Marguerite Marie Alacoque, Claude, en suivant les directives de saint Ignace dans les Exercices Spirituels, était arrivé à contempler le Coeur du Christ comme symbole de son amour. Après un an et demi de séjour à Paray, en 1676, le P. La Colombière part pour Londres, où il a été nommé prédicateur de la Duchesse d'York. Il s'agissait d'un ministère très délicat, étant donné les événements religieux qui à l'époque agitaient l'Angleterre. Avant la fin d'octobre de la même année, le Père occupait déjà l'appartement qui lui avait été réservé au palais de St. James. En plus des sermons qu'il prononce dans la chapelle et la direction spirituelle, orale et écrite, à laquelle il se livre, Claude peut consacrer du temps à instruire solidement dans la vraie foi plusieurs personnes qui avaient abandonné l'Eglise romaine. Même au coeur des plus grands dangers, il eut la consolation de voir plusieurs conversions, au point d'avouer, après un an: "Je pourrais écrire un livre sur la miséricorde dont Dieu m'a rendu témoin depuis que je suis ici". Un travail si intense et un climat pernicieux eurent raison de sa santé; des symptômes d'une grave affection pulmonaire commencèrent à se manifester. Cependant Claude continua courageusement son genre de vie. A la fin de 1678, il fut arrêté a l'improviste sous l'accusation calomnieuse de complot papiste. Après deux jours, on l'enferma dans la sinistre prison de King's Bench, où il resta trois semaines, en proie à de graves privations, jusqu'à ce qu'un décret royal lui signifiât son expulsion de l'Angleterre. Toutes ses souffrances rendirent encore plus précaire son état de santé, qui, avec des hauts et des bas, ne fit qu'empirer à son retour en France. Pendant l'été 1681, déjà très gravement atteint, il fut renvoyé à Paray. Et le 15 février 1682, premier dimanche du Carême, à la soirée, il fut pris d'un crachement de sang qui mit fin à ses jours. Le Pape Pie XI a béatifié Claude La Colombière le 16 juin 1929. Son charisme, aux dires de S. Marguerite Marie Alacoque, fut d'élever les âmes à Dieu, en suivant le chemin de l'amour et de la miséricorde que le Christ nous révèle dans l'Evangile. Il fut canonisé par Jean-Paul II le 31 mai 1992.
Posté le 12.02.2008 par jubilatedeo
A l’écoute de l'Esprit Saint
La tentation nous menace tous de nous comporter, un jour, comme des possédants de la vérité et de traiter de haut, avec commisération, ceux qui ne partagent pas notre foi. Chrétiens, nous n'avons pas le monopole de l'Esprit Saint. Nous n'en sommes pas propriétaires. L'Esprit n'est pas enfermé dans les frontières de l'Église.
L'Archevêque d'Alger, parlant d'un pays où règne l'Islam, écrit : « L'Église n'existe pas pour elle-même, mais pour servir les personnes en vue du Royaume de Dieu. L'Eglise est là pour accueillir et servir l'action universelle de l'Esprit. L'histoire des hommes et l'histoire des appels de l'Esprit » 1.
L'appel adressé à Pierre
L'Esprit est souverainement libre. Jésus en avait averti Nicodème : « Le vent souffle où il veut » (Jean 3, 8). L'apôtre Pierre va l'apprendre à ses dépens. Formé dans le judaïsme, fidèle à ses rites, il est naturellement porté à considérer comme impure toute une série d'animaux déclarés tels par la Loi d'Israël. Lorsque, dans une vision, il s'entend dire : « Va, Pierre, tue et mange », il se récrie : « Jamais, Seigneur, car de ma vie, je n'ai rien mangé d'immonde et d'impur ». Il était invité par-là à se rendre chez un païen, le centurion Corneille. Nous imaginons mal l'énorme effort intellectuel et spirituel que représentait pour Pierre le fait d'admettre que des non-juifs puissent être appelés au christianisme au même titre que les juifs.
De fait, parvenu chez le centurion Corneille, il éprouve de besoin de s'excuser d'être là : « Comme vous le savez, c'est un crime pour un juif que d'avoir des relations suivies ou quelque contact avec un étranger ». Éclairé par l'Esprit, il se reprend : « Dieu vient de me montrer qu'il ne faut appeler aucun homme souillé ou impur... Je constate qu'en toute nation celui qui craint Dieu et pratique la justice lui est agréable ».
Il se met alors à témoigner longuement de sa foi en Jésus-Christ. Or, « Pierre parlait encore quand l'Esprit Saint tomba sur tous ceux qui avaient écouté la Parole. Ce fut de la stupeur parmi les croyants qui avaient accompagné Pierre : ainsi, jusque sur les nations païennes, le don de l'Esprit était maintenant répandu ». Pierre en tire lui-même la conséquence : « Qui pourrait empêcher de baptiser par l'eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l'Esprit Saint ? » (Actes 10, 1-48)
Ainsi Pierre et ses amis en font l'expérience. L'Esprit n'est pas cantonné dans les frontières de l'Église naissante ; l'action de l'Esprit ne dépend pas des seuls rites sacramentels. L'Esprit est libre. Il souffle où il veut.
L'appel entendu par l'Église
Le Pape Jean XXIII attendait du Concile qu'il soit comme une nouvelle Pentecôte. De fait, c'est un regard nouveau, un regard essentiellement positif et sympathique que l'Église de Vatican Il porte sur le monde. Dès les premières lignes du document intitulé : « L'Église dans le monde de ce temps », il est dit . « La communauté des chrétiens se reconnaît réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire » (G & S. 1). Si l'Église se reconnaît comme le peuple de Dieu, elle se veut attentive à tous ceux « qui sont orientés par l'attirance permanente de l'Esprit vers ce peuple de Dieu » (L.G. 16).
Le Concile précise : « Tout ce qui se trouve chez eux de bon et de vrai, l'Église l'estime comme un don de Celui qui illumine tout homme » (L.G. 16) et un peu plus loin : « LÉglise sait que l'homme sans cesse sollicité par l'Esprit de Dieu ne sera jamais tout à fait indifférent au problème religieux. L'homme voudra toujours connaître, ne serait-ce que confusément la signification de sa vie, de ses activités, de sa mort » (G. &S. 41). Autrement dit, partout où il y a recherche de sens, partout où des hommes sont en quête de vérité, l'Esprit de Dieu est au travail.
Quand, au cours d'un stage au fond de la mine, ce camarade de travail qui se disait athée, évoquait son enfance en me disant : « Tu ne crois pas qu'on nous a rendus méchants » -, quand il me disait au moment d'étayer la galerie : « Écarte-toi, il y a du danger, c'est pas pour toi... », il révélait ainsi, à son insu, l'Esprit qui lui faisait dénoncer l'agressivité, pourtant bien compréhensible, qui l'habitait ; il révélait l'Esprit qui le poussait à risquer sa vie plutôt que d'exposer celle d'un copain inexpérimenté.
J'ai compris, ce jour-là, le mot de saint Jean : « Celui qui aime est né de Dieu et parvient à la connaissance de Dieu » (I Jn 4, 7). L'Esprit est au travail partout où des hommes combattent pour plus de justice, partout où des hommes s'entremettent pour rétablir la paix, chaque fois que d'autres se portent au secours de victimes de la violence et de la guerre. « Ceux qui souffrent de la souffrance des autres et ne peuvent passer à côté d'une souffrance sans la soulager, ceux-là, sans le savoir, ont embrassé Jésus-Christ », écrivait le Père Lyonnet.
Sans doute l'action de l'Esprit au cœur du monde est-elle essentiellement discrète. Le Père Congar en parle comme d'une « kénose », le mot employé par Paul pour désigner J'anéantissement de Dieu fait homme dans l'Incarnation. L'Esprit agit sans se révéler autrement que dans les actes qu'il inspire secrètement. Il y a comme un enfouissement de l’esprit au coeur de l'humanité. Il n'est pas question, bien sûr, de faire, à bon compte, œuvre de récupération, de parler de « chrétiens qui s'ignorent ». Ces gens ne sont pas tous des chrétiens et pourtant l'Esprit de Dieu qui les fait vivre, agit en eux et par eux.
L'Esprit est souverainement libre : Il souffle où il veut.
A l'écoute de l'Esprit
A chacun de nous de tirer les conclusions de ces appels adressés à l'Église d'aujourd'hui comme à Pierre. Ce qui nous est demandé, à nous chrétiens, c'est de savoir discerner et saluer ce travail de l'Esprit au coeur de tout homme et d'offrir à Dieu tout ce qu'il y a de vrai, de bon, de beau dans la vie de ceux qui nous entourent. Entendons ici l'appel de Teilhard de Chardin : « Lève les yeux, regarde la foule immense de ceux qui construisent et de ceux qui cherchent. Dans les laboratoires, dans les studios, dans les déserts, dans les usines, dans l'énorme creuset social, les vois-tu ces hommes qui peinent ? Tout ce qui fermente par eux d'art, de science, de pensée, tout cela est pour toi. Allons, ouvre les bras, ouvre ton coeur et accueille l'inondation de cette sève humaine. Reçois-la cette sève et sauve-la, puisque sans ton soleil, elle se dispersera follement en tiges stériles »2. Cet appel, le prêtre le fait sien à l'offertoire de la messe quand il présente à Dieu « le pain, fruit de la terre et du travail des hommes », et « le vin, fruit de la vigne et de la peine des hommes ».
Croire sans illusion et sans naïveté au travail de l'Esprit au coeur de la cité, nous invite à la modestie mais ne diminue en rien le devoir que nous avons d'annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Modestie d'abord : nous n'avons pas le monopole de l'Esprit ; nous n'avons pas à nous comporter en fiers possédants de la vérité, en propriétaires de la lumière, mais en humbles chercheurs de la vérité, en mendiants de la lumière, heureux d'avoir été choisis, sans mérite de notre part, pour en être les témoins.
Il nous faut témoigner, certes, mais en adoptant une attitude faite de respect et de discrétion. « Parce que, dit le Concile, la vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l'esprit avec autant de douceur que de puissance » (D * H ' 1), nous sommes invités à la prudence, à la patience, au dialogue amical. « Le dialogue n'est pas la conséquence d'une stratégie, écrivait le Pape Jean-Paul 11, en décembre 90. Il est demandé par le profond respect qu'on doit avoir envers tout ce que l'Esprit, qui souffle où Il veut, a opéré dans l'homme ».
Le Père Loew qui fut docker sur le port de Marseille considère le temps de J'amitié comme la première étape de la mission, la plus longue ; il la compare aux trente années de la vie cachée de Jésus. Il précise : « Notre vraie mentalité missionnaire se traduira ainsi : ai-je assez compris la pensée, assez longtemps partagé le travail et le pain de celui que j'aime de l'amour même du Seigneur, pour pouvoir ensuite, non par métier, ni par baratin, partager avec lui le pain de la parole ? » 3
Le temps de l'amitié, c'est le temps de la présence amicale, de la proximité, des tâches quotidiennes, des responsabilités sociales et civiques partagées avec tous, chrétiens et non-chrétiens. Vivre la vie de tous, mais la vivre autrement, la vivre de telle façon qu'elle fasse, un jour, question, c'est déjà témoigner mais en respectant le lent travail secret de l'Esprit au coeur de l'autre.
L'expérience vécue par Pierre, l'enseignement du Concile Vatican Il sont pour chacun d'entre nous un précieux rappel : « L'Esprit, comme le vent, est souverainement libre : Il souffle où il veut ».
1. Mgr H. Tessier - La Mission de l'Église - Desclée - p. 209.
2. Teilhard de Chardin - Hymne de l'Univers - Le Seuil p. 154.
3. Jacques Loew - Comme s'il voyait l'invisible - Le Cerf p. 214.
G . & S. : Gaudium et Spes - L'Église dans le monde de ce temps.
L.G. Lumen Gentium - Constitution dogmatique sur l'Église.
D.H. Dignitatis humanae - Déclaration sur la Liberté religieuse.
Posté le 11.02.2008 par jubilatedeo
Du « toujours plus » au « davantage »
«Toujours plus... vite ! » Vertige de l'instantané et de l'immédiateté, fatigue due au flux tendu de certains agendas ? Certes, mais rien ne peut plus attendre : tel dossier à rendre le jour même, tel message électronique auquel il est de bon ton de répondre dans l'heure qui suit, tel lieu à atteindre en un temps record... Les journées ne sont plus assez longues, nos rythmes s'accélèrent frénétiquement. Nous devenons ainsi de plus en plus « pressés », aux deux sens du terme. Bien que certaines choses se fassent plus vite, il y a toujours plus à faire et l'urgence semble être partout.
Face à cela, nous connaissons pourtant l'infinie patience de Dieu à notre égard, qui s'inscrit dans la plénitude de notre temps. Pourquoi Dieu s’arrête-t-Il donc, le septième jour ? Pourquoi institue-t-Il ainsi un sabbat en signe d'alliance entre Lui et son peuple ? Pourquoi Jésus attend-il trente ans avant d'accomplir sa mission (sans compter les jours de désert...) ? Etre davantage..., n'est-ce pas, à certains moments, savoir perdre du temps, s'arrêter, attendre, en faire moins, prendre du recul et un peu de repos pour devenir davantage capable de voir si, vraiment, tout cela est très bon ?
« Toujours plus... loin ! Toujours plus... haut ! » Nous faisons des expériences et menons des recherches, dans tous les domaines. Il est d'ailleurs de notre responsabilité de chercher à comprendre ce monde puisque, comme le dit St-Ignace, « les autres choses sur la terre sont créées pour l'homme, et pour l'aider dans la poursuite de la fin pour laquelle il est créé. » Néanmoins nous sommes sou-vent tentés de croire, après chaque record battu, que nous pouvons tout maîtriser, tout essayer, agissant même parfois comme si nous n'avions ni foi ni loi, au risque de nous égarer ou de nous perdre. Mais vient toujours un moment où nous touchons nos limites, qu'elles soient physiques ou intellectuelles, qu'elles soient personnelles ou propres à ceux qui nous entourent... Nous mesurons alors notre finitude, inscrits que nous sommes dans un espace et un temps donnés. Il nous arrive pourtant de découvrir que nous cherchons très loin ce qui est très près : Dieu, infiniment présent, non pas dans un ciel inaccessible, mais à hauteur d'homme, au cœur de chacun. Pour cela, il nous faut abandonner nos fuites chimériques vers ces lointains ailleurs, arrêter nos courses aux performances, pour nous laisser davantage rejoindre par l'essentiel du quotidien de nos vies. Il ne s'agit pas d'une résignation passive, faute de moyens, mais d'un changement radical de cap, d'une conversion active qui renonce à l'exploit humain pour la gloire de Dieu.
« Plus blanc... » Il n'y a pas que pour la lessive que nous sommes tentés par le « toujours plus» de la toute puissance (rien ne résiste) et de la perfection (plus aucune tache !)... alors que Dieu nous invite au davantage de la sainteté... « Que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés» (c'est-à-dire : « louer, respecter et servir Dieu»), tel est le Principe énoncé par Ignace de Loyola : une invitation à considérer nos vies, non pas comme une accumulation croissante d'une quantité de choses à faire, mais comme une manière dynamique d'être orienté vers Dieu, où le « davantage » est de l'ordre de la tension, de l'intensité et de l'amplitude, d'un cœur large et généreux qui s'ouvre toujours et encore.
Posté le 10.02.2008 par jubilatedeo
Parfume ta tête
« Face de carême » : l'expression rappelle le masque sinistre que secrétaient les privations des carêmes d'antan et, par extension, ces mines lugubres, longues « comme un jour sans pain », que tirent certains devant ce qui leur arrive. En contrepoint, les amuseurs ont inventé les carnavals avec leurs masques hilares. Mais le contraste, trop violent, agace plus qu'il n'amuse. Et puis, la parade est dérisoire : l'hilarité d'un jour ne saurait effacer l'habituelle morosité. Pourtant, comment ne pas rêver que naisse sur chaque visage, entre les trop fréquentes larmes et le rire avare, un permanent sourire ? Et n'est-ce pas, d'ailleurs, la seule façon de prendre la vie non pas au tragique, comme le voudraient certains, mais au sérieux : une façon de faire carême ?
Soyons sérieux
La passe que traverse l'humanité est périlleuse et il n'est pas trop de la collaboration de tous pour en sortir. Notamment par des efforts concertés contre de lourdes menaces et un meilleur partage des biens. Comme chaque année, plusieurs campagnes de solidarité sollicitent le public : contre la famine, le cancer, le sida et les nouvelles forme de pauvreté.
Cette insistance sur le partage va dans le sens des intuitions originelles. Il y a un lien entre les trois composantes du carême, le jeûne, la prière et l'aumône : les privations doivent nourrir les pauvres et se nourrir de prière, enseignait saint Léon dès le 4e siècle. Ce qui est nouveau, c'est la dimension mondiale de l'aumône. L'importance des sommes recueillies montre la solidarité de tous. Mais les dons ne suffisent pas à résoudre la pauvreté : les solutions sont d'ordre politique.
Le carême est donc devenu aussi un temps d'éveil à une solidarité plus lucide. Il nous fait prendre conscience que les besoins élémentaires d'une grande partie de l'humanité ne seront pas satisfaits avant longtemps. Devons-nous nous en sentir tous coupables ? Certains discours iraient dans ce sens. Plus qu'à la raison, ils font appel à la mauvaise conscience. B faut nous en garder.
Pendant le carême, soyons sérieux : un peu d'humour !
Souriez
Le Tiers et le Quart Monde ne sont pas les seuls démunis. Tous, nous éprouvons des manques. Le carême est l'occasion de vérifier comment nous les vivons. Avons-nous besoin de tout et droit à tout ? Pourquoi et à quoi renoncer ? Quel jeûne peut pratiquer celui que la vie a déjà dépouillé ?
On ne renonce que par amour. Si l'amour des autres s'exprime dans le dépouillement pour le partage, l'amour pour Dieu conduit, lui aussi, au renoncement volontaire. Par le jeûne, nous signifions qu'aucune nourriture ne saurait nous rassasier pleinement, comme aucune créature nous combler définitivement. La prière est l'aveu à Dieu de notre manque à être. Comme nos meilleures intentions ne sont vraiment sincères que traduites dans notre corps, le jeûne en est comme le sacrement, le signe sensible. Nous ne vivons «pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », donc nous pouvons vivre un temps sans pain, jeûner.
Actuellement, ce pain et ce qu'il signifie, beaucoup en sont privés. Ils jeûnent par nécessité. Les réflexions suivantes ne les concernent pas. Comme elles ne s'adressent qu'en partie à ceux, nombreux, qui manquent de l'indispensable ou même de l'utile.
Mais ceux que les années de croissance ont particulièrement gâté ont avantage à réfléchir au fléau contemporain que sont les gémissements et les plaintes. L'aisance dont nous sortons a développé chez certains le sentiment illusoire que tout leur est dû. L'inévitable frustration engendre chez eux le ressentiment et le dépit. Et ils s'en vont, par défaut de consentement au réel qui n'offre jamais tout, répétant que le monde court à sa ruine.
Depuis mon enfance, j'entends dire que le temps n'est plus ce qu'il était, l'Église ce qu'elle était, la vie ce qu'elle était. Il en est qui semblent vous le reprocher. Ainsi donc, ils avaient un contrat qui leur garantissait tel temps, telle Église, telle vie ! Ils ont des droits à faire valoir ?
Jeûner, ne serait-ce pas d'abord renoncer à certains rêves et consentir au réel, sans renoncer à l'améliorer, avec le sourire ?
J'entends répéter qu'il n'y a plus de morale, plus de jeunesse, plus de vocations, « plus de »... On en parle comme de bouteilles qui se vident, des feux qui s'éteignent. C'est marcher vers l'avenir en lui tournant le dos, à reculons.
Le carême nous invite à nous convertir, à nous retourner. Il est déjà tout plein de Pâques, vers où il est orienté et qu'il prépare. Il annonce la victoire définitive de la vie sur la mort. Pourquoi donc faire des « têtes d'enterrement » ? Les chrétiens sont les veilleurs dont la vocation est de signaler à tous que le meilleur est devant et non derrière. Dieu n'est pas seulement celui qui est venu : il est celui qui vient.
Un bon jeûne ? Renoncez aux jérémiades ; souriez !
Posté le 08.02.2008 par jubilatedeo
ECCE HOMO
LE CAREME est un temps de pénitence, mais aussi un temps de repentir où nous devons prendre conscience de notre péché et nous en détourner. Qu'il est difficile de prendre conscience de notre péché, tant il est mêlé aux impulsions de notre corps et aux impressions qui nous viennent du monde, tant il colle à notre peau, à notre appétit de vivre. Qu'il est difficile de comprendre ce qu'il est ! On nous dit que c'est une force de mort. Comment le serait-il quand nous avons si bien le sentiment que c'est par amour de la vie que nous le commettons ?
Naturellement, le péché échappe à nos regards. Sans la révélation brutale de la Passion, quelle conscience aurions-nous de lui ? Car, pour prendre conscience du péché et de son mal, il nous faut un miroir qui le reflète immédiatement et nous en renvoie implacablement l'image. L'homme qui a tué et qui voit couler le sang de sa victime, celui-là soudain rencontre dressé devant lui le vrai visage de son péché et il en tremble : il a tué. Peut-être jusqu'ici, dans son aveuglement, croyait-il aimer sa victime ? Mais il a tu . P us de doute. Il n'aimait pas ou, s'il aimait, ce n'était que lui que, monstrueusement, il aimait. Nous avons tous tué et nous avons tous tué celui que nous prétendions aimer : Notre Seigneur Jésus Christ. Pas un de nous qui ne soit responsable de cette mort de Dieu.
Pendant quelques instants, regardons courageusement notre péché dans ce puissant miroir qu'est la Passion du Christ et, comme il est impossible de la considérer tout entière, nous choisirons une scène : l’Ecce Homo.
Voyant qu'on préférait Barabbas, Pilate fit prendre Jésus pour le faire flageller. Inutile de décrire ce supplice. Qu'il suffise de rappeler que, souvent, il s'en suivait mort d'homme. Mais à Jésus la flagellation n'avait pas suffi. Vite une couronne d'épines qu'on tresse et qu'on lui enfonce dans la tête, un manteau qui traîne et qu'on lui jette sur les épaules, un roseau dans la main droite en guise de sceptre, et voici un roi de dérision dont on pourra rire. Et les soldats s'approchent tour à tour, le frappent à la tête avec le roseau, disant: « Salut, Roi des Juifs. » Et ils lui donnent des soufflets et ils lui crachent au visage. Jésus reste immobile sans dire un seul mot. Comme elles sont faites sur mesure ces paroles du prophète Isaïe :
« On le maltraite et il se soumet et il n'ouvre pas la bouche, semblable à l'agneau qu'on mène à la boucherie et à la brebis muette devant ceux qui la tondent. »
Pilate sortit de nouveau et dit à la foule voici que je vous l'amène dehors, pour que vous sachiez que je ne trouve pas de crime en lui. Jésus s'avança donc dehors, portant la couronne d'épines et le manteau d'écarlate. Et Pilate dit : Voici l'homme. Jésus s'avança. Oh ! mes amis, prenons le temps de voir, d'entendre, de contempler dans notre cœur. Jésus s'avança, portant la couronne d'épines et le manteau écarlate. Quel spectacle ! « On était dans la stupeur, dit l'Ecriture, en le voyant, tant il était défiguré. » Avait-il un visage, des traits, un regard ? Voici l'homme. Quelle étrange révélation ! Cet être chancelant, affaibli, « dont la peau s'est desséchée comme un tesson d'argile », cet espèce de « mannequin, couvert d'oripeaux rouges, coiffé d'un chapeau d'épines avec un masque de crachats et de sang », à tel point défiguré que son aspect n'était plus celui d'un homme, est précisément celui dont on dit : Voici l'homme.
Et Pilate ne savait pas à quel point il disait juste. Oui, voici l'homme, l'homme parfait, le modèle exemplaire de tous les hommes, la plénitude de l'homme, non seulement cet individu dont la vie est en question, mais celui qui est la vie, l'image parfaitement ressemblante du Dieu invisible, si ressemblante, si rigoureusement fidèle que saint Paul l'appelle « l'empreinte de la substance de Dieu » (Hébreux, 1, 3). Voici l'homme. Pilate a raison. Voici le plus pur, le plus resplendissant visage de l'homme, voici la plus haute figure de l'homme comme il n'en sera plus donné d'en voir.
Mais quelle stupeur ! Voici aussi ce que nous avons fait de l'homme, ce que notre péché en a fait : nous l'avons défiguré au point de le rendre méconnaissable. « Et tous étaient dans la stupeur tant il était défiguré. Son aspect n'était pas celui d'un homme. » Oh ! si nous voulons savoir ce qu'est le péché, regardons Jésus après sa flagellation, le visage couvert de crachats et de sang, seul en face de la foule hurlante. Ecce Homo. Voici l'homme. Image éternelle de ce que l'homme, par son péché, fait de l'homme : il le défigure jusqu'à lui enlever son visage, lui arracher sa dignité d'homme.
Qu'est-ce que le péché ? La Passion du Christ, la face de l'Ecce Homo le révèle sans détour. Mon péché, mais ce sera toujours au-delà de toute définition psychologique, morale ou métaphysique, au-delà de toute liste de péchés et de tout examen de conscience, ce sera toujours ce Dieu crucifié, ce Jésus défiguré, cette face d'homme sans ressemblance humaine. La Passion est le terrible miroir de notre péché. On dit souvent que pécher, c'est se détourner de Dieu. Mais ce n'est pas assez dire. C'est oublier à quel point nous sommes enracinés en Dieu. Et depuis que lui-même a pris un visage d'homme, il est plus que jamais impossible de nous détourner de Lui sans détruire ce visage. Ecce Homo ! Cette face d'homme, ô la plus belle et la plus noble ! Quelle contradiction ! Cette face d'homme qui n'en est plus une. Absurdité du péché.
Devant la face de l’Ecce Homo, devant le Christ aux outrages, présenté aux foules de tous les temps, regardons notre péché. Ayons ce courage de le regarder tel qu'il est. Chaque fois que je pèche, je défigure le visage du Christ. Quand je mens, je défigure le visage du Christ qui est Vérité. Quant je suis hypocrite, j'obscurcis le visage du Christ qui est Amour. Quand je scandalise, je trouble le visage du Christ qui est Lumière. Quand je suis impur, je souille le visage du Christ qui est Innocence. Quand je suis injuste ou méchant, j'outrage et meurtris mon frère qui est l'image du Christ. Quand je suis orgueilleux enfin, je recouvre cette image, mon vrai visage, d'un masque d'emprunt.
Sachons toujours regarder notre péché à la lumière de la Passion du Christ. Elle seule peut nous révéler sa vraie nature: sa malice insoupçonnée, son atteinte à Dieu, sa puissance de destruction et de mort. Devant la Passion, ce terrible miroir de notre péché, qui ne perdrait cœur ? Retrouver sur la face de Dieu les traces de sa faute, reconnaître sur la face de Dieu les traces de sa faute, reconnaître sur la face de Dieu la laideur de son péché. Quel coup ! Mais c'est là que la Passion se montre un merveilleux remède. Au moment où elle m'accuse, elle me sauve. Au moment où elle dénonce ma faute, elle m'en délivre. Au moment où elle dévoile mon péché, elle l'efface. Au moment où je sombre dans le désespoir, elle me plonge dans l'insondable tendresse du pardon. Car, aussi bien qu'elle est la révélation du péché, elle est la révélation de l'Amour. Devant elle, je suis obligé de dire : j'ai fait cela, j'ai péché jusque-là. Mais devant elle, sans plus attendre, je dois dire aussi : Dieu a fait cela, Dieu m'a aimé jusque-là. Dieu nous a aimés jusqu'au bout, nous dit saint Jean. La Croix est l'excès du péché, mais elle est aussi l'excès de l'amour. Quelle rencontre! Ici se croisent les deux grandes forces, les deux extrêmes de l'esprit, les deux excès de la liberté. La liberté dans le mal et la liberté de l'amour.
Pendant ce temps de la Passion, ayons le courage de vouloir cette rencontre et, sur le visage défiguré de Dieu, apprenons à reconnaître notre péché si nous voulons savoir jusqu'où, sans mesure et sans raison, jusqu'où Dieu nous a aimés.
Posté le 07.02.2008 par jubilatedeo
Entrer en Carême, monter vers Pâques
Il nous faut bien ce long temps de Carême pour nous préparer à entrer dans la joie et l'allégresse de Pâques et nous ajuster un peu mieux, chaque année, au Mystère pascal. Par sa mort et sa résurrection, jésus, le Fils Bien-Aimé du Père, nous arrache au pouvoir de la mort, la mort du péché qui nous sépare de Dieu. En accomplissant les Ecritures, il réalise le dessein créateur de Dieu : faire de nous, en Jésus-Christ, des fils adoptifs à son image et selon sa ressemblance. (Eph. 1, 3-6)
Les textes des liturgies de Carême invitent à la conversion : nous détacher de tout ce qui nous sépare de Dieu, le péché et ce qui nous entraîne à pécher, et nous tourner vers Lui. Pour ce faire, le mieux est de suivre Jésus, le Sauveur annoncé par les Prophètes, pour prendre son chemin monter à Jérusalem.
L'énigme « Jésus »
Par son enseignement et ses œuvres, Jésus suscite admiration, mais aussi opposition. Sa renommée est grande. D'où lui viennent son autorité, son pouvoir ? Qui est-il ? Cette question, Jésus la pose à ses disciples : « Au dire des gens, qu'est le Fils de l'homme ?... pour les uns, Jean-Baptiste, pour d'autres Elie, pour d'autres encore Jérémie ou quelqu'un des prophètes ». Voilà l'état de l'opinion: un homme de Dieu, parmi les plus grands. Aux intimes qui le connaissent de plus près : « Pour vous, qui suis-je ? » « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 13-16) Réponse juste de Pierre. Pourtant, Jésus leur recommande de ne rien dire à personne. Interdiction qui nous étonne et interpelle. Invitation à accueillir aussi cette même question : « Pour vous, qui suis-je ? »
Sitôt cette belle profession de foi, Jésus annonce aux siens qu' « il lui faut aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des anciens et des prêtres, être mis à mort et le 31 jour ressusciter » (Mt 16, 21). Avant de « prendre résolument » (Lc 10,51) la route de Jérusalem, Jésus prépare ses disciples à l'insupportable épreuve, mais surtout révèle sa véritable identité ; l'écart est si grand entre ce qu'il est - le Christ - et les idées que ses contemporains, et nous-mêmes encore, se font du Messie, qu'il faut la Résurrection et même la Pentecôte, pour commencer à comprendre qui est Jésus, ce qu'il fait et pourquoi il agit ainsi. En effet, nul ne peut dire en vérité « Jésus est le Christ », sans traverser sa passion et sa mort !
Par trois fois Jésus annonce sa passion, sa mort et sa résurrection. La première, nous venons de le voir, c'est après qu'on l'ait reconnu « Christ », (Messie, Sauveur attendu) ; la deuxième, (Mt 17, 22-23), après la Transfiguration où il révèle quelque chose de son identité divine, en se montrant dans sa gloire, éblouissant de lumière, identifié par la voix du Père : « Celui-ci est mon Fils Bien-Aimé qui a toute ma faveur ; écoutez-le ». Et sitôt cette manifestation, même interdiction de rien dire à personne : ils ne comprennent pas le sens de cette expérience. Et comment le comprendraient-ils ?
La troisième annonce, Jésus la fait aux abords de Jérusalem : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l'homme va être livré aux grands prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens pour être bafoué, flagellé et mis en croix ; et le troisième jour, il ressuscitera. » (Mt 20, 18-19). Annonce qui précède l'accueil triomphal à Jérusalem. Evénement aussi étonnant que la consigne du secret ! C'est Jésus lui-même qui organise son entrée à Jérusalem, accomplissant la prophétie de Zacharie (Za 9,9). Il se laisse acclamer par les foules en liesse : « Hosanna, au fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna au plus haut des cieux ! » (Mt 21, 9)
Le Messie souffrant
Oui, Jésus est bien Roi, ce Roi attendu, espéré, mais les événements qui suivent, conformément aux annonces de Jésus, révèlent que, s'il est Roi, ce n'est pas à la manière des hommes et selon leurs vues. Ce Roi de gloire est un roi humilié qui prend le chemin du plus grand amour: livrer sa vie pour ceux qu'il aime et qu'il vient sauver. Entrant à Jérusalem, il peut accepter cette reconnaissance prophétique : sa mort imminente évitera toute confusion : « Son Royaume n'est pas de ce monde ».
Toute sa vie publique et, plus encore, les jours de sa passion nous révèlent le mystère de l'amour sans mesure de notre Dieu qui s'abaisse jusqu'à épouser notre condition de pécheurs ; broyé par le poids du péché, il en subit la mort, mais la traverse pour nous faire passer dans sa vie éternelle. Mystère de la grandeur de Dieu qui, seul, peut se faire petit jusqu'à l'anéantissement comme l'exprime si bien St Paul :
« Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu.
Mais il s'anéantit lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes.
S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore,
Obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix! » (Ph 2, 6-8)
Il fallait que le Christ souffre et meure pour ressusciter, c'est à dire triompher définitivement de la mort. Nous n'aurons jamais fini de comprendre cette logique de l'Amour, voulue par Jésus, annoncée avant, justifiée après (Lc 24, 26) ; logique telle que les prophètes eux-mêmes l'ont aussi annoncée.
Le IVème « chant du Serviteur » (Is 52, 13-53, 12), que la liturgie relit durant les jours saints, est d'une telle précision qu'il semble décrire la passion même de Jésus. En tout cas, six siècles avant, le prophète nous donne
déjà le sens du mystère pascal : la souffrance du Juste - l'Elu, Jésus, le Christ - qui, en livrant sa vie donne la Vie. Or, seul Dieu, qui est la Vie, peut le réaliser en vérité et plénitude. « C’étaient nos souffrances qu'il supportait... il a été transpercé à cause de nos péchés, écrasé à cause de nos crimes... Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et c'est grâce à ses plaies que nous sommes guéris... YHWH a fait retomber sur lui les crimes de nous tous »...
Par son baptême, Jésus, le Juste, signifie qu'il prend sur lui notre condition pécheresse. Il vient, comme il le dit et le montre sans cesse, pour les pécheurs, pour les sauver et non les juger ni les condamner. A Gethsémani, l'agonie que vit Jésus nous fait sentir combien est terrifiant le choix de Jésus : porter sur lui notre péché pour l'ôter et vaincre la mort et l'Adversaire de l'homme et de Dieu. Dans un tel combat, aucun homme ne peut rejoindre Jésus. Ses amis - qui pourtant l'aiment - sont radicalement impuissants, à distance. Dieu est seul, et lui seul peut mener un tel combat !
Contempler Jésus dans sa vie publique comme dans sa passion donne à comprendre comment notre péché aboutit à sa condamnation et à sa mort, inexorablement, et comment, pourtant, Jésus est radicalement libre : « Ma vie, nul ne la prend, mais c'est moi qui la donne ». On ne la lui ôte pas. Il la donne par amour, et c'est parce qu'il se livre tout entier pour nous que sa mort et sa résurrection nous donnent la vraie vie, la vie éternelle promise, que signifie déjà l'Eucharistie.
« Ayant aimé les siens qui étaient dans ce monde, il les aima jusqu'au bout ». (Jn 13, 1) Ainsi débute le récit de la passion selon Jean, passion qui s'achève avec la mort de Jésus qui, après avoir pris le vinaigre dit : « Tout est achevé » et il remet son esprit au Père. Acte ultime d'amour et de liberté. (Jn 19, 20)
Et moi, que dois-je faire ?
C'est en contemplant le Christ en croix, et comment il en est arrivé là, que je comprends un peu de quel amour il m'aime et ce qu'est mon péché dont il veut me sauver. Ce regard m'aide à goûter l'amour du Christ et à éprouver, comme dit Saint Ignace, confusion et horreur de mes nombreux péchés. Alors mon désir de conversion ne sera pas seulement réponse à une invitation expresse et répétée : « Convertissez-vous... », proclamée chaque carême par l'institution-Eglise, mais jaillissement de mon propre amour à l'amour du Christ pour moi. Ce regard d'amour réveille mon amour et avec Ignace je dis : « Qu'est-ce que j'ai fait pour le Christ ? Qu'est-ce que je fais pour le Christ ? Que dois-je faire pour le Christ ? ». n effet, qui ne voudrait le rejoindre, l'imiter ? Alors, je peux faire mien l'enseignement que Jésus donne à ses disciples, justement après les annonces de sa passion :
« Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même et qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera ». (Mt 16, 24-25)
« Si quelqu'un veut être le premier, il se fera le dernier de tous et le serviteur de tous ». (Mc 9, 35)
« Celui qui voudra devenir grand parmi vous se fera votre serviteur et celui qui voudra être le premier d'entre vous, se fera votre esclave ».
Lui, le « Maître et Seigneur », le Roi de l'univers, mon Créateur, s'est fait Serviteur et Serviteur souffrant. C'est dans cet abaissement jusqu'à la Croix que se manifestent sa « Gloire », sa grandeur, son Amour sans limite. « Je vous ai donné l'exemple pour que vous agissiez comme j'ai agi envers vous... heureux serez-vous si vous le faites ». (Jn 13, 15-17)
Le disciple n'est pas plus grand que son maître. Le suivre et l'imiter afin de vivre de sa vie, c'est consentir, avec lui, en s'appuyant sur lui, à passer aussi par la mort, à mourir à ce qui ne donne pas la vie, pour ressusciter avec lui. Beau programme de Carême ! Puissions-nous durant ce « temps favorable » nous laisser transformer par cet échange de regard d'amour, pour Le suivre où Il nous conduira.
Posté le 06.02.2008 par jubilatedeo
le CARÊME :
Préparation à la Pâque
Les origines du Carême
Historiquement, des documents liturgiques et des témoignages font apparaître la pratique du jeûne comme l'élément organisateur du Carême.
En effet, un jeûne absolu a d'abord marqué le jour ou les deux jours précédant la nuit de Pâques. Il était rompu par l'eucharistie de cette nuit sainte.
Assez rapidement, il fut étendu à l'ensemble de la Semaine sainte :
« Depuis le lundi, durant les jours de la Pâque, vous jeûnerez et vous ne mangerez que du pain, du sel et de l'eau, de la neuvième heure jusqu'au jeudi. » (1)
Cette façon de se préparer à célébrer la Pâque du Christ s'est étendue à toute l'Église au cours du 4e siècle, 'sur une période de 40 jours, appelée "quadragesima" : le Carême.
Une tradition égyptienne connaissait déjà un jeûne de 40 jours, depuis la fin du 3 e siècle environ. Ce jeûne était moins une préparation de la Pâque qu'une façon de célébrer en actes le jeûne du Seigneur, durant 40 jours et 40 nuits, après son Baptême, alors qu'il était conduit au désert par l'Esprit pour y être tenté. Ce passage du Seigneur par le désert, lieu de la rencontre avec Dieu et avec son adversaire, lieu de la Parole proclamée et contestée nous rappelle le passage d'autres hommes de la Bible en ce lieu fondateur.
Le Carême parut favorable à la préparation finale des catéchumènes à leur baptême, qui avait lieu la nuit pascale. Les scrutins (2) étaient célébrés les 3e, 4e 5 e dimanche. On y lisait les grandes catéchèses baptismales de l'évangile de saint Jean : la Samaritaine, l'aveugle-né, la résurrection de Lazare.
Un autre événement se passait lors des Jours Saints. Les pécheurs qui avaient accompli leur temps de pénitence étaient à nouveau admis à la communion. Le Carême devint pour eux aussi un temps de préparation à cet acte important de la vie ecclésiale: leur réconciliation. Elle avait lieu le Jeudi Saint.
Ainsi, dès le 4e siècle, le Carême présentait les accents fondamentaux qu'il conserverait jusqu'à aujourd'hui :
• temps de jeûne, de pénitence, de prière, de réconciliation,
• temps de préparation à la Pâque pour tous,
• temps de préparation du baptême pour les catéchumènes,
• temps de préparation à la réconciliation pour les pénitents.
Le jeûne étant formellement exclu le dimanche, jour de la Résurrection du Seigneur, à partir du 6e siècle, pour vivre 40 jours de jeûne effectif, on fit commencer le Carême le mercredi précédant le premier dimanche. Au Xe siècle, dans les pays rhénans, on voulut joindre le geste à la parole qui évoque le signe traditionnel de pénitence et de deuil : se couvrir de cendres. Le rituel du mercredi des Cendres était né.
Il passera dans les livres liturgiques romains au XIIe siècle.
Célébrer le Carême aujourd'hui
Le 06 février, mercredi des Cendres, commence le Carême de l'année A. La liturgie de la Parole, porche d'entrée de ce temps, fait résonner l'appel du prophète Joël. Il nous invite à une démarche communautaire de pénitence. Puis saint Paul nous presse de nous laisser réconcilier avec Dieu. Dans l'Évangile, Jésus reprend l'enseignement traditionnel qui lie ensemble le jeûne, l'aumône, la pénitence. Il nous recommande de les pratiquer avec discrétion, et non pour nous faire remarquer. Le Carême est bien une démarche qui concerne ma vie de relation à Dieu, aux autres, à moi-même. Les implications personnelles, sociales, collectives, en sont claires. Mais tout se passe dans une relation à quelqu'un, le Père, « dans le secret ».
L'imposition des Cendres se situe après la liturgie de la Parole. La parole choisie pour accompagner le geste permet de souligner, soit notre condition mortelle : « Souviens-toi que tu es poussière… » (Gn 3,19) soit l'appel à la conversion : « Convertissez-vous et croyez à l'Évangile » (Mc 1,15).
Les lectures des dimanches du Carême nous rappellent les étapes de l'alliance de Dieu avec l'humanité depuis les origines, avec Adam, Abraham, Moïse, David, le don de la Terre Promise.
Comme aux premiers siècles de l’Église, nous lisons, le 1er et le 2e dimanche, le récit de la Tentation et celui de la Transfiguration de Jésus. Puis les dimanches suivants, la rencontre de Jésus avec la Samaritaine, l'aveugle-né et Lazare. Jésus les fait passer tous les trois de la mort à la vie. C'est le passage que notre baptême a inauguré et qu'il nous donne de vivre chaque jour : passer de la mort à la vie dans la mort et la Résurrection de Jésus.
(1) Didascalie des apôtres, 3éme siècle
(2) Cérémonies de préparation au baptême aux 4éme et 5éme siècles.