Saint Augustin d Hippone
Posté le 03.02.2008 par jubilatedeo
Mais quand on dit : il n'y a pas nécessairement, on laisse entendre que cela peut arriver quelque fois. Il peut donc y avoir une image où se trouve l'égalité ; par exemple dans les parents et les enfants, on rencontrerait image, égalité et ressemblance, sauf l'intervalle du temps; car la ressemblance du fils est tellement la reproduction du père, qu'on peut l'appeler image ; et elle peut être assez grande pour être appelée égalité, si ce n'était que le père a précédé le fils dans l'ordre du temps. D'où il suit que l'égalité peut quelquefois emporter non-seulement ressemblance, mais encore image ; comme le prouve l'exemple que nous venons de citer. Quelquefois aussi la ressemblance peut être égalité sans être image, comme on le voit dans deux oeufs égaux. Il peut encore y avoir ressemblance et image, sans égalité, comme nous l'avons prouvé par l'exemple du miroir. Il peut enfin y avoir tout à
1 Col, I, 14, 46.
la fois ressemblance, égalité et image, comme nous l'avons dit des enfants, abstraction faite de la différence des âges. C'est ainsi encore que nous disons une syllabe égale à une syllabe, bien que l'une précède l'autre.
Mais comme il n'y a pas de temps en Dieu, puisqu'il est impossible de supposer que Dieu ait engendré dans le temps Celui par qui il a créé les temps, il en résulte nécessairement que le Fils est non-seulement l'image du Père, puis qu'il est de lui, et sa ressemblance, puisqu'il est son image (1) ; mais encore son égal, et si parfaitement, qu'il n'y a pas entre eux la moindre différence de temps.
LXXV. — De l'héritage de Dieu.
1. L'Apôtre dit aux Hébreux : « Le testament reçoit sa force de la mort du tentateur (2) ; » par conséquent, selon lui, le Christ étant mort pour nous, le nouveau Testament est valide. L'ancien Testament figurait cela d'avance : car l'immolation d'une victime y représentait la mort du tentateur. Si donc on nous demande comment nous sommes « les cohéritiers du Christ, les enfants et les héritiers de Dieu (3), » nous répondons, que la mort du propriétaire constituant l'hérédité, (ce qui ne pourrait se comprendre autrement,) dès que le Christ est mort, nous sommes devenus ses héritiers, puisque nous sommes appelés ses enfants. « Les fils de l'époux ne jeûnent pas, a
dit le Christ lui-même, tant que l'époux est avec eux. (4) » Nous sommes donc appelés ses héritiers parce qu'il nous a laissé en jouissance la paix de l'Eglise, par la foi à l'Incarnation que nous possédons en cette vie, comme il l'atteste en disant: « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix (5). » Or, nous deviendrons ses cohéritiers, quand, à la fin des temps, la mort sera absorbée dans la victoire (6). Car alors nous lui serons semblables, puisque nous le verrons tel qu'il est (7).
Ce n'est point par la mort de son Père que nous obtenons cet héritage, puisque le Père ne peut mourir; et que, de plus il doit être lui-même, notre héritage, selon ce qui est écrit : «Le Seigneur est ma part d'héritage (8). » Mais comme nous avons été appelés étant encore tout petits et peu capables de comprendre les choses spirituelles, et que la divine miséricorde a daigné s'abaisser jusqu'à nos plus humbles pensées, pour nous faire voir d'une façon quelconque ce que nous ne pouvions contempler d'une vue claire: tout ce que nous
1 Col I, 15. — 2 Héb. IX, 17. — 3 Rom. VIII, 17. — 4 Matt. IX, 15. — 5 Jean, XIV, 27. — 6 I Cor. XV, 54. — 7 I Jean, III, 2. — 8 Ps. XV, 5.
voyons en énigme doit s'anéantir, dès que nous commencerons à voir face à face. C'est donc avec raison que cette disparition s'appelle anéantissement. « Car, quand viendra ce qui est parfait, alors s'anéantira ce qui est imparfait (1). » Ainsi, en un sens, le Père meurt pour nous en énigme, et il devient lui-même notre héritage, quand nous le voyons face à face. Non qu'il meure réellement ; mais la connaissance imparfaite que nous en avions est détruite par la vue parfaite ; et cependant si celle-là n'avait d'abord nourri notre foi, nous n'aurions jamais pu parvenir à la plénitude et à la clarté de celle-ci.
2. Que si notre pieuse croyance peut,en admettre autant dans le Seigneur Jésus-Christ, non pas en tant qu'il est le Verbe dans le commencement, Dieu en Dieu, mais en tant qu'il fut un enfant croissant en âge et en sagesse (2), en vertu de cette nature humaine qu'il a prise, qu'il conserve, qui lui est commune avec les autres hommes et dont la mort le met en possession de l'héritage: si, dis-je, il en est ainsi, ce que nous disons est hors de doute. Car nous ne pouvons pas être ses cohéritiers, s'il n'est lui-même héritier. Mais si la piété repousse cette supposition que l'Homme-Dieu ait d'abord vu imparfaitement et ensuite en entier (3), bien qu'on dise de lui qu'il croissait en sagesse, alors il faut entendre qu'il est héritier dans son corps,c'est-à-dire dans l'Église dont nous sommes les cohéritiers ; comme nous sommes appelés les enfants de cette mère, quoique nous la formions nous-mêmes.
3. On peut encore demander quelle est cette mort qui fait de nous l'héritage de Dieu, suivant cette parole du Psalmiste : « Je vous donnerai les nations pour héritage (4), » à moins qu'on ne l'entende de la mort de ce monde, qui nous tenait d'abord sous sort empire. Mais dès que nous pouvons dire: « Le monde m'est crucifié et moi au monde (5), » nous devenons la propriété du Christ : celui qui nous possédait en premier lieu étant mort. En renonçant au monde nous sommes morts pour lui, et il est mort pour nous.
LXXVI. — Sur ces paroles de l'apôtre saint Jacques : « Or veux-tu savoir, ô homme vain, que la foi sans les oeuvres est inutile (5) ?»
1. L'Apôtre saint Paul annonçant que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres n'était pas bien compris par
1 Cor. XIII, 10. — 2 Luc, II, 40. — 3 Rét l. I, ch 19, n. 8. — 4 Ps. II 8. — 5 Gal. VI, 14. — 6 Jacq. II, 20.
ses auditeurs. Ceux-ci s'imaginaient que dès qu'ils croyaient au Christ, cette foi suffisait à les sauver, fissent-ils le mai d'ailleurs, vécussent-ils de la manière la plus criminelle. Ce passage de la lettre de saint Jacques explique donc en quel sens les paroles saint Paul doivent être entendues (1) ; et si cet apôtre insiste particulièrement sur l'exemple d'Abraham, pour prouver que la foi est inutile sans les œuvres, c'est précisément parce que saint Paul avait choisi ce même exemple pour démontrer que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres de la loi (2). En effet en rappelant les bonnes œuvres qui accompagnèrent la foi d'Abraham, saint Jacques fait assez voir que Paul, en citant ce patriarche, n'a pas voulu dire que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres, en ce sens que celui qui croit soit dispensé de faire le bien; mais que son but a été de montrer que personne ne doit s'imaginer être parvenu au don de la justification par la foi, en vertu des mérites de ses œuvres précédentes. Car les Juifs prétendaient l'emporter sur les païens convertis au Christ, parce que, disaient-ils, ils étaient parvenus à la grâce évangélique pour avoir pratiqué les bonnes oeuvres prescrites par la loi. Aussi beaucoup d'entre eux, qui avaient la foi, se scandalisaient-ils devoir les païens incirconcis participer à la grâce du Christ. Voilà pourquoi l'apôtre saint Paul dit que l'homme peut être justifié par la foi sans les œuvres, c'est-à-dire sans œuvres antérieures. En effet comment celui qui est justifié par la foi pourrait-il faire autre chose que lebien, quoiqu'il soit parvenu à la justification par la foi sans avoir rien fait de bien jusque-là, sans avoir rien mérité par les bonnes oeuvres, mais par la grâce de Dieu, qui ne peut plus être stérile chez lui dès qu'il fait le bien par amour ? S'il mourait immédiatement après avoir embrassé la foi, la justification de fa foi demeurerait en lui, même sans qu'aucunes bonnes œuvres l'eussent précédée, parce qu'il l'a obtenue par grâce, et non par son mérite; et aussi sans qu'aucunes bonnes œuvres l'aient accompagnée, puisqu'il serait retiré de cette vie. Il est donc clair que ces paroles de l'apôtre saint Paul : « Nous pensons que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres (3), » ne doivent pas s'entendre en ce sens qu'il faille appeler juste celui qui vit après avoir reçu la foi, quand même il vivrait dans le péché. Et si l'apôtre saint Paul cite l'exemple
1 Jacq. 17-24. — 2 Rom. IV, 2. — 3 Ib. III, 28.
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d'Abraham, c'est que ce patriarche a été justifié par la foi sans les œuvres de la loi qu'il . n'avait pas reçue ;) et saint Jacques, en démontrant que les bonnes œuvres ont accompagné la foi d'Abraham, fait voir en quel sens il faut entendre la doctrine de- l'apôtre saint Paul.
2. Ceux qui croient que la pensée de l'apôtre saint Jacques contredit celle de l'apôtre saint Paul, pourront aussi croire que saint Paul se contredit lui-même, quand il dit ailleurs : « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu, mais ce sont les observateurs de la loi . qui seront justifiés (1). » Et encore: « Mais la foi qui agit par la charité (2) ; » et en un autre endroit. « Si c'est selon la chair que vous vivez, « vous mourrez; mais si, par l'esprit, vous morfiliez les oeuvres de la chair, vous vivrez (3). » Or il énumère ailleurs les oeuvres de la chair qu'il faut mortifier par les œuvres de l'esprit, quand il dit: « On connaît aisément les œuvres de la chair qui sont la fornication, l'impureté, l'impudicité, le culte des idoles, les empoisonnements, les inimitiés, les contestations, les jalousies, les colères, les dissensions, les hérésies, les envies, les ivrogneries, les débauches de table et autres choses semblables. Je vous le dis, comme je l'ai déjà dit : Ceux qui font de telles choses n'obtiendront pas le royaume de Dieu (4). » Et aux Corinthiens : « Ne vous abusez point: ni les fornicateurs, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les sodomites, « ni les voleurs, ni les avares, ni les ivrognes, ni les médisants, ni les ravisseurs ne posséderont le royaume de Dieu. C'est, il est vrai, ce que vous avez été; mais vous avez été lavés, mais vous avez été sanctifiés, mais vous avez été justifiés au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, « Et par l'Esprit de notre Dieu (5). » Voilà qui prouve bien clairement que les convertis n'étaient point parvenus à la justification de la foi en vertu de leurs bonnes œuvres antérieures, et que cette grâce n'avait point été accordée à leurs mérites, puisque l'Apôtre leur dit : « C'est; il est vrai, ce que vous avez été. » Mais quand il ajoute : « Ceux qui font de telles choses n'obtiendront pas le
royaume de Dieu, » il fait assez voir que, du moment qu'ils ont cru, ils sont obligés de faire le bien. Aussi saint Jacques et saint Paul en beaucoup d'endroits, enseignent ouvertement et formellement, que tous ceux qui croient au Christ
1 Rom. II, 13. — 2 Gal. V, 6. — 3 Rom. VIII, 13. — 4 Gal. V, 19, 21. — 5 I Cor. VI, 9-11.
doivent bien vivre, pour éviter les châtiments. Le Seigneur lui-même a dit expressément : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, « Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux; mais celui qui fait la volonté de mon Père qui ést aux cieux, celui-là entrera dans le royaume des cieux (1). » Et ailleurs : « Mais pourquoi me dites-vous,: Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous point ce que je vous dis (2) ? » Et encore : « Quiconque entend ces paroles que je dis et les accomplit, je le comparerai à un homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre, etc... « Mais quiconque entend ces paroles que je dis et ne les accomplit point, je le comparerai à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable, etc... (3). » Par conséquent il n'y a point de contradiction dans le langage des deux apôtres, Paul et Jacques, quand l'un dit que l'homme est justifié par la foi sans les oeuvres, et l'autre que la foi sans les oeuvres est inutile ; parce que le premier parle des oeuvres qui précèdent la foi, le second de celles qui l'accompagnent; comme Paul lui-même l'indique en beaucoup d'endroits.
LXXVII. — La crainte est-elle un péché ?
Tout trouble est une souffrance ; toute passion est un trouble; donc toute passion est une souffrance. Or quand une souffrance quelconque existe en nous, nous souffrons par elle; et nous souffrons par cette passion même, eten tant qu'elle est passion. Or une souffrance, en tant que nous souffrons par elle, n'est pas un péché; par conséquent si nous éprouvons de la crainte, ce n'est point un péché. Si l'on disait : voilà un bipède, donc ce n'est point animal ; cette conclusion serait fausse, parce qu'il y a beaucoup d'animaux bipèdes ; de même ici la conséquence n'est pas juste, parce qu'il y a beaucoup de péchés qui nous font souffrir. Il n'est donc pas logique de dire que si nous éprouvons de la crainte, ce n'est pas un péché. Néanmoins c'est ce que tu prétends, tout en accordant qu'il y a quelques péchés qui nous font souffrir.
LXXVIII. — De la beauté des statues.
Cet art souverain du Dieu tout-puissant, par lequel il a tout tiré du. néant et qu'on appelle aussi sa Sagesse, agit dans les artistes et leur fait faire de beaux et harmonieux ouvrages ; quoiqu'ils travaillent, non pas avec rien, mais avec du bois, du marbre, de l'ivoire ou d'autres matériaux de ce genre, devenus dociles sous leur main. La
1 Matt. VII, 21. — 2 Luc, VI, 46. — 3 Matt. VII, 24-27.
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raison pour laquelle ils ne peuvent rien faire avec rien, c'est qu'ils agissent à l'aide du corps. Mais les proportions, l'accord des lignes qu'ils impriment par leur corps sur un corps, ils les reçoivent par leur intelligence de cette souveraine Sagesse, qui les a gravés elle-même, avec un art bien plus parfait, sur ce vaste cops de l'univers qu'elle a tiré du néant, et qui renferme les corps des animaux déjà formés de quelque chose, c'est-à-dire d'éléments matériels, mais d'une manière plus excellente et plus parfaite que dans les figures et les imitations reproduites par les artistes. On ne trouve pas en effet dans une statue tous les détails du corps humain; cependant tout ce qu'on y en trouve, vient, par la main de l'ouvrier, de cette souveraine Sagesse, qui forme le corps humain lui-même d'après les lois de la nature.
Il ne faut. cependant pas trop estimer ceux qui' fabriquent ou aiment de tels ouvrages; parce que leur âme, préoccupée des objets de moindre importance qu'elle façonne matériellement à l'aide de son corps, s'attache trop peu à la souveraine Sagesse, de qui elle tient ces talents. Et ces talents même, elle en use mal, en les exerçant au dehors; car, affectionnant les objets sur lesquels elle les applique, elle néglige Celui qui en est le type intérieur et immuable, et devient plus vaine et plus faible. Quant à ceux qui ont rendu un culte à de tels ouvrages, ce qui fait comprendre à quel point ils se sont écartés de la vérité, c'est que, quand même ils eussent adoré les animaux, assurément plus parfaits que leurs images, nous dirions encore: Est-il rien de plus misérable ?
LXXIX. — Pourquoi les magiciens de Pharaon ont-ils fait certains miracles comme Moïse, le serviteur de Dieu (1) ?
1. Toute âme est en partie en possession de certain droit privé, et en partie contenue et gouvernée parles lois universelles. Donc comme toute chose visible en ce monde est sous la garde de quelque puissance angélique, ainsi que l'Ecriture sainte l'atteste en plusieurs endroits, cette puissance traite différemment l'objet qui lui est subordonné, selon qu'elle agit en vertu de son droit privé, ou en conformité aux lois générales. Car le tout l'emporte sur la partie ; et l'exercice du droit privé n'est possible qu'autant que la loi générale le permet. Mais une âme est d'autant plus pieuse et plus pure, qu'elle se complaît moins dans ses intérêts personnels, pour s'attacher à la loi générale, et s'y dévouer
1 Ex. VII, VIII.
avec empressement et bonne volonté. Or la loi de l'univers, c'est la divine sagesse. Donc plus l'âme recherche son bien propre, en laissant de côté les intérêts de Dieu, dont le gouvernement est si utile, si salutaire à toutes les âmes ; plus elle désire s'appartenir à elle-même ou à qui il lui plaît, plutôt qu'à Dieu, préférant le pouvoir qu'elle exerce sur elle ou sur d'autres à celui de Dieu sur toutes les créatures ; plus aussi elle devient difforme et se trouve astreinte, par punition, aux lois divines, comme régulatrice de l'univers. Donc aussi, plus une âme humaine, abandonnant Dieu, se complaira dans des honneurs propres ou dans sa puissance, plus elle est soumise aux puissances qui jouissent aussi de leur droit personnel, et désirent être honorés comme dieux par les hommes. Or la loi divine permet souvent à ces puissances de produire, en vertu de leur droit privé, quelque miracle à la prière de ceux qu'elles ont subjugués, parce qu'ils le méritaient miracles qui n'ont lieu que dans les objets de rang infime, auxquels ces puissances sont préposées dans l'ordre hiérarchique. Mais là où la loi divine commande comme loi générale, elle l'emporte sur tout droit privé ; lequel droit serait absolument nul sans la permission de la puissance divine. D'où il arrive qu'en vertu de la loi générale et en quelque sorte royale, c'est-à-dire par la puissance du Dieu souverain, les saints serviteurs de Dieu, commandent, quand le bien l'exige, aux puissances inférieures, de faire quelques miracles visibles. Car c'est Dieu qui commande en eux: Dieu dont ils sont le temple et qu'ils aiment du plus ardent amour, au mépris de leur propre puissance. Mais dans les opérations magiques, dont le but est de tromper et de subjuguer ceux au profit de qui elles se font, les puissances inférieures cèdent aux prières et à l'intercession de leurs ministres, accordant de leur droit privé ce qu'elles peuvent accorder à ceux qui les honorent, les servent et sont liés avec elles par des pactes mystérieux. Et quand les magiciens ont l'air de donner un ordre, ils frappent de terreur ceux qui sont au dessous d'eux en invoquant des puissances plus élevées, et font paraître, à leur regards étonnés, quelques faits visibles, qui, à raison de l'infirmité de la chair, passent pour merveilleux aux yeux d'hommes incapables de contempler les beautés éternelles, réservées par le vrai Dieu à ceux qui l'aiment. Or Dieu, dans sa justice et dans sa sagesse, permet cela, pour proportionner aux passions et (483) au libre choix de chacun la servitude ou la liberté qu'il mérite. Et si quelquefois c'est en invoquant le Dieu souverain que les passions coupables sont exaucées, c'est de sa part, non une faveur, ,mais un acte de vengeance. Car ce n'est pas sans; raison que l'Apôtre a dit : « Dieu les a, livrés aux désirs de leur coeur (1). » En effet la facilité de commettre certains péchés est la punition des péchés déjà commis.
2. « Quant à ces paroles de notre Seigneur Satan ne peut chasser Satan (2),» on ne doit pas en nier la vérité parce que quelqu'un aura chassé Satan, en invoquant quelques puissances inférieures. Il faut les entendre en ce sens que, quand Satan épargne le corps ou les sens du corps, il ne le fait que pour mieux triompher et exercer, à l'aide d'une erreur impie, un plus grand empire sur la volonté de l'homme. Dans ce cas Satan ne sort point, mais il pénètre jusqu'au fond du cœur, pour y agir comme le dit l'Apôtre : « Selon le prince des puissances de l'air, qui agit efficacement à cette heure sur les fils de la défiance (3). » Car il ne troublait point alors, il ne tourmentait point leurs sens corporels, il ne leur brisait pas les membres, mais il régnait sur leur volonté, ou plutôt sur leur passion.
3. En disant ailleurs que les faux prophètes feront beaucoup de signes et de prodiges, au point de tromper, s'il se peut, même les élus (4), le Seigneur nous fait entendre que des hommes souillés de crime peuvent opérer certains prodiges, que les saints mêmes ne pourraient faire. Il ne faut pas pour cela les croire plus en faveur près de Dieu. Les magiciens d'Egypte n'étaient pas plus agréables à Dieu que le peuple d'Israël, parce que ce peuple ne pouvait faire ce qu'ils faisaient, bien que, par la vertu divine, Moïse ait pu davantage (5). Si ce pouvoir n'est pas accordé à tous les saints, c'est pour que les faibles ne tombent pas dans cette fatale erreur, d'estimer ces dons au dessus des oeuvres de justice qui méritent la vie éternelle. Aussi le Seigneur défendait à ses disciples de s'en réjouir, quand il leur dit : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis : mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux (6). »
4. Ainsi quand les magiciens opèrent les prodiges que font quelquefois les saints, l'apparence extérieure est la même, mais le but et le droit sont différents. En effet les magiciens cherchent
1 Rom. I, 26. — 2 Marc, III, 23. — 3 Eph. II, 2. — 4 Matt. XXIV, 24. — 5 Ex. VII, XII. — 6 Luc, X, 20.
leur propre gloire, les saints cherchent la gloire de Dieu ; les premiers font en quelque sorte un commerce privé, un métier d'empoisonneurs, en vertu de certaines concessions faites aux puissances, suivant leur rang ; les seconds agissent en conformité aux lois générales, par l'ordre de Celui à qui toute créature est soumise. Autre chose est qu'un propriétaire soit forcé de livrer son cheval à un soldat; autre chose qu'il le vende, le donne ou le prête à qui il lui plaît. Et comme la plupart des mauvais soldats, au mépris de la discipline militaire, abusent du drapeau de leur général pour effrayer certains propriétaires, et extorquer d'eux des contributions illégales ; ainsi quelquefois de mauvais chrétiens, des schismatiques ou des hérétiques, au nom du Christ, ou en employant des paroles chrétiennes et des objets consacrés, exigent quelque chose des puissances qui sont obligées de rendre hommage au Christ. Or, en obéissant à des êtres pervers, ces puissances cèdent au désir de tromper les hommes, dont les égarements font leur joie.
C'est pourquoi les magiciens, les bons chrétiens et les mauvais chrétiens font des miracles d'une façon différente : les magiciens en vertu de contrats particuliers, les bons chrétiens au nom de la divine justice, et les mauvais chrétiens au moyen des signes de cette même justice divine. Et d'ailleurs il n'est pas étonnant que ces signes aient de la valeur, quand ils les emploient; quoique usurpés par des étrangers, qui n'appartiennent en aucune façon au drapeau, il conservent leur force, en l'honneur du très auguste souverain. Tel était l'homme dont les disciples racontèrent au Seigneur qu'il chassait les démons en son nom, bien qu'il ne fût pas, comme eux, de la suite du Sauveur (1). Et quand les puissances n'obéissent pas à ces signes, c'est que Dieu les en empêche par des moyens secrets, pour des raisons justes et utiles. Car il n'est pas d'esprits qui puissent mépriser ces signes; ils tremblent à leur seul aspect. Mais, à l'insu de l'homme, Dieu leur donne quelquefois d'autres ordres soit pour la confusion des méchants, quand les méchants doivent être confondus, comme nous le lisons, dans les Actes des Apôtres, des fils de Scéva, à qui l'esprit immonde dit : « Je connais Jésus et, je sais qui est Paul : mais vous, qui êtes-vous (2) ? » soit pour avertir les bons d'avancer dans la foi et d'user de ces pouvoirs, non
1 Luc, IX, 49. — 2 Act. XIX, 14, 15.
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par jactance, mais dans des vues utiles ; soit pour établir une différence entre les dons faits aux membres de l’Eglise, comme le dit l’Apôtre : « Tous opèrent-ils des miracles ? Tous ont-ils le don de guérir (1) ? » Pour ces raisons, comme nous l’avons dit, Dieu défend, souvent à l’insu de l’homme, aux puissances de cette espèce d’obtempérer aux volontés humaines, malgré l’emploi de ces signes.
5. Mais souvent ces esprits mauvais reçoivent le pouvoir de causer aux bons un mal temporel, et cela, dans l’intérêt même de ceux-ci et pour exercer leur patience. Que l’âme chrétienne soit donc toujours attentive dans les tribulations, à se conformer à la volonté de son Maître, de peur de s’attirer un jugement plus sévère en résistant aux ordres divins. Job aurait pu dire au démon ce que le Verbe Incarné disait à Ponce Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi, s’il ne t’avait été donné d’en haut (2) ». Ce n’est donc point la volonté de celui dont le pouvoir malicieux s’exerce sur les bons que nous devons embrasser avec empressement ; mais la volonté de celui qui a accordé le pouvoir. «Parce que la tribulation produit la patience ; la patience, la pureté ; et la pureté, l’espérance. Or l’espérance ne confond point, parce que la charité de Dieu est répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (3). »
LXXX. — Contre les Appolinaristes.
1. Certains hérétiques, appelés Apollinaristes, du nom, dit-on, d’un certain Apollinaire, leur chef, prétendaient que Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant qu’homme n’a point eu d’intelligence humaine. Quelques partisans, leurs auditeurs, adoptèrent alors avec joie cette erreur perverse qui amoindrissait l’Homme-Dieu, en affirmant qu’il n’aurait point eu d’intelligence c’est-à-dire d’âme raisonnable, le signe qui distingue l’homme des animaux. Mais, rentrant en eux-mêmes et se voyant forcés de reconnaître que, s’il en était ainsi , il faudrait admettre que le Fils unique de Dieu, la Sagesse et le Verbe du Père, Celui par qui tout a été fait, n’aurait revêtu que le corps d’un animal sous la figure humaine, ils ont été pris de honte, non cependant assez pour se corriger, pour rentrer dans la voie de la vérité et confesser que la sagesse de Dieu a revêtu notre humanité tout entière, sans aucune diminution de sa nature. Poussant même l’audace plus loin, ils lui ont refusé jusqu’à l’âme que possèdent les
1 I Cor. XII, 30. — 2 Jean, XXIX, 11. — 3 Rom. V, 3, 4-5.
autres homes, et ne lui ont attribué que la chair humaine, en s’appuyant sur le témoignage même de l’Évangile. Bien plus, ne comprenant pas ce texte, ils osent dans leur perversité, combattre la vérité catholique et dire qu’il est écrit : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (1). » D’après ces paroles, ils soutiennent que le verbe a été totalement uni, identifié à la chair, qu’il n’y plu de place chez lui pour l’intelligence, ni même pour l’âme humaine.
2. Il faut d’abord leur répondre que ce passage de l’Evangile signifie que le Seigneur est allé jusqu’à prendre une chair visible et que, dans cette unité complète, le principal est le Verbe, l’autre extrémité et le point le plus inférieur, la chair. Or l’Evangéliste voulant attirer notre attention sur le profond abaissement d’un Dieu et exprimer comment et jusqu’à quel point il s’est humilié, n’a parlé que du Verbe et de la chair, et n’a rien dit de l’âme qui est inférieure au Verbe et supérieure à la chair. En effet, saint Jean rend cet abaissement plus sensible en disant : « Le Verbe s’est fait chair, » que s’il eût dit : Le verbe s’est fait homme. En épluchant ces paroles, un autre esprit non moins pervers pourrait en tirer un sens aussi contraire à notre foi, et dire que le Verbe lui-même s’est changé et transformé en chair et a cessé d’être le Verbe, puisqu’il est écrit : « Le Verbe s’est fait chair ; » absolument comme notre chair réduite en cendre n’est pas chair et cendre, mais chair devenue cendre. D’ailleurs suivant une formule de langage usuelle et bien connue, tout ce qui devient ce qu’il n’était pas, cesse d’être ce qu’il était. Ce n’est cependant point ainsi que nous entendons ces paroles ; et les Apollinaristes eux-mêmes conviennent avec nous que le Verbe est resté ce qu’il était, et que ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair, » signifient qu’il a pris la forme d’esclave, mais non qu’en prenant cette forme sa nature ait subi quelque changement.
Du reste si partout où l’on nomme la chair sans parler de l’âme, il faut supposer qu’il n’y a pas d’âme, ceux-là en seront aussi privés, dont on a dit : Et toute chair verra le salut de Dieu (2) ; » puis le Psalmiste : « Exaucez mes prières : toute chair paraîtra devant vous (3) : » encore, dans ce passage de l’Evangile : « Comme vous lui avez donné puissance sur toute chair, afin que tout ce que vous lui avez donné ne périsse point mais ait la vie éternelle (4). »
1 Jean, I, 14. — 2 Is. XL, 5 ; Luc, III, 6. — 3 Ps. LXIV, 3. — 4 Jean, XVII, 2.
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D’où l’on peut voir que quand, dans langage usuel, on ne nome que la chair, on peut entendre l’homme tout entier, en sorte que ces paroles : « Le Verbe s’est fait chair, » signifient simplement : le Verbe s’est fait homme. Car de même que souvent en ne nommant que l’âme, on entend parler de tout l’homme, comme on le voit par ce passage : « Tant d’âmes sont descendues en Egypte (1), » ainsi, sous le nom de chair, comprenons aussi l’homme tout entier, comme le prouvent les exemples cités plus haut.
3. Par conséquent notre réponse à l’objection tirée de l’Evangile, montre qu’il n’y a pas d’homme assez insensé pour que ce texte nous oblige à admettre que le Christ Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes (2), n’ait pas eu d’âme. Mais à mon tour, je leur demande comment ils répondront aux objections que nous allons faire, aux innombrables passages de l’Evangile où nous démontrons avec tant de clarté, que l’on attribue au Sauveur des affections que l’âme seule peut éprouver.
Je ne parle pas de ce qu’il a dit tant de fois de lui-même : « Mon âme est triste jusqu’à la mort (3) ; » et encore : « J’ai le pouvoir de donner mon âme et de la reprendre (4) ; » et ailleurs : « Personne n’a un plus grand amour que celui qui donne son âme pour ses amis (5) » parce qu’un contradicteur obstiné peut dire que le Seigneur parlait en figure, comme on sait qu’il l’a souvent fait dans les paraboles. Certainement cela n’est pas. Cependant il n’est pas besoin d’insister sur ce point, quand nous avons les récits des évangélistes, qui nous apprennent que Jésus est né de la Vierge Marie, qu’il a été flagellé, crucifié, mis à mort, enseveli dans le tombeau : toutes choses qui ne peuvent s’entendre que d’un corps. Le plus insensé des hommes n’oserait dire que ce soient là des fictions ou des figures, quand ceux qui racontent ces choses écrivent d’après leurs propres souvenirs. De même donc que cela prouve que Jésus-Christ a eu un corps, ainsi toutes les affections propres à l’âme, mentionnées par ces mêmes évangélistes, démontrent qu’il a eu une âme. Par exemple : Jésus fut dans l’admiration (6) ; il se fâcha (7) ; il fut contristé (8) ; il se réjouit (9), et beaucoup d’autres expressions semblables ; sans compter celles qui indiquent tout à la fois les foncions du corps et de l’âme,
1 Gen, XLVI, 22-27. — 2 I Tim. II, 5. — 3 Matt. XXVI, 38.— 4 Jean, X, 18. — 5 Ib. XV, 13. — 6 Matt. VIII, 10. — 7 Marc, III, 5. — 8 Ib. — 9. Jean, XI, 15.
comme : Il eut faim (1) ; il dormit (2) ; fatigué de la route, il s’assit (3), et autres du même genre.
On ne saurait nous objecter que dans l’ancien Testament on dit que Dieu s’est mis en colère, s’est réjoui ou a éprouvé d’autres affections de cette nature, sans qu’on en puisse conclure que Dieu ait eu une âme. Car alors on employait le langage figuré des prophètes ; on ne racontait pas. D’ailleurs on parle aussi des membres, des mains, des pieds, des yeux, de la face de Dieu et d’autres choses semblables ; et cependant ces expressions ne prouvent point qu’il ait eu un corps ; donc celles-là n’indiquent point qu’il ait eu une âme. Mais comme tous les récits où il est question de la main ou de la tête du Christ ou de quelque autre partie de son corps, indiquent qu’il a un corps ; ainsi tout ce que l’on raconte des affections de son âme, démontrent qu’il a une âme. Or il est absurde de croire à l’évangéliste quand il raconte que le Christ a mangé, et de n’y pas croire quand il dit qu’il a eu faim. Cependant il n’est pas nécessaire d’avoir faim pour manger : car nous lisons qu’un ange a mangé (4), et nous ne lisons pas qu’il ait eu faim ; il n’est pas non plus nécessaire de manger dès qu’on a faim, puisqu’on peut s’abstenir pour remplir quelque devoir, ou par défaut de nourriture, ou parce qu’on n’a pas le pouvoir de manger ; Mais quand l’Evangéliste parle de l’un et l’autre (5), il faut croire l’un et l’autre ; parce qu’il en parle comme de faits qui ont réellement lieu tous les deux. Or comme il n’est pas possible de supposer qu’on mange sans corps, de même on ne peut admettre qu’on ait faim sans âme.
4. Nous ne nous effrayons pas de la vaine et stupide objection que nous font des adversaires aussi obstinés que jaloux : Donc, disent-ils, si le fils de Dieu a vraiment éprouvé ces affections de l’âme, il a subi la loi de la nécessité. La réponse est facile : Oui, puisqu’il a été pris, flagellé, crucifié, mis à mort ; et cependant, si on veut juger sans parti pris, on comprendra qu’il a éprouvé ces souffrances, c’est-à-dire ces affections, volontairement, quoique réellement, comme il a subi les douleurs de son corps par l’effet de la même volonté libre et sans y être nullement obligé. Chez nous, ni la mort ni la naissance ne sont volontaires , comme cela se devait, et cependant
1 Matt. IV, 2.— 2 Ib. VIII, 24. — 3 Jean, IV, 6. — 4 Gen. XVIII, 8, 9 ; Tob. XII, 19. — 5 Matt. IV, 2 ; IX, 11.
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ont été très réelles. Comme donc le mot de nécessité n'empêche ni nous ni nos adversaires de croire à la' réalité de la passion, par laquelle le Christ a prouvé qu'il a un corps; de même ce mot de nécessité ne nous empêchera pas davantage de croire à la réalité des affections qui. nous démontrent qu'il a une âme. Il ne doit pas non plus détourner ces hérétiques d'embrasser la foi catholique, s'ils ne sont misérablement retenus par la honte d'abandonner une op' ion qu'ils ont longtemps et témérairement défendue, malgré sa fausseté.
LXXXI. — Du Carême et de la Pentecôte.
1. Toute la sagesse, toi de la science propre à éclairer l'homme consiste à distinguer le Créateur et la créature, à se soumettre à l'empire de l'un, et à reconnaître la dépendance de l'autre. Or le Créateur c'est Dieu de qui, par qui, en qui sont toutes choses (1); par conséquent la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit. Mais la créature est ou invisible, comme l'âme par exemple: ou visible, comme le corps. Le nombre trois est attribué à l'invisible. C'est pour cela qu'on nous ordonne d'aimer Dieu de trois manières : « De tout notre coeur, de toute notre âme, et de tout notre esprit (2). » Le nombre quatre est attribué au corps: évidemment à raison de sa nature, chaude et froide, sèche et humide. Le nombre' sept représente donc toute le création. C'est pourquoi le nombre dix est la clef de toute la science qui discerne le Créateur et la créature. Exprimée, dans le temps, par les mouvements des corps, cette science consiste dans la foi; elle allaite,' pour ainsi dire, les petits enfants du témoignage des faits qui surviennent et passent, de manière à les rendre capables de la contemplation, laquelle ne vient pas pour passer ensuite, mais reste permanente.
Or tout homme qui apprend par elle ce que le Dieu incarné a fait dans le temps pour le salut des hommes, comme aussi ce qu'il doit faire dans l'avenir; qui persévère dans la foi, compte sur les promesses, accomplit avec un amour constant les préceptes divins: celui-là traversera heureusement cette vie laborieuse et passagère, représentée par le nombre quarante. En effet le nombre dix, symbole de la science parfaite, forme quarante, quand on le multiplie par quatre, c'est-à-dire par le nombre attribué au corps, parce que le monde a pour loi le mouvement corporel, et que la foi repose là dessus, comme
1 Rom. XI, 36. — 2 Matt. XXII, 37.
nous l'avons dit. En ajoutant dix à quarante, on obtient la sagesse immuable, qui n'a pas besoin du temps et qui est représentée par le nombre dix, puisque les parties égales du nombre quarante, additionnées ensemble font cinquante. En effet le nombre quarante se divise par parties égales: d'abord quarante fois par l'unité, puis vingt fois par deux, dix fois par quatre, huit fois par cinq, cinq fois par huit, quatre foix par dix et deux fois par vingt. Donc un, deux, quatre, cinq, huit, dix, vingt, additionnés, font cinquante. C'est pourquoi, comme le nombre quarante, après l'addition de ses parties égales, produit de plus le nombre dix et s'élève à cinquante ainsi le temps de la foi à ce qui s'est fait et se fera pour notre salut, consacré à une vie régulière, obtient l'intelligence de la sagesse immuable, en sorte que la science s'appuie non plus seulement sur la foi, mais aussi sur l'intelligence qu'on en a.
2. Voilà pourquoi, bien que nous soyions enfants de Dieu, avant qu'on ne voie ce que nous serons, l'Eglise actuelle est dans les peines et les afflictions, et le juste vit de foi dans son sein (1). « Si vous ne croyez pas, est-il écrit, vous ne comprendrez pas (2). » C'est le temps où nous gémissons et où nous souffrons, en attendant la rédemption de notre corps (3), le temps que nous célébrons pendant le carême. « Mais nous savons que lorsqu'il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est (4) ; » quand on ajoutera dix à quarante, en sorte que nous méritions non-seulement de croire tout ce qui tient à la foi, mais encore de comprendre clairement la vérité. Cette Eglise, où il n'y aura plus de tristesse, plus de mélange de méchants, plus d'iniquité, mais la joie, la paix et le bonheur, est figurée par la célébration des cinquante jours qui suivent la résurrection. En voici le motif: Notre-Seigneur étant ressuscité des morts, passa quarante jours avec ses disciples, pour rappeler, par ce nombre, l'œuvre temporelle de son Incarnation, laquelle est l'objet de notre foi ; puis il monta au ciel (5), et, dix jours après, il envoya le Saint-Esprit (6) ; c'est-à-dire ajouta dix à quarante, afin que l'âme humaine, animée et comme embrasée par le souffle de l'amour et de la charité, fût capable, non plus de connaître les choses humaines et passagères, mais de contempler les vérités
1 Rom.I, 17. — 2 Is. VII, 9. — 3 Rom. VIII, 23. — 4 Jean, III, 2. — 5 Act. I, 3, 9. — 6 Ib. II, 1, 4.
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éternelles. Voilà pourquoi le total, c'est-à-dire le nombre de cinquante jours, doit être célébré dans la joie.
3. Notre-Seigneur a encore indiqué par les filets jetés dans la mer, ces deux époques, l'une de peine et de sollicitude, et l'autre de joie et de sécurité. Avant la passion, il est dit qu'on jeta le filet dans la mer, qu'on prit une si grande quantité de poissons qu'on eut peine à les amener au rivage. et que le filet se rompait (1). On ne le jeta point à droite, car l'Eglise actuelle renferme bien des méchants; ni à gauche, parce qu'elle renferme aussi des justes; mais il fut jeté au hasard, pour indiquer le mélange des bons et des méchants. La rupture du filet marque la rupture de la charité par la multitude des hérésies qui ont paru. Mais, après la résurrection, le Sauveur, voulant figurer d'avance l'Eglise des temps à venir, où il n'y aura plus que des parfaits et des saints, ordonna de jeter le filet sur la droite; et l'on prit cent cinquante trois grands poissons, à la brande surprise des disciples qui s'étonnaient qu'une telle capture ne brisât pas le filet (2). La grandeur de ces poissons est le symbole de la grandeur de la sagesse et de la justice, et leur nombre indique la science perfectionnée par l'œuvre temporelle de l'Incarnation et par la régénération éternelle, et exprimée, comme nous l'avons dit, par le nombre cinquante. Car alors il n'y aura plus besoin d'auxiliaires matériels ; l'âme renfermera en elle-même la foi et la sagesse. Or, nous avons dit que lé nombre trois est attribué à l'âme; en le multipliant par cinquante, nous avons cent cinquante, à quoi nous ajoutons la Trinité, puisque toute perfection est consacrée au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Nous aurons ainsi cent cinquante-trois, nombre des poissons pris dans le filet jeté sur la droite.
LXXXII. — Sur ces paroles : « Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tout fils qu'il reçoit (3). »
1. Bien des gens murmurent sous la main de Dieu, et voyant les justes souvent accablés d'afflictions pendant cette vie, ils demandent quel profit ils ont à servir Dieu, puisqu'ils partagent les maux communs; qu'ils souffrent autant que les autres dans leur corps, dans leur fortune, dans leur honneur; qu'ils ont part à tout ce que les hommes regardent comme mal; qu'ils souffrent même davantage, à cause de la' parole de Dieu, à cause de la justice dont le
1 Luc, V, 6, 7. — 2 Jean, V, 6, 11. — 3 Héb. XII, 6.
joug est douloureux aux pécheurs et qui devient, contre ceux qui la prêchent, une occasion de mouvements séditieux, d'embûches et de haines. Nous répondons que, si les hommes n'avaient point à attendre d'autre vie que celle-ci, on aurait raison de dire qu'il ne sert à rien, qu'il est même nuisible de mener la vie du juste. Bien qu'il ne manque pas d'hommes qui pensent que les charmes de la vertu et la joie intérieure qu'elle procurent compenseraient tellement les peines et les inconvénients inséparables de la condition humaine, et aussi les injustices que la vertu attire sur ceux qui la pratiquent, qu'on éprouverait, même en dehors de l'espoir d'une autre vie, plus de satisfaction et de bonheur dans les tourments subis pour la vérité, que les débauchés n'en goûtent dans l'ivresse de leur passion.
2. Mais à ceux qui croient Dieu injuste, parce qu'ils voient les justes dans les douleurs et les afflictions; ou qui pensent, s'ils n'osent l'accuser d'injustice, qu'il est indifférent aux choses humaines, ou qu'il a établi de fatales nécessités, contre lesquelles il ne fait rien, pour ne pas paraître intervertir par inconstance l'ordre qu'il a fondé; ou qui s'imaginent qu'il est trop faible pour préserver les justes de ces maux : à ceux-là il faut répondre qu'il n'y aurait pas de justice chez les hommes, si Dieu ne s'occupait point des choses de ce inonde. En effet cette justice humaine que l'âme peut conserver en faisant le bien et perdre en faisant le mal, ne serait point gravée en elle, s'il n'existait une justice immuable que les justes trouvent dans sa plénitude lorsqu'ils se tournent vers elle, et que les pécheurs abandonnent entièrement, en fermant les yeux à sa lumière. Or cette justice immuable est celle de Dieu; et elle ne se prêterait point à éclairer ceux qui recourent à elle, si Dieu ne prenait aucun intérêt aux choses de ce monde. D'ailleurs s'il laissait les justes sous le poids de l'adversité, uniquement pour ne point déranger l'ordre qu'il a établi, il ne serait point juste lui-même; ce n'est donc point pour cela qu'il le permet, mais parce qu'il entre dans le plan même de sa Providence que les justes soient affligés innocemment. D'autre part, penser que Dieu n'est pas assez fort pour détourner des justes les maux qu'ils endurent, c'est être insensé, c'est ne pas comprendre qu'il y a autant d'impiété à nier la toute-puissance de Dieu qu'à l'accuser d'injustice.
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3. Après avoir posé ces principes sur la question proposée, et répondu brièvement et en passant qu'il est souverainement injuste de mettre en doute la justice et la toute-puissance de eu, nous disons que la raison la plus probable pour laquelle les justes souffrent ordinairement en cette vie, c'est que cela leur est avantageux. Autre en effet est la justice que l'homme possède actuellement pour obtenir le salut éternel, autre celle qu'il a dû poser dans le paradis terrestre pour conserver et ne point perdre ses droits à ce même salut. Si la justice en Dieu consiste à commander des choses utiles, puis à punir ceux qui désobéissent et à récompenser ceux qui obéissent; la justice dans l'homme consiste à obéir à ces utiles commandements. Mais comme le bonheur est à l'âme ce que la santé est au corps, et que le remède qu'on prescrit pour conserver la santé du corps n'est point celui qu'on donné pour la recouvrer quand elle est perdue : de même, dans l'ensemble de l'humanité, les commandements donnés à l'homme pour conserver l'immortalité n'étaient point ceux qu'on lui donne aujourd'hui pour la recouvrer. Et comme celui qui perd la santé du corps, et tombe malade pour n'avoir pas ;observé les conseils préservatifs du médecin, reçoit d'autres remèdes pour se guérir, remèdes souvent insuffisants, à moins que le médecin n'y ajoute d'autres moyens ordinairement pénibles et douloureux, mais efficaces, d'où il résulte que le malade, tout en obéissant au médecin, souffre non-seulement de sa maladie, mais encore du remède : de même l'homme tombé par le péché dans les souffrances et les misères de cette vie mortelle, pour n'avoir pas voulu obéir à un premier commandement destiné à assurer son salut, a reçu de nouvelles prescriptions dans sa maladie. S'il les exécute, on peut avec raison dire qu'il vit dans la justice ; néanmoins il souffre et de sa maladie non encore guérie et des prescriptions de la médecine. C'est à ces remèdes que font allusion ces paroles: « Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tout fils qu'il reçoit. »
Ceux qui n'obéissent point à ces salutaires commandements, augmentent de plus en plus leurs maux. Et ils souffrent, même en cette vie, des misères et des douleurs innombrables, soit par l'effet même de ces maladies, soit par les punitions qui leur sont infligées dans le but de toucher au vif la partie mal saine, de les avertir charitablement du danger de leur état et de les amener à chercher dans la grâce de Dieu un remède à leurs maux. S'ils méprisent ces moyens, c'est-à-dire les réclamations de la Loi et la voix de la douleur, à juste titre ils encourent, après cette vie, la damnation éternelle. Donc celui-là seul peut voir, là, de l'injustice, qui ne croit qu'à la vie présente, qui n'ajoute point foi à ce que Dieu a prédit de l'avenir; et il se prépare les plus terribles supplices par sa persévérance dans le péché et dans l'infidélité.
LXXXIII. — Sur le mariage, à l'occasion de ces paroles du Seigneur : « Quiconque renvoie sa femme hors le cas de fornication (1). »
Si le Seigneur n'autorise à renvoyer une femme que dans le cas d'adultère, et que, d'autre part, il ne défende pas de renvoyer un conjoint païen, il s'ensuit que le paganisme est considéré comme une fornication. Or il est évident que, quand le Seigneur parle dans l'Evangile du renvoi d'une femme, il n'excepte que le cas de fornication. D'autre part, nous savons qu'il n'est pas défendu de renvoyer un époux païen, parce que l'Apôtre, en conseillant à la partie fidèle de ne pas renvoyer la partie infidèle, se sert de ces expressions : « Je dis, moi, et non le Seigneur, » pour faire entendre que le Seigneur permet de renvoyer, mais ne l'ordonne pas, autrement le conseil de l'Apôtre serait opposé à l'ordre de Dieu; en sorte que, dans ce cas, personne n'est forcé, mais chacun reste libre.
Cependant si quelqu'un prétend que le Seigneur n'admet pour cause de renvoi de la femme que ce que l'on appelle communément fornication, c'est-à-dire le crime qui se commet par un commerce charnel illicite, on peut lui répondre que le Seigneur, en traitant cette matière, parlait de deux époux fidèles, lesquels, parce qu'ils sont fidèles, ne peuvent se renvoyer l'un l'autre, hormis le cas d'adultère. Or l'un et l'autre sont fidèles, il ne s'agit donc pas du paganisme. Et l'Apôtre semble aussi faire cette distinction quand il dit : « Pour ceux qui sont dans le mariage, ce n'est pas moi, mais le Seigneur qui commande que la femme ne ne se sépare point de son mari; si elle en est séparée, qu'elle demeure sans se marier, ou qu'elle se réconcilie avec son mari. » Ici encore on voit que, dans le seul cas où la séparation sait permise, la femme qui quitte son époux, ne doit point se marier ; et que, si elle peut vivre dans la continence, plutôt que de s'unir
1 Matt. V, 32.
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à un autre homme, elle doit se réconcilier avec son mari s'il est corrigé, ou du moins le supporter s'il ne l'est pas. L'Apôtre continue et dit : «Que le mari de même ne quitte point sa femme, a donnant ainsi brièvement la même règle à l'époux qu'à la femme. Après avoir établi cette doctrine par l'ordre du Seigneur, il ajoute : « Mais aux autres je dis, moi, et non le Seigneur : Si un de mes frères a une femme infidèle, et qu'elle consente à demeurer avec lui, qu'il ne se sépare point d'elle; et si une femme a un mari infidèle et qu'il consente à demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point de son mari (1). » Par là l'Apôtre donne à entendre que le Seigneur s'est exprimé là dessus en ce cens que, si les époux sont fidèles tous les deux, ils ne doivent se quitter ni l'un ni l'autre.
1 Cor. VII, 10-13.
Ces LXXXIII Questions ont été traduites par M. l'abbé DEVOILLE
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Posté le 03.02.2008 par jubilatedeo
3. « Car, dit l'Apôtre, la créature est assujettie à la vanité. » Ce qui veut dire: « Vanité des hommes livrés à la vanité, et tout est vanité. « Que reste-t-il à l'homme de tout le travail auquel il se livre sous le soleil (2) ? » à l'homme à qui il a été dit : « Tu mangeras péniblement ton pain (3). » Donc la créature est assujettie à la vanité non point volontairement. » L'Apôtre a raison de dire: « non point volontairement. » En effet l'homme a péché volontairement, mais il n'a point été condamné volontairement. C'est librement qu'il a péché, en transgressant le commandement de la vérité; la punition de son péché a été d'être soumis à la déception. Ce n'est donc point volontairement que la créature est assujettie à la vanité; « mais à cause de celui qui l'y assujettit dans l'espérance; » c'est-à-dire à cause de la justice et de la clémence de celui qui n'a pas laissé le péché impuni, et n'a point voulu que le pécheur fût incurable.
4. « Parce que la créature elle-même, » c’est-à-dire l'homme même, qui est resté simplement
1 Jean, III, 2. — 2 Eccl. I, 2, 3. — 3 Gen. III, 19.
créature depuis qu'il a perdu par le péché le sceau de la ressemblance divine (1) ; donc la créature elle-même, » c'est-à-dire celle qui n'a point encore la forme parfaite des enfants, et ne porte que le nom de créature, « sera aussi affranchie elle-même de la servitude de la mort. » En disant « sera aussi affranchie elle-même, » il donne à ces mots aussi, elle-même » le même sens que s'il écrivait; comme nous aussi, et veut dire: Il ne faut point désespérer de ceux qui ne se nomment point encore fils de Dieu, parce qu'ils n'ont pas cru jusqu'ici; mais
ni sont simplement appelés créature, parce que, eux aussi, doivent croire, et être délivrés de la servitude de mort, comme nous qui sommes déjà enfants de Dieu, bien qu'on ne voie pas encore ce que nous serons. Ils seront donc délivrés de la servitude de la mort « pour passer à la liberté de la gloire des enfants de Dieu, » c’est-à-dire que, d'esclaves, ils deviendront glorieux dans la vie parfaite, qui est l'apanage des enfants de Dieu.
5. « Car nous savons que toutes les créatures gémissent et sont dans .le travail de l'enfantement jusqu'à cette heure. » Toute créature est renfermée dans l'homme, non qu'il contienne tous les anges, les vertus supérieures et les Puissances, ou le ciel et la terre et la mer et tout ce qu'ils renferment; mais parce que toute créature est ou spirituelle, ou animale, ou matérielle. A partir du degré inférieur, la créature matérielle. est celle qui s'étend dans l'espace; la créature animale est celle qui donne vie à la matière; la créature spirituelle est celle qui régit la partie animale, et la régit bien, quand elle se laisse elle-même gouverner par Dieu; mais quand elle viole ses préceptes, elle ne rencontre que peines et difficultés dans ce qui devait être soumis à ses lois. Donc celui qui vit de la vie des sens, est appelé homme charnel ou animal: charnel, parce qu'il s'attache aux jouissances de la chair; animal; parce qu'il est entraîné par les passions désordonnées de son âme, laquelle n'est plus gouvernée par l'esprit ni contenue dans les limites de l'ordre naturel, parce que l'homme a secoué lui-même le joug de Dieu. Mais on appelle spirituel, celui qui gouverne l'âme et le corps par l'âme, ce qu'il ne peut faire s'il n'a lui-même Dieu pour guide; car le Christ est le chef de l'homme, comme l'homme l'est de la femme (2). Cette sorte de vie n'est point sans souffrances
1 Rét. l. ch. XXVI. — 2 I Cor. XI, 3.
467
ici-bas ; mais plus tard elle en sera entièrement exempte. Et comme les anges des degrés supérieurs vivent spirituellement, ceux des degrés inférieurs animalement (1), les bêtes et tous les animaux charnellement et que le corps n'a pas la vie par lui-même, mais la reçoit : toute créature se trouve renfermée dans l'homme parce qu'il comprend par l'esprit, sent par l'âme et se meut localement par le corps. Ainsi toute créature gémit et souffre dans l'homme.
L'Apôtre n'a pas dit la créature entière, mais toute créature; c'est comme si l'on disait que tous les hommes, qui ont l'oeil sain, voient le soleil, mais qu'ils ne voient par tout entiers le soleil, puisqu'ils ne le voient que par les yeux ainsi toute créature est dans l'homme, parce qu'il a l'intelligence, la vie et un corps ; mais là création tout entière n'est pas en lui, parce que, en dehors de lui, existent les anges qui ont l'intelligence, la vie et l'être; les animaux qui ont la vie et l'être; et les corps, qui n'ont que l'être; et que vivre est plus que ne pas vivre, et comprendre plus que vivre sans l'intelligence. Par conséquent, quand l'homme gémit et souffre, toute créature gémit et souffre jusqu'à cette heure. L'Apôtre a raison de dire ,jusqu'à cette heure, », parce que s'il y a déjà quelques justes dans le sein d'Abraham (2), si le larron, qui est entré en paradis avec le Seigneur (3), a cessé de souffrir du jour où il a cru : cependant toute créature gémit et souffre jusqu'à cette heure, parce qu'elle existe, en ceux quine sont pas encore délivrés, à cause de l'esprit, de l'âme et du corps qu'ils ont.
6. « Non-seulement, » ajoute-t-il, toutes les créatures gémissent et souffrent, « mais aussi nous-mêmes, » c'est-à-dire non-seulement le corps, l'âme et l'esprit souffrent dans l'homme à raison des infirmités du corps, mais aussi nous-mêmes, en dehors du corps, « nous gémissons au dedans de nous, nous qui avons les prémices de l'esprit, » c'est-à-dire dont les esprits ont déjà été offerts à Dieu en sacrifice et enflammés du feu divin de la charité. Car ce sont là les prémices de l'homme ; puisque la vérité s'empare d'abord de notre esprit, pour dominer, parlai, tout le reste. Il a donc déjà offert ses prémices à Dieu, celui qui dit: « J'obéis, par l'esprit, à la loi de Dieu, et par la chair à la loi du péché (4) : » Et encore: « Dieu que je sers
1 Rét l. I, ch. XXVI. — 2 Luc XVI, 23. — 3 Ib. XXIII, 43. — 4 Rom. VII, 25.
en mon esprit (1) ; » cet esprit dont il est dit : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible (2). » Mais comme ce même homme dit encore de lui-même : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort (3) ? » et à ceux qui se trouvent dans le même cas: « Il vivifiera aussi vos corps mortels par l'Esprit qui habite en vous (4) : » l'holocauste n'existe pas encore; mais il existera quand la mort sera absorbée dans la victoire, et qu'on pourra dire : « O mort, où est ta victoire? Où est, ô mort, ton aiguillon (5). ? » Donc maintenant, dit l'Apôtre, non-seulement toute créature, unie à son corps, « mais nous aussi qui avons les prémices de l'esprit, » c'est-à-dire, nous, âmes, qui avons déjà offert à Dieu nos esprits en prémices, « nous gémissons au dedans de nous, » c'est-à-dire en dehors de notre corps, « attendant l'adoption des enfants de Dieu, la rédemption de notre corps, » en d'autres termes, attendant que notre corps lui-même, recevant le bénéfice de l'adoption des enfants à laquelle nous sommés appelés, démontre que nous sommes complètement délivrés, que toutes les peines sont finies et que nous sommés en tout sens enfants de Dieu. « Car c'est en espérance que nous sommes sauvés; or l'espérance qui se voit n'est pas de l'espérance. » Ce qui. est espérance maintenant, sera alors réalité, « quand on verra ce que nous serons. » C'est-à-dire quand nous serons « semblables à Lui, parce que nous le verrons tel qu'il est.
7. En expliquant ainsi ce passage, nous évitons les difficultés qui font dire à ta plupart des commentateurs, que ces paroles : « Toute créature gémit et souffre, » signifient que tous les anges, que toutes les vertus des cieux sont dans la douleur et les gémissements, jusqu'à ce que nous soyons entièrement délivrés. Bien qu'ils nous aident, en proportion de leur élévation, et par obéissance à Dieu qui a daigné envoyer pour nous son Fils unique, nous devons cependant penser qu'ils le font sans gémissements et sans douleurs; autrement il faudrait les croire malheureux, moins heureux qu'un des nôtres, Lazare, qui repose déjà dans le sein d'Abraham. Outre que l'Apôtre dit que la même créature qui gémit et souffre est assujettie à la vanité ; ce qu'il n'est pas permis de croire de ces Vertus sublimes, de ces Puissances excellentes. L'Apôtre ajoute que cette même créature doit être affranchie
1 Rom. I, 9. — 2 Matt. XXVI, 41. — 3 Rom. VII. 24. — 4 Ib. III, 11. — 5 I Cor. XV. 54, 55.
de la servitude de la mort; or, nous ne pouvons croire que ceux qui vivent dans le ciel au sein du bonheur parfait, soient tombés dans cette servitude. Cependant il ne faut rien affirmer au hasard; c'est avec un pieux respect qu'on doit peser et peser encore les paroles divines. Peut-être cette créature qui gémit et souffle et est assujettie à la vanité, peut-elle s'entendre en quelque autre façon; peut-être même pourrait-on, sans impiété, appliquer ces expressions aux anges, tant qu'ils viennent au secours de notre faiblesse par l’ordre de Notre-Seigneur. Mais soit qu'on adopte notre explication sur ce passage, soit qu'on est présente une autre, le point essentiel est de ne point blesser la foi catholique. Car je sais que d'orgueilleux hérétiques ont avancé, là dessus, bien des impiétés et bien des inepties.
LXVIII. — Sur ces paroles : « O homme qui es-tu, pour contester avec Dieu » (1) ?
1. En disant : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu?» l'Apôtre parait avoir eu en vue de corriger la curiosité. Or test sur cela. même qu'on élève une question; on est curieux à l'occasion des paroles mêmes qui blâment la curiosité. Les impies, y ajoutant l'injure, prétendent que l'Apôtre, impuissant à résoudre la question, gronde ceux qui l'ont faite patté qu'il ne peut donner la solution qu'on cherche. Quelques hérétiques (2), qui ne trompent que quand ils promettent une science qu'ils ne sauraient montrer, ennemis de la loi, et des prophètes, traitent de faussetés et d'interpolations tous tes passages que l'Apôtre en cite ; et, parmi ces passages falsifiés, il leur plaît surtout de compter celui-ci; et de nier que Paul ait dit : « O homme; qui es-tu, pour contester avec Dieu ? » C'est que, s'ils acceptent ces paroles, eux qui n'avancent leurs calomnies que dans le but de tromper les hommes, ils garderont désormais le silence, et n'oseront plus promettre, aux ignorants qu'ils veulent séduire, de savantes discussions sur la volonté, du Dieu tout-puissant. Enfuit quelques lecteurs des saintes Écritures, hommes droits et pieux, demandent ce qu'on peut répondre ici aux injures ou aux calomnies.
Pour nous, nous attachant saintement à l'autorité apostolique et convaincus que les livres placés sous la garde de l'enseignement catholique ne sont point falsifiés, reconnaissons, ce qui est vrai, que ceux à qui les décrets divins
1 Rom. IX, 20 . — 2 Les Manichéens.
sont cachés, sont faibles et indignes de les comprendre ; puis, à ceux qui murmurent et s'indignent de ne pas pénétrer les desseins de Dieu, répondons, quand ils commenceront à dire Donc il a pitié de qui il veut et il endurcit qui il veut. De quoi se plaint-il encore? Car qui résiste à sa volonté (1) ? » quand, au moyen de ces paroles, il se mettront à calomnier l'Écriture, ou chercheront une excuse à leurs péchés, à leur mépris pour les commandements, qui sont le chemin de la vertu; répondons-leur, dis-je, en toute confiance : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu? » N'allons pas, par égard pour eux , donner les choses saintes aux chiens, ni jeter nos pertes devant les pourceaux (2); si tant est que nous ne noyions pas nous-mêmes des chiens et des pourceaux, et que nous entrevoyions, même imparfaitement et en énigme, quelque chose de sublime, de très-supérieur aux idées vulgaires, quand l'Esprit-Saint nous parle des mérites des âmes.
2. Car ce n'est pas aux saints que l'Apôtre interdit ici les recherches, mais à ceux qui ne sont pas assez enracinés et fondés dans ta charité, pour pouvoir comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur, et tout ce qu'il énumère ensuite en ce passage (3). Non, il n'a point défendu les recherchés, celui qui a dit : « Mais l'homme spirituel juge de toute chose, et il n'est jugé par personne; » et surtout ceci : « Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons qui nous ont été faits par Dieu (4). » A qui donc l'Apôtre fait-il cette défense, sinon aux hommes de boue et de terre, qui n'étant pas encore régénérés et nourris intérieurement, portent l'image de cet homme qui, tiré le premier de la terre, était terrestre (5); et gui, pour n'avoir pas voulu obéir à celui qui l'avait créé, retomba dans l’élément d'où il avait été formé, et mérita après son péché d'entendre cet arrêt : « Tu es terre et tu iras en terre (6)? » C'est donc à ces hommes que l'Apôtre dit : « O homme, qui es-tu, pour contester avec Dieu? Le vase dit-il au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? A Tant que tu n'es qu'un vase d'argile, tu n'es pas encore un enfant parfait, parce que tu n'as pas encore reçu la plénitude de la grâce qui nous donne te pouvoir de devenir enfants
1 Rom. 18, 19. — 2 Matt. VII, 6. — 3 Eph. III, 17, 18. — 4 I Cor. II, 15, 12. — 5 Ib. XV, 47-49.— 6 Gen. III, 19.
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de Dieu (1), et te mérite la faveur d'entendre dire Désormais je ne vous appellerai plus serviteurs, mais amis (2). — Qui es-tu, pour contester avec Dieu? » et vouloir pénétrer ses desseins? Tu serais un impudent de chercher à connaître les projets d'un homme, ton égal, avant d'avoir obtenu son amitié. Comme donc nous avons porté l'image de l'homme terrestre, portons aussi l'image l'homme céleste, (3) en nous dépouillant du vieil homme et en revêtant le nouveau (4), pour qu'on ne nous dise pas, comme au vase d'argile: « Le vase dit-il au potier
Pourquoi m'as-tu fait ainsi? »
3. Et pour preuve que ce n'est point à l'esprit sanctifié, mais à la boue de la chair que s'adressent ces paroles, écoutez la suite : « Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, de la masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie (5) ? » Depuis que notre nature a péché dans le paradis, d'après l'ordre de la divine Providence, notre génération mortelle prend son type, non plias au ciel mais sur la terre, c’est-à-dire nous ne Sommes plus fermés selon l'esprit, mais selon la chair ; nous sommes tous pétris de la même masse de boue, qui est celle du péché. Donc puisque clous avons perdu tout mérite en péchant, et que, en dehors de la divine miséricorde, la damnation éternelle est l'unique partage du pécheur, à quoi pense l'homme formé de cette masse, de contester avec Dieu et de lui dire : « Pourquoi m'avez-vous fait ainsi? » Si tu veux connaître ces secrets, cesse d'être boue, deviens enfant de Dieu par la miséricorde de Celui qui a donné à ceux qui croient en son nom le pouvoir d'être faits enfants de Dieu, mais non à ceux qui, comme toi, désirent pénétrer les choses divines avant de croire. En effet cette connaissance est le prix du mérite, et le mérite s'acquiert par la foi. Mais la grâce même de la foi ne suppose, de notre part, aucun mérite antérieur. Quel est en effet le mérite du pécheur et de l'impie ? Or le Christ est mort pour les impies et pour les pécheurs (6), afin que la vocation à la foi fût le fruit de la grâce, et non du mérite, et que pourtant nous méritassions en croyant. On ordonne donc aux pécheurs de croire, afin d'être, par là, purifiés de leurs péchés. Car ils ignorent encore ce qu'ils verront plus tard, quand leur vie sera pure.
Par conséquent, ne pouvant voir sans bien vivre, ni bien vivre sans croire, ils doivent évidemment
1 Rom. 18 19. — 2 matt. VII, 6. — 3 Eph. III, 17, 18. — 4 I Cor. II, 15, 12. — 5 Ib. XV, 47-49. — 6 Gen. III, 19.
commencer par la foi, afin que les préceptes auxquels ils croiront les détournant du siècle, leur tassent un coeur pur où Dieu puisse se manifester. En effet Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu (1); » le prophète s'écrie aussi: « Cherchez-le dans la simplicité de votre coeur (2). » C'est donc avec raison qu'on dit à ceux qui persévèrent dans la vie du vieil;homme, et chez qui l'œil de l'âme est voilé de ténèbres : « O homme, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d'argile dit-il au potier: Pourquoi m'as tu fait ainsi. Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire, de la même masse d'argile, un vase d'honneur et un vase d'ignominie? » Purifie-toi du vieux levain, afin d'être une nouvelle pâte (3), et dans ce nouvel état, ne te contente pas d'être en Jésus-Christ un petit enfant qu'il faille abreuver de lait (4); mais élève-toi jusqu'à l'homme parfait, pour être de ceux dont il est dit : « Nous prêchons la sagesse parmi les parfaits (5). » Alors tu apprendras avec exactitude et netteté, les secrets du Dieu Tout-Puissant sur les mérites les plus cachés des âmes, et sur la grâce ou la justice.
4. Pour ce qui regarde Pharaon, la réponse est facile. Les persécutions qu'il avait infligées aux étrangers, habitant en son royaume, lui avaient mérité un endurcissement de coeur tel qu'il n'ajouta point foi aux ordres de Dieu, mal gré les miracles les plus éclatants. Ainsi, de la même ruasse de péché, Dieu a tiré des vases de miséricorde, les enfants d'Israël qu'il devait sauver, quand ils lui adresseraient leur prières; et des vases de colère, c'est-à-dire Pharaon et son peuple, dont la punition devait servir d'exemple à ces mêmes enfants d'Israël; parce que, bien que les uns et les autres fussent pécheurs et par conséquent appartinssent à la même masse, il fallait cependant traiter différemment ceux qui s'étaient multipliés dans la foi en un seul Dies. « Il a donc supporté avec une patience extrême les vases de colère propres à être détruits. » Par ces mots « avec un patience extrême, » l'Apôtre indique assez les anciennes iniquités que Dieu avait supportées chez eux, pour s'en venger dans l'occasion, quand leur punition devait contribuer au salut de ceux qu'il fallait délivrer. « Afin de manifester les richesses de sa gloire sur les vases de miséricorde, qu'il a préparés pour la gloire. » Peut-être ceci te
1 Matt. V, 8. — 2 Sag. I, 1. — 3 I Cor. V, 7. — 4 Ib. III, 2. — 5 Ib. II, 6.
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trouble-t-il et reviens-tu à dire : « Il a pitié de qui il veut et il endurcit qui il veut. De quoi se plaint-il encore ? car qui résiste à sa volonté (1) ? » Certainement il a pitié de qui il veut, et il endurcit qui il veut; mais cette volonté de Dieu ne peut être injuste ; car elle a son origine dans des mérites très-secrets. Et les pécheurs eux-mêmes, quoiqu'ils appartiennent à la même masse par la communauté du crime, ont cependant entre eux des différences. Il y a donc dans les uns quelque chose qui les rend d'avance dignes de la justification, bien qu'ils ne soient pas encore justifiés; et chez d'autres, ils se trouve aussi quelque chose qui leur mérite l'endurcissement. Aussi le même Apôtre dit-il ailleurs : « Parce qu'ils n'ont pas montré qu'ils avaient la connaissance des Dieu, Dieu les a livrés à un sens réprouvé (2). » Dieu les a livrés à un sens reprouvé, c'est-à-dire il a endurci le cœur de Pharaon ; parce qu'ils n'ont pas montré qu'ils avaient la connaissance de Dieu ; c’est-à-dire qu'ils ont ainsi mérité d'être livrés à un sens reprouvé.
5. Cependant il est vrai de dire que « cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. (3) » En effet, si l'homme coupable de fautes légères, ou même de fautes graves et nombreuses, obtient la miséricorde de Dieu, à force de gémissements, de douleurs et de regrets, ce n'est point là son oeuvre, puisque, abandonné à lui-même, il aurait péri, mais celle du Dieu compatissant, qui s'est laissé toucher par ses prières et son repentir. En effet c'est peu de chose de vouloir, si Dieu ne fait miséricorde; mais Dieu, qui invite à la paix, ne fait miséricorde qu'autant que la volonté a pris l'avance (4) : car la paix sur la terre est pour les hommes de bonne volonté (5). Et comme personne ne peut vouloir s'il n'est prévenu et appelé, soit au dedans, là où l'oeil de l'homme ne pénètre pas, soit extérieurement par la parole ou par quelques signes visibles, il en résulte que c'est encore Dieu qui opère le vouloir en nous (6).
En effet tous ceux qui furent invités au festin préparé, dont parle le Seigneur dans l'Evangile, ne voulurent pas y venir; et ceux qui y vinrent ne l'auraient pu, s'ils n'y eussent été invités (7). Ainsi ceux qui vinrent ne peuvent se l'attribuer, parce qu'ils durent être invités pour venir; et
1 Rom. IX, 18-23. — 2 Ib. I, 28. — 3 Rom. IX, 16. — 4 Rét. l. I, ch. XXVI. — 5 Luc, II, 14. — 6 Phil. II, 13. — 7 Luc, XIV, 16-26.
ceux qui ne vinrent pas ne peuvent en accuser qu’eux-mêmes, puisque, étant appelés, ils étaient libres devenir. La vocation est donc le principe de la volonté, antérieurement au mérite. Donc si quelqu'un peut s'attribuer d'être venu quand on l'a appelé, il ne peut s'attribuer d'avoir été appelé. Quant à celui qui ne vient pas, quoique appelé, de même que sa vocation n'était point le fruit de ses mérites, ainsi son refus de se rendre à l'appel devient le principe de sa condamnation. Par là se trouveront réunies ces deux choses : « Je célèbrerai en vous, Seigneur, la miséricorde et la justice (1). » La vocation est l'oeuvre de la miséricorde; à la justice se rattachent et le bonheur de ceux qui ont été appelés et sont venus, et le supplice de ceux qui n'ont pas voulu venir. Pharaon ignorait-il tout le bien que l'arrivée de Joseph avait procuré à l'Egypte (2) ? La connaissance de ce fait était une invitation à ne pas se montrer ingrat, et à traiter avec bonté le peuple d'Israël. Pour n'avoir point cédé à cet appel, pour s'être montré cruel envers ceux qu'il devait traiter avec humanité et douceur, il a mérité que son coeur fût endurci et son esprit aveuglé au point de ne pas croire à des signes si nombreux et si éclatants de la puissance de Dieu; et, soit par son endurcissement soit par sa submersion visible dans la mer Rouge, de servir de leçon au peuple même qu'il avait persécuté injustement, jusqu'à s'attirer cette double punition (3).
6. Or cet appel qui agit ou, chez les individus, ou chez les peuples, ou dans le genre humain tout entier: selon les circonstances, est t'œuvre d'une haute et mystérieuse Providence. Ainsi s'expliquent ces paroles : « Je t'ai sanctifié dans le sein maternel (4) ; » et encore : « Je t'ai vu, « avant que tu fusses conçu (5), » et ailleurs : « J'ai aimé Jacob et j'ai haï Esaü (6): toutes paroles prononcées avant la naissance de ceux qui en étaient l'objet. Elles ne peuvent être comprises que par ceux peut-être qui aiment Dieu de tout leur coeur, de toute leur âme, de tout leur esprit, et leur prochain comme eux-mêmes (7). Fondés sur une si grande charité, peut-être peuvent-ils déjà comprendre avec les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur (8). Cependant il est un point qu'il faut croire de la foi la plus ferme : c'est que Dieu ne peut rien faire d'injuste, et qu'il n'existe aucun être qui
1 Ps. C. 1. — 2 Gen. XLI. — 3 Ex. V. XIV. — 4 Jér. I, 5. — 5 Ib.— 6 Mal. I, 2, 3. — 7 Matt. XXIII, 37-39. — 8 Eph. III, 18.
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ne lui doive tout ce qu'il est; puisque c'est à lui qu'est dû tout honneur, toute beauté, toute harmonie entre les parties. Mais si on s'attaque à tout cela, si on en dépouille complètement ce qui existe, il ne reste plus rien.
LXIX. — Sur ce passage : « Alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui a soumis toutes choses (1). »
1. Ceux qui prétendent que le Fils n'est point égal au Père, citent souvent le texte de l'Apôtre: « Et lorsque tout lui aura etc soumis, « alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toute choses. » En effet ils ne pourraient cacher aucune erreur sous le voile du christianisme, s'ils ne l'appuyaient sur quelques textes des Ecritures mal compris. Ils disent donc: si le Fils est égal au Père, comment lui sera-t-il soumis ? Ce qui revient à cette autre question de l'Evangile : si le Fils est égal au Père, comment le Père est-il plus grand que lui? Car le Seigneur a dit lui-même: « Parce que mon Père est plus grand que moi (2). » Or la règle de la foi catholique est que, chaque fois qu'il est dit dans l'Ecriture que le Fils est moins grand que le Père, cela doit s'entendre du Fils entant qu'homme, et que, quand il est dit son égal, cela doit s'entendre du Fils en tant que Dieu. On comprend maintenant le sens de ces paroles: « Mon Père est plus grand que moi, » et: « Moi et mon Père nous sommes un (3); » puis: « le Verbe était Dieu, » et: « le Verbe a été fait chair; (4) » puis encore: « Il n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu, « mais il s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'esclave (5). »
Mais comme souvent, en dehors du fait de l'Incarnation, on parle de ce qui est propre à la personne seulement, et que le Père est simplement le Père, et le Fils le Fils : les hérétiques s'imaginent que dans ces passages ainsi entendus, il ne peut être question d'égalité. Il est écrit, disent-ils : « Tout a été fait par lui (6); » oui, par l'entremise du Fils, du Verbe de Dieu: mais qui a tout fait, si ce n'est le Père? Or on ne lit nulle part que le Fils ait rien fait par le Père. De même il est écrit que le Fils est l'image du Père, (7) et on ne lit nulle part que le Père soit l'image du Fils. Puis l'un engendre, l'autre est engendré; puis encore bien d'autres expressions de ce genre, qui ne se rapportent point à l'égalité de substance, mais à la propriété des personnes. Et comme
1 1 Cor. XV, 28. — 2 Jean, XIV, 28. — 3 Ib. X, 30. — 4 Ib. I, 1-14. — 5 Phil, II. 6, 7. — 6 Jean, I, 3. — 7 Col, I, 15.
ces hérétiques prétendent qu'il ne peut y avoir d'égalité dans les personnes, parce que leurs esprits trop grossiers, sont incapables de pénétrer ces questions, il faut les écraser sous le poids de l'autorité. Si en effet il n'était pas possible d'admettre l'égalité des personnes : de celui par qui tout a été fait et de celui qui a tout fait, de l'image et du type, de l'engendré et de celui qui engendre: l'Apôtre n'aurait pas dit, pour fermer la bouche à des disputeurs opiniâtres: « Il n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu. »
2. Ainsi puisque les passages où est établie la distinction du Père et du Fils, se rapportent les uns aux propriétés des personnes, les autres au mystère de i'Incarnation ; on peut, mais en maintenant la divinité, l'unité et l'égalité du Père et du Fils, demander ici dans lequel de ces deux sens doit s'entendre ce que dit l'Apôtre: « Alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses. » Le contexte jette ordinairement du jour sur un texte, quand on examine avec attention le sujet même dont il s'agit et l'objet que se proposait l'écrivain. Or nous trouvons que ces paroles viennent à la suite de celles-ci, placées plus haut: «Mais maintenant le Christ est ressuscité d'entre les morts, comme prémices de ceux qui dorment. » L'Apôtre traitait en effet de la résurrection des morts. Or, c'est en tant qu'homme que le Seigneur est ressuscité, comme le prouve très-clairement ce que l'Apôtre ajoute : « Car par un homme est venue la mort, et par un homme la résurrection des morts. Et comme tous meurent en Adam, tous revivent aussi dans le Christ, mais chacun en son rang : le Christ comme prémices : puis ceux qui sont au Christ, en sa présence.
La fin suivra lorsqu'il aura remis le royaume à Dieu et au Père; qu'il aura anéanti toute principauté, toute puissance et toute vertu. « Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. Or le dernier ennemi détruit sera la mort. Car Dieu a tout mis sous les pieds de son Fils. Quand donc l'Ecriture dit: Tout lui a été soumis, elle excepte sans doute Celui qui lui a tout soumis.Et lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses, « afin que Dieu soit tout en tout. (1)» Il est donc clair qu'il s'agit ici du Christ en tant qu'homme.
1 I Cor. XV, 20-28.
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3. Mais il y a dans ce passage, dont je viens de citer le texte en entier, d'autres points à examiner. D'abord ces paroles: « Lorsqu'il aura remis le royaume à Dieu et au Père, » comme si le Père ne possédait pas le royaume maintenant. Puis cet autre endroit: « Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » comme s'il ne devait plus régner ensuite, et qu'on dût rattacher à ces expressions les mots qui précèdent
La fin suivra. » Une interprétation sacrilège a expliqué ce mot de fin par une extinction du règne du Christ, tandis qu'il est écrit: « Et son règne n'aura pas de fin (1). » Enfin ce verset : « Et lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses , » où l'on a voulu voir ou que tout n'est pas soumis au Fils, ou que lui-même n'est pas soumis au Père.
4. Une formule de langage résout toute la difficulté. C'est effectivement un usage ordinaire dans l'Écriture de dire qu'une chose, qui existe toujours, se fait en quelqu'un, au moment même où elle commence à se manifester en lui. C'est ainsi que nous disons dans l'oraison dominicale : « Que votre nom soit sanctifié?, » comme si ce nom n'était pas toujours saint. Donc ce mot «soit sanctifié, » signifie soit connu comme saint. De même ici ces paroles. « Lorsqu'il aura remis le royaume à Dieu et au Père, » signifient alors qu'il aura prouvé que son Père règne, en sorte que ce que le fidèle croit et ce que l'infidèle nie maintenant, soit réellement et clairement démontré. Or il anéantira toute principauté et toute puissance, en manifestant d'une manière certaine le règne de son Père ; et tous sauront qu'aucun des princes ni des puissants, soit dans le ciel soit sur la terre, n'a eu pair lui-même la principauté ou la puissance, mais par le don de Celui par qui tout est non-seulement créé, mais établi à sa place. En effet au jour de cette manifestation, personne ne conservera plus le moindre espoir dans un prince ou dans un homme ; c'est ce que le prophète proclame dès à présent : « Il vaut mieux espérer en Dieu qu'espérer en l'homme : il vaut mieux placer sa confiance en Dieu que dans les princes (3) ; » il veut par cette considération que l'âme s'élève déjà jusqu'au royaume du Père, n'estime d'autre autorité que la sienne et se garde d'une fatale complaisance en elle-même. Le Christ remettra donc le royaume à Dieu et au Père, alors
1 Luc, I, 33. — 2 Matt. VI, 9. — 3 Ps. CXVII, 8, 9.
que, par lui, le Père sera connu tel qu'il est. Car son royaume est formé de ceux en qui il règne maintenant par la foi. Autre en effet est le règne du Christ en tant que Dieu, et exerçant son empire sur toutes les créatures ; autre son règne dans l'Église, qui a foi en lui et lui dit : « Possédez-nous (1), » bien qu'il possède toutes choses. L'Apôtre dit dans le même sens : « Lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à l'égard de la justice (2). » Il anéantira 'donc toute principauté, toute puissance et toute vertu en ce" sens que quiconque verra le Père par le Fils n'aura plus ni besoin ni envie de se complaire en sa propre puissance, ni en aucune puissance créée.
5. « Car il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » c'est-à-dire il faut que son règne soit manifesté de telle manière que tous ses ennemis soient forcés de reconnaître sa puissance royale. C'est en ce sens qu'il mettra ses ennemis sous ses pieds. Que si nous appliquons ce mot aux justes, cela veut dire qu'ils sont devenus justes, de pécheurs qu'ils étaient, et qu'ils se sont soumis à lui par la foi. Quant aux méchants qui seront exclus du futur bonheur des justes, il faut entendre que, confondus par l'éclatante manifestation de son règne, ils seront forcés de confesser qu'il est roi. Donc ces paroles : « Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis, ses ennemis sous ses pieds, » ne veulent pas dire qu'après avoir mis ses ennemis sous ses pieds, il cessera de régner : mais que son règne sera manifesté avec tant d'évidence que ses ennemis ne pourront le contester en aucune façon. Quand il est écrit : « Ainsi nos yeux sont tournés vers le Seigneur notre Dieu, jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous (3), » cela ne veut pas dire que, quand le Seigneur aura eu pitié de nous, nous détournerons de lui nos ,yeux. Car notre bonheur, consiste à jouir de lui en le contemplant. Il en est de même ici : si nous ne tournons nos regards vers le Seigneur que jusqu'à ce que nous ayons obtenu miséricorde, ce n'est pas pour les détourner ensuite, mais parce que notre but est rempli. « Jusqu'à ce que » signifie donc: pas au-delà. » Jusqu'à quel point, c'est-à-dire de quelle manière plus éclatante, le règne du Christ pourrait-il être manifesté qu'en forçant ses ennemis à reconnaître son empire ? Mais autre chose est de ne plus se manifester, autre chose de ne plus exister. Ne plus se manifester,
1 Is. XXVI, 13. — 2 Rom, VI, 20. — 3 Ps. CXXII, 2.
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c'est ne pas éclater davantage; ne plus exister, ce serait cesser d'être. Or quand le règne du Christ sera-t-il plus manifeste, que quand il aura éclaté aux yeux de tous ses ennemis?
6. « Le dernier ennemi détruit sera la mort. » Elle ne pourra manquer d'être détruite, quand ce corps mortel aura revêtu l'immortalité. « Car il lui a mis tout sous les pieds, » c'est-à-dire il lui a donné le pouvoir de détruire même la mort. « Quand donc l'Écriture dit: « Tout lui a été soumis (le prophète l'a dit en effet dans les psaumes (1), ) elle excepte sans doute Celui qui lui a tout soumis. » L'Apôtre veut dire que le Père a tout soumis à son Fils, comme le Seigneur lui-même le répète en beaucoup de passages de l'Évangile, non-seulement parce qu'il a pris la forme d'esclave, mais à cause du principe même dont il émane et qui le rend l'égal de Celui dont il procède. Car le Christ aime à tout rapporter à un seul principe, comme étant lui-même l'image de ce principe, et celui en qui habite toute la plénitude de la divinité (2).
7. « Et lorsque tout lui aura été soumis, alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses. » Non qu'il n'en soit pas déjà ainsi maintenant ; mais alors cela sera manifesté, suivant la formule de langage que nous avons expliquée plus haut: « Afin que Dieu soit tout eu tous. » Et ce sera proprement ce dont l'Apôtre a parlé en premier lieu, voulant d'abord dire en abrégé ce qu'il se proposait d'exposer en détail. Car il parlait de la résurrection, quand il disait : « Le Christ comme prémices; puis ceux qui sont au Christ, en sa présence ; ensuite la fin. » Or la fin sera que Dieu soit tout en tous. » Autre en effet est la fin qui veut dire perfection, autre la fin qui signifie destruction ; autre, par exemple, celle d'une tunique qu'on finit de tisser, autre celle d'un mets qu'on consomme en le mangeant. Or on dit que Dieu est tout en tous, quand aucun de ceux qui s'attachent à lui n'aime sa propre volonté aux dépens de la sienne, et quand tous comprennent clairement ce que l'Apôtre dit ailleurs : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu (3) ? »
8. Il en est qui entendent autrement ce passage : « Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds. » Ils attachent au mot régner une autre signification que là où il est dit : « Lorsqu'il aura remis le royaume
1 Ps. VIII, 8. — 2 Col. XII, 9. — 3 I Cor. IV, 7.
à Dieu et au Père. » Selon eux, dans ce dernier cas, il est question du règne que Dieu exerce sur toute créature ; dans le premier, régner a le sens de marcher contre l'ennemi, ou de défendre l'État; en sorte que, en disant : « Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, » l'Apôtre entendrait qu'il n'y aura plus besoin de l'autorité telle que l'exercent les généraux d'armée, quand l'ennemi sera soumis de manière à ne pouvoir plus se révolter. Car on lit positivement dans l'Évangile : « Et son règne n'aura point de fin, » en ce sens qu'il règne pour l'éternité. Quant à la lutte livrée sous son étendard au démon, elle durera jusqu'à ce qu'il ait luis tous ses ennemis sous ses pieds; puis elle cessera quand nous jouirons de la paix éternelle.
9. Que tout ceci soit dit pour nous faire comprendre la nécessité d'étudier plus attentivement le règne que le Seigneur exerce par la mystérieuse application de son incarnation et de sa passion. En tant qu'il est le Verbe de Dieu, son règne n'a ni fin, ni commencement, ni interruption. Mais en tant que Verbe fait chair (1), il a commencé à régner chez les croyants par la foi à son Incarnation. Ce que le prophète exprime ainsi : « C'est par le bois que le Seigneur a régné (2). » Par là aussi il a anéanti toute principauté, toute puissance et toute vertu, en sauvant, non par la gloire, mais par l'humilité, ceux qui croient en lui. C'est là le secret caché aux sages et aux prudents, et révélé aux petits (3) ; car il a plu à Dieu de sauver les croyants par la folie de la prédication (4). Et, parmi ces petits, l'Apôtre affirme qu'il ne sait autre chose que Jésus, et Jésus crucifié (5). Cette prédication est nécessaire, jusqu'à ce que tous les ennemis du Christ soient sous ses pieds, c'est-à-dire que tout l'orgueil du siècle ait cédé et se soit soumis à son humilité, figurée ici, ce me semble, par ses pieds : ce qui est déjà accompli en grande partie, et que nous voyons s'accomplir tous les jours.
Mais pourquoi tout cela ? Pour remettre le royaume à Dieu et au Père, c'est-à-dire pour élever jusqu'à le voir dans cette nature qui le rend égal au Père, ceux qui se seront nourris de la foi à son Incarnation. Déjà il l'annonçait à ceux qui croyaient en lui, quand il leur disait : « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité et
1 Jean, I, 14. — 2 Ps. XCV, 10. — 3 Matt. XI, 25. — 4 I Cor. 1, 21. — 5 Ib. II, 2.
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la vérité vous rendra libres (1). » En effet, il remettra le royaume à son Père quand il règnera dans ceux qui contemplent la vérité, comme étant égal à son Père, moque, par lui-même, Fils unique, il rendra le Père visible en sa substance. Maintenant il règne chez les croyants comme s'étant anéanti et revêtu de la forme d'esclave (2). Mais alors il remettra le royaume à Dieu et au Père, lorsqu'il aura anéanti toute principauté, toute puissance et toute vertu. Et comment les anéantira-t-il, si ce n'est par l'humilité, la patience et l'infirmité ? Quelle principauté n'est pas réduite à néant, quand le Fils de Dieu ne règne chez les croyants que parce que les princes du siècle l'ont jugé ? Quelle puissance restera debout, quand Celui par qui tout a été fait n'a d'empire sur les fidèles que pour avoir été soumis aux puissances, au point de dire à un homme : « Tu n'aurais aucun pouvoir sur moi, s'il ne t'avait été donné d'en haut (3) ? » Quelle vertu ne sera pas détruite, quand Celui par qui les cieux ont été affermis, ne règne sur les croyants que parce qu'il a été infirme jusqu'à subir la croix et la mort ? C'est ainsi proprement que le Fils de Dieu règne par la foi des croyants. Car ce n'est pas du Père qu'on peut dire ou croire qu'il s'est incarné, qu'il a été jugé ou mis en croix. Or comme Dieu égal au Père, il règne avec le Père sur ceux qui contemplent la vérité. Il ne perd donc point lui-même le royaume qu'il remettra à Dieu et au Père, quand il conduira ceux qui croient maintenant en lui, de la foi de son Incarnation, à la possession de la divinisé ; mais le Père et le Fils se donneront, comme une seule nature, pour faire le bonheur des élus qui les contempleront. Et tant que les hommes ne seront pas capables de voir clairement l'égalité du Père et du Fils, il faut que le Fils règne par ce que les hommes peuvent comprendre en lui, par ce qu'il a pris volontairement, c'est-à-dire par l'humilité de l'Incarnation, jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds, c'est-à-dire encore jusqu'à ce que tout orgueil mondain se soit abaissé devant l'humilité de son Incarnation.
10. Sans doute ces paroles : « Et alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses, » doivent s'entendre du Christ incarné: car il s'agissait précisément de la. résurrection des morts. Cependant on peut demander si elles s'appliquent seulement au Christ en
1 Jean, VIII, 31, 32. — 2 Philip. II, 7. — 3 Jean, XIX, 11.
tant qu'il est le chef de l'Eglise (1), ou au Christ tout entier, dans son corps et dans ses membres. En effet, quand l'Apôtre dit au Galates : « Il ne dit pas: A ceux qui naîtront, comme parlant de plusieurs, mais comme d'un seul : Et à celui qui naîtra de toi, c'est-à-dire au Christ: » de peur qu'on n'appliquât ces paroles qu'au Christ né de la vierge Marie, saint Paul ajoute plus bas : « Car vous n'êtes tous qu'un dans le Christ Jésus. Et si vous êtes tous au Christ, vous êtes donc de la postérité d'Abraham (2). » Ailleurs, parlant aux Corinthiens de la charité et empruntant aux membres du corps une comparaison « Comme le corps, dit-il, est un, quoique ayant beaucoup de membres, et que tous les membres du corps, quoique nombreux, ne soient cependant qu'un seul corps; ainsi est le Christ. » Il ne dit pas: Ainsi est le corps du Christ; mais « ainsi est le Christ, » pour nous montrer que par le Christ on peut très-bien entendre le tout, c'est-à-dire le chef avec son corps, qui est l'Eglise. En beaucoup d'autres endroits de l'Ecriture nous trouvons qu'on prend le mot Christ dans le même sens, c'est-à-dire du Christ avec tous ses membres, avec ceux à qu'il a été dit: « Vous êtes le corps et les membres du Christ (3). » Il n'est donc point déraisonnable d'appliquer ces paroles : « Alors le Fils lui-même sera soumis à Celui qui lui a soumis toutes choses, » de les appliquer, dis-je, non-seulement au Christ comme chef de l'Eglise, mais aussi à tous les saints, qui ne font qu'un dans le Christ, une même race d'Abraham, soumise, en contemplant l'éternelle vérité, pour y trouver le bonheur, sans éprouver aucune résistance ni dans le corps ni dans l'âme, « en sorte que, » personne n'aimant plus son propre pouvoir, « Dieu soit tout en tous. »
LXX. — Sur ces paroles de l'Apôtre : « La mort a été absorbée dans la victoire. O mort, où est ta résistance ? Où est, ô mort, ton aiguillon ? Or l'aiguillon de la mort, c'est le péché, et la force du péché, la loi (4). »
Par mort, je perse, l’Apôtre entend ici l'habitude de la chair, qui résiste à la bonne volonté par l'attrait des jouissances temporelles. Il ne dirait pas : « O mort, où est ta résistance ? » s'il n'y avait pas eu résistance et combat. Or la lutte de la chair est décrite dans le passage suivant: « La chair convoite contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. En effet ils sont opposés l'un à l'autre, de sorte que vous
1 Eph. V, 23. — 2 Gal. III, 16, 28, 28. — 3 I Cor. XII, 12-97. — 4 Ib, XV, 64-68.
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ne faites pas ce que vous voulez (1). » La sanctification parfaite produit donc cet effet que tout appétit charnel est soumis à notre esprit éclairé et vivifié, c'est-à-dire à la bonne volonté. Et comme nous nous voyons maintenant privés de beaucoup de jouissances puériles, dont le refus causait à notre enfance les plus cruels tourments ainsi devons-nous croire qu'il en sera de toute délectation charnelle, quand une sainteté parfaite aura tout réparé dans l'homme. Mais tant qu'il y aura en nous quelque chose qui résiste à la bonne volonté, nous avons besoin du secours de Dieu par l'entremise des âmes pieuses et des bons anges, afin que si notre blessure nous incommode avant d'être guérie, elle ne détruise au moins pas en nous la bonne volonté.
Nous avons mérité cette mort par le péché : péché parfaitement libre, parfaitement volontaire, puisqu'il n'y avait, dans le paradis terrestre, aucune douleur, aucune privation de jouissance, qui pût, comme aujourd'hui, faire obstacle à la bonne volonté. Par exemple, si quelqu'un n'a jamais eu de goût pour la chasse, il reste pleinement libre de chasser ou de ne pas chasser, et on ne lui fait aucune peine en l'en empêchant. Mais s'il a abusé de cette liberté, en chassant contre l'ordre d'un maître, le plaisir s'insinuant peu à peu dans son âme, la blesse, au point que, s'il veut s'en abstenir, il ne le peut plus sans douleur et sans peine : ce qui ne lui fût point arrivé, si son âme avait conservé sa santé parfaite. « Donc l'aiguillon de la mort, c'est le péché,» parce que le péché procure une délectation qui met obstacle à la bonne volonté, et dont la privation cause de la douleur. Or, cette délectation, nous l'appelons mort, et avec raison, parce qu'elle consiste dans un défaut de l'âme devenue plus mauvaise. « Et la force du péché, c'est la loi ; » parce que les actions défendues par la loi sont commises avec plus de méchanceté et de perversité, que si elles n'étaient pas défendues. La mort sera donc absorbée dans la victoire, quand, l'homme étant entièrement sanctifié, les délectations charnelles auront disparu dans la jouissance parfaite des biens spirituels.
LXXI. — Sur ce passage de l'Ecriture : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ (2).
1. Comme l'observation de l'ancienne loi avait la crainte pour motif, aucun passage ne prouve
1 Gal. V, 17. — 2 Ib. VI. 2.
mieux que l'amour est le fruit du nouveau Testament, que celui où l'Apôtre nous dit : « Portez les fardeaux les uns des autres, et c'est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ. » On comprend qu'il parle ici de la loi que le Christ nous a faite de nous aimer les uns les autres, et sur laquelle il insiste jusqu'à dire «C'est en cela qu'on connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres (1). » Or le propre de cet amour est de porter mutuellement nos fardeaux. Mais ce devoir, qui n'est pas éternel, nous conduira certainement à l'éternelle béatitude, où il n'y aura plus de charges mutuelles à supporter. Maintenant donc pendant cette vie, c'est-à-dire pendant cette route, portons les fardeaux les uns des autres, pour mériter de parvenir à cette autre vie où il n'y a de fardeau d'aucune espèce. Ceux qui ont étudié les moeurs des animaux racontent que, quand les cerfs passent un bras de mer pour atteindre un pâturage dans une ale, ils se rangent de manière à supporter mutuellement le poids de leur tète ou plutôt de leurs bois, en sorte que chacun avance sa tête et la pose sur celui qui le précède. Et comme nécessairement le premier n'en trouve aucun autre pour lui rendre ce service, on ajoute que le poste est occupé tour à tour par les membres de la troupe, de manière que celui qui était en avant, fatigué de porter le poids de sa tête, passe en arrière et est remplacé par le second qui s'appuyait sur lui. C'est ainsi que, portant les fardeaux les uns des autres, ils traversent la mer jusqu'à ce qu'ils arrivent à la terre ferme (2). C'est peut-être cette particularité que Salomon avait en vue, quand il disait: « Que ton cerf chéri, que ton poulain bien-aimé s'entretiennent avec toi (3). » En effet, il n'y a pas de plus grande preuve d'affection que de porter les charges d'un ami.
2. Cependant nous ne pourrions mutuellement supporter nos charges, si nous étions affligés du même genre d'infirmité, et en même temps ; mais la diversité du temps et la variété dans les espèces d'infirmité font qu'on peut remplir ce devoir. Par exemple, tu porteras la colère de ton père, quand tu ne seras point irrité contre lui ; comme lui, à son tour, supportera avec douceur et calme le poids de la tienne, au jour où tu en seras dominé. Ceci se rapporte à la diversité du temps, quand ceux qui se doivent le support
1 Jean, XIII, 34, 35. — 2 Pline, l. VIII, ch. 32. — 2 Prov. V, 19.
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mutuel sont sujets à la même infirmité ; il s'agit en effet de la colère des deux côtés. Mais donnons un exemple de faiblesses différentes : quelqu'un a réprimé sa loquacité, mais n'a corrigé son opiniâtreté, tandis qu'un autre; toujours loquace, n'est plus obstiné ; ils doivent supporter charitablement, l'un la loquacité, l'autre l'opiniâtreté de son frère, jusqu'à ce qu'ils soient guéris tous les deux. Mais la même infirmité se produisant chez deux hommes en. même temps, ne peut être l'objet du support mutuel, parce qu'elle devient obstacle pour elle-même. A l'égard d'un tiers, deux hommes irrités peuvent tomber d'accord et se supporter; si tant est qu'on puisse appeler cela support, et non mutuel soulagement. C'est ainsi que deux hommes tristes pour le même sujet, se supportent mieux, s'appuient mieux l'un sur l'autre, que si l'un était triste et l'autre joyeux ; mais s'ils sont la cause de leur mutuelle tristesse, ils ne peuvent plus se supporter. Dans ces sortes d'affections, il faut quelque peu condescendre à la maladie même dont on veut guérir son prochain, et cela, non pour la partager entièrement, mais pour lui venir en aide, absolument comme on se baisse pour tendre la main à quelqu'un qui est à terre. En effet on ne se couche pas à côté de lui pour partager sa situation; on se contente de s'incliner, pour l'aider à se relever.
3. Aucun motif n'est plus puissant pour nous déterminer à remplir volontiers le devoir du support mutuel, que le souvenir de ce que le Seigneur a souffert pour nous. C'est ce que l’Apôtre nous rappelle quand il nous dit : « Ayez en vous les sentiments qu'avait en lui le Christ-Jésus. Il avait la nature de Dieu, et il n'a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu ; et pourtant il s'est anéanti lui-même, prenant la forme d'esclave, ayant été fait semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors ; il s'est- humilié lui-même, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. » Plus haut il avait dit : « Chacun ayant égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux d'autrui (1). » C'est à cette pensée qu'il rattache ce que nous venons de citer, puisqu'il le fait suivre immédiatement de ces mots : « Ayez en vous les sentiments qu'avait en lui le Christ Jésus. » Son but est de nous montrer que si le Seigneur, en tant qu'il était le Verbe fait chair et qu'il a habité parmi nous (2), bien qu'il fût sans
1 Phil. II, 4-8. — 2 Jean, I, 14.
péché, a cependant porté le poids de nos péchés, ayant égard, non à ses propres intérêts, mais aux nôtres : nous devons, à son imitation, supporter volontiers nos charges mutuelles.
4. A cette pensé s'en ajoute une autre : le Seigneur a revêtu l'humanité, et nous, nous sommes hommes ; et nous devons considérer que nous avons pu, que nous pouvons encore éprouver cette peine d'esprit ou de corps, dont nous voyons le prochain affligé. Supportons donc son infirmité comme nous voudrions qu'il la supportât en nous, si par hasard nous l'éprouvions et qu'il en fût exempt. C'est le sens de ces paroles de l'Apôtre : « Je me suis fait tout à tous, pour les sauver tous (1). »Il pensait qu'il aurait pu lui-même être atteint du défaut dont il désirait affranchir les autres. C'était donc chez lui compassion, et non mensonge, comme quelques-uns l'en soupçonnent, surtout ceux qui ont intérêt à abriter sous le patronage d'un grand nom leurs propres mensonges qu'ils ne peuvent plus contester.
5. Tu dois aussi songer qu'il n'est pas d'homme qui ne puisse avoir, quand même on ne la verrait pas, quelque bonne qualité que tu n'as pas encore, et qui lui donne sur toi un avantage incontestable. Cette pensée est très-propre à refouler et à dompter l'orgueil. Parce qu'il y a en toi quelque bien manifeste, éclatant, ne t'imagine pas qu'un autre n'en puisse avoir qui soit caché, qui soit même d'une plus grande -valeur et l'élève au dessus de toi à ton insu. Car l'Apôtre ne nous commande ni l'erreur ni l'adulation, quand il nous dit : « Rien par esprit de contention ni par vaine gloire, mais par humilité d'esprit, croyant les autres au dessus de soi (2). » Il ne faut pas non plus que ce sentiment ne soit qu'apparent ; nous devons réellement croire qu'il peut y avoir dans un autre quelque mérite secret qui lui donne la supériorité sur nous, bien que notre mérite apparent semble nous placer au dessus de lui. Ces pensées, en abattant l'orgueil et en excitant la charité, font que l'on supporte les fardeaux de ses frères, non seulement avec patience, mais avec un très grand plaisir. Or il ne faut jamais juger un inconnu, et on ne tonnait que par l'amitié. Et si nous supportons avec plus de courage les défauts de nos amis, c'est que leurs bonnes qualités nous charment et nous captivent.
6. Nous ne devons donc jamais repousser l'amitié d'un homme qui cherche à se lier avec
1 I Cor. IX, 22. — 2 Phil. II, 8.
avec nous. Non qu'on doive l'admettre immédiatement ; mais il faut désirer de pouvoir le faire, et le traiter en conséquence. Or nous pouvons appeler ami celui à qui nous nous ouvrons en confiance sur tous nos projets. Et si quelqu'un n'ose aspirer à notre amitié, par égard pour la considération dont nous jouissons dans le monde ou le rang que nous occupons, il faut descendre jusqu'à lui et lui offrir, avec bonté et déférence, ce qu'il n'ose demander par lui-même. Rarement, il est vrai, mais enfin quelquefois, il arrive que nous connaissons plus tôt les défauts que les bonnes qualités de celui que nous voulons admettre dans notre amitié; en sorte que, blessés et en quelque sorte repoussés, nous l'abandonnons, sans avoir cherché à pénétrer ce qu'il recèle de bon au dedans de lui. C'est pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui veut faire de nous ses imitateurs, nous exhorte à supporter les infirmités du prochain, afin d'arriver, à l'aide d'une tolérante charité, à certaines bonnes qualités, où nous puissions nous arrêter avec complaisance. Il dit en effet : « Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui ont besoin de médecin, mais ceux qui sont malades (1). » Si donc, pour l'amour du Christ, nous ne devons pas repousser d'homme qui est peut-être entièrement envahi par la maladie, parce que le Verbe de Dieu a le pouvoir de le guérir ; beaucoup moins devons-nous éloigner celui qui a7pu nous paraître entièrement malade, parce qu'au début de notre amitié nous n'avons pu supporter en lui certaines blessures, et que nous avons, chose plus grave, osé, dans, un sentiment d'aigreur, porter sur lui un jugement téméraire, au mépris de cette parole : « Ne jugez pas, afin de n'être point jugés; » et de cette autre : « Selon la mesure avec laquelle vous aurez mesuré, mesure vous sera faite (2). » Souvent aussi les bonnes qualités apparaissent les premières ; mais alors encore ii faut se défendre de juger témérairement par bienveillance, pour ne pas être pris au dépourvu et vivement blessé quand le mal se montrera après ces premières apparences, et changera peut-être, ce qui est un crime, ton affection hasardée en une haine violente. Quand même le mal qui se découvre plus tard, frapperait tout d'abord, sans avoir été précédé d'aucun bien, il faudrait pourtant le supporter, en attendant de pouvoir tout mettre en oeuvre pain le guérir : à combien plus forte raison ne le doit-on
1 Matt. IX, 12. — 2 Ib. VII, 1, 2.
pas, quand le bien a paru d'avance et s'est présenté comme un gage, pour nous faire supporter le mal qui devait faire suivre ?
7. C'est donc la loi du Christ que nous portions les fardeaux les uns des autres. Or, en aimant le Christ, nous supportons facilement l'infirmité d'un homme, que nous n'aimons pas encore pour le bien qui est en lui. Nous pensons alors que le Seigneur, objet de notre amour, est mort pour lui. L'apôtre Purifiions inspire cette charité, quand il dit: « Ainsi par ta science, périra ton frère encore faible, pour qui le Christ est mort (1) ! » Que si nous sommes moins disposés à aimer cet infirme, à cause du vice même qui fait son infirmité, voyons en lui celui qui est mort pour lui. Or ne pas aimer le Christ, ce n'est pas une maladie, mais la mort. C'est pourquoi veillons avec soin, implorons la miséricorde de Dieu et prenons garde de manquer d'égards pour le Christ à cause d'uni infirme, quand nous devons aimer cet infirme à cause du Christ.
LXXII. — Des temps éternels.
On peut demander comment l'apôtre saint Paul a pu écrire: « Avant les temps éternels (2) ? » S'il s'agissait du temps, comment est-il éternel? A moins que l'Apôtre n'ait voulu dire: avant tous les temps. S'il avait dit simplement avant les temps, sans ajouter éternels, on pourrait l'entendre de certains temps, précédés d'autres temps. Il a mieux aimé dire temps éternels» que tous les temps, peut-être parce que le temps n'a pas son origine dans le temps. Par temps éternel a-t-il entendu l'immortalité, aevum, qui diffère du temps en ce qu'elle est permanente, tandis que le temps est sujet à variations (3)?
LXXIII. — Sur ces paroles: « Être reconnu pour homme par les dehors, habitus (4). »
Ce monde dehors, habitus, peut s'entendre de plusieurs façons: tantôt c'est l'état de l'âme, l'habitude proprement dite, comme l'intelligence d'une science quelconque, confirmée et fortifiée par d'usage; tantôt c'est l'état du corps, dans le sens où-nous disons que l'un a plus d'embonpoint ou de force qu'un autre, ce qu'on appelle proprement état de santé; tantôt c'est l'enveloppe extérieure que nous donnons à nos membres, et dans ce sens nous disons qu'un homme est vêtu, chaussé, armé, et le reste. Dans toutes ces significations, admettant que le mot habitus vienne du verbe avoir, habere, il est évident que cette expression habitus, ne s'entend que d'une chose
1 I Cor. VIII, 1. — 2 Tit. I, 2. — 3 Cité de Dieu, l, XII, ch. 16. — 4 Phil. II. 7.
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accidentelle, qu'on peut avoir ou n'avoir pas. En effet l'instruction est accidentelle pour l'âme, comme l'embonpoint et la force pour le corps, les vêtements et les armes pour nos membres: en sorte que l'âme pourrait rester ignorante, si elle était privée d'instruction ; le corps maigre et languissant, à défaut de chyle et de force; et un homme rester nu, sans armes et marcher nu-pieds. Le mot habitus s'applique donc à tout ce quine nous est qu'accidentel.
Il y a cependant une différence : certains de ces accidents, pour devenir habituels, ne sont point transformés par nous, mais nous absorbent en eux, tout en restant entiers et immuables ; telle est la sagesse, par exemple, qui ne subit pas de changement quand elle vient chez l'homme, mais qui change l'homme lui-même, en le rendant sage de fou qu'il était. D'autres, au contraire, changent et sont changés: comme la nourriture, par exemple, qui perd son espèce propre, pour s'assimiler à notre corps, et, d'autre part, le restaure de manière à changer sa maigreur et sa faiblesse en force et en embonpoint. D'autres enfin subissent un changement pour former l'habit, habitum, et reçoivent en quelque sorte une forme de ceux auxquels ils s'appliquent, comme un vêtement, par exemple, qui n'a plus, quand on l'ôte et qu'on le met de côté, la même forme que quand il couvre nos membres. Il prend donc, quand on le revêt, une forme qu'il n'a plus quand on s'en dépouille, bien que, dans les deux cas, nos membres restent dans le même état. Si ce n'était point pousser les choses jusqu'à la subtilité, on pourrait encore désigner une quatrième espèce : celle des accidents qui ne produisent et ne subissent aucun changement, comme par exemple un anneau au doigt. Mais, à y regarder de près, cette quatrième espèce n'existe pas ou est très-rare.
2. Quand donc l'Apôtre parlait du Fils unique de Dieu au point vue de la divinité, en tant qu'il est très véritablement Dieu, il a dit qu'il « est égal au Père. » Que ce n'eût point été chez lui « usurpation, » c'est-à-dire convoitise du bien d'autrui, de rester toujours dans cette égalité, de ne point revêtir la nature humaine, de ne point paraître comme homme aux yeux des hommes. Mais il s'est anéanti lui-même; » non en changeant sa propre forme, mais « en prenant la forme d'esclave » non en se transformant en homme, aux dépens de son immutabilité, mais en revêtant la forme humaine, de manière à être fait semblable aux hommes » non pour lui, mais pour ceux aux yeux desquels il apparaissait sous cette forme, « et reconnu pour homme par les dehors, habitu (1), » c'est-à-dire qu'ayant la nature humaine, il a été reconnu pour homme. Car il ne pourrait être reconnu comme Dieu par ceux qui avaient le coeur impur, qui ne pouvaient voir le Verbe au sein du Père, à moins qu'il ne prit une forme visible pour eux, et par laquelle ils pussent être conduits à la lumière intérieure.
Or cette manière d'être n'appartient pas au premier genre d'accidents. dont nous avons parlé ; car la nature de l'homme n'a point, en restant telle, transformé en elle la nature divine; ni au second genre, car l'homme n'a pas changé Dieu, pour être ensuite changé par lui; ni au quatrième, car la nature humaine n'a pas été prise de manière à n'opérer en Dieu et à ne recevoir de Dieu aucun changement; c'est donc au troisième qu'il faut se rattacher. En effet le Seigneur a revêtu la nature humaine, pour la changer en mieux et lui donner une forme ineffable, bien plus parfaite, bien mieux adaptée que celle qu'un vêtement reçoit du corps humain. L'Apôtre a assez indiqué le sens de ce mot « les dehors, » habitus, en disant : « fait semblable aux hommes ; » car ce n'est point par transformation, mais par les dehors, habitu, que le Christ s'est revêtu de la nature humaine, pour se l'unir en un sens, lui donner sa forme, et l'associer à son immortalité et à son éternité. Les Grecs donnent proprement le nom de exeis, habitude, à cet état de l'âme qui résulte de l'acquisition de la sagesse et de la science ; tandis qu'ils réservent le mot de skhema, habit, pour exprimer l'état du corps, vêtu ou armé, par exemple. Or c'est dans ce dernier sens que l'Apôtre parle; car nous lisons skhemati , dans les exemplaires grecs, ce que nous trouvons traduit par habitu dans les exemplaires latins. D'où il faut conclure que le V