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jubilatedeo
Description du blog :
Catéchèse catholique -Messe du jour (commentaire et homélie) -Les Saints du jour (leurs vies)
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
28.05.2007
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24.11.2009

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Saint Ignace de Loyola (1491 - 1556)

Saint Ignace de Loyola: Principe et Fondement

Publié le 16/02/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Principe et Fondement (1)

L'homme(2) est créé (3)pour louer,
respecter et servir Dieu (4)notre Seigneur
et par là sauver son âme(5),
et les autres choses (6)sur la face de la terre
sont créées pour l'homme,
et pour l'aider dans la poursuite de la fin
pour laquelle il est créé.

D'où il suit que l'homme doit user de ces choses
dans la mesure (7)où elles l'aident pour sa fin
et qu'il doit s'en dégager
dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle(8) à cette fin.

Pour cela il est nécessaire de nous rendre indifférents(09)
à toutes les choses créées,
en tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre-arbitre(10)
et qui ne lui est pas défendu ;
de telle manière que nous ne voulions pas, pour notre part, davantage la santé que la maladie(11), la richesse que la pauvreté, l'honneur que le déshonneur, une vie longue qu'une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste,
mais que nous désirions et choisissions uniquement (12)ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés(13).



(1)"Principe et Fondement"

Le sens de ce titre est donné par saint Ignace quand celui-ci, dans la troisième remarque préliminaire qu'on appelle annotation, définit précisément les Exercices spirituels : "Dans tous les exercices spirituels qui suivent, nous nous servons de l'intelligence pour discourir et de la volonté pour s'affecter." L'auteur ajoute que nous respecterons davantage ce qui nous aura affectés que ce que nous aurons pensé.

Le schéma de saint Ignace, dans tous les Exercices, est alors de commencer par la tête afin de discerner ce qui nous touche pour nous mettre à en parler. Après ces remarques introductives, il pose son Principe et Fondement dont le genre littéraire est celui de l'exposé théologique de son temps, à savoir l'enchaînement de trois syllogismes qui contraignent l'intelligence. Aussitôt après, saint lgnace propose la série des examens - texte beaucoup plus difficile - qui est un apprentissage pour repérer la façon dont chacun vit concrètement. Il est montré aux personnes qui se préparent aux exercices ce qui devrait être; une fois qu'elles ont identifié les principes, il leur est demandé de regarder leur vie pour mesurer l'écart entre ce qui devrait être et ce qui est.

Il faut donc bien comprendre que ce Principe et Fondement est destiné à être complété par une réflexion qui doit conduire le retraitant à une authentique évaluation de sa vie et de son comportement général.


(2)" L'homme ..."

Le substantif "homme" signifie ici tous et chacun dans le sens que l'universalité de l'homme est présente en chaque individu, masculin ou féminin. Saint lgnace réfère à la conception biblique et scolastique de l'homme


(3)" ... est créé ... "

Le temps employé, dans toute la tradition biblique, jusqu'à une période récente, était un parfait c'est-à-dire un duratif, un présent qui dure. Je suis créé hier, maintenant et demain. Le Prologue de l'Évangile de saint Jean est écrit également au temps dit duratif : "Au principe est le verbe", il s'agit, là aussi, d'un présent qui, depuis le commencement, dure jusqu'à ... sans que nous puissions dire quand le commencement et la fin auront lieu. Mais, c'est maintenant que Dieu me communique l'être, c'est maintenant qu'il me rejoint et, par un acte contemporain de mon présent, me fait exister.

J'ajoute qu'en espagnol le mot est criado qui désigne aussi un éleveur. La création est alors pensée non sur le mode de la fabrication de l'objet mais sur le mode de la naissance et de l'élevage. En réalité, la création renvoie au souci et à l'acte d'élever un enfant en commençant par sa conception et sa naissance, en continuant par l'apprentissage de la parole et en le conduisant, finalement, jusqu'au moment où, adulte, il peut mener sa vie et se marier.


(4)" ... louer, respecter et servir ... "

Au lieu de "respecter", il est écrit "hazer reuerencia", à savoir "faire révérence". Dans les sociétés anciennes où les hommes vivaient en grande promiscuité domestique, l'enjeu des relations était de se trouver à la bonne distance pour pouvoir communiquer. A la cour d'Espagne, quand une personne en rencontrait une autre, un certain nombre de gestes devaient être accomplis pour établir avec elle une juste relation. Or, cette attitude corporelle voulait exprimer une marque de respect, l'exigence de laisser à l'autre la place qui lui était propre pour ne pas l'envahir.

Dans l'acte de louer, nous reconnaissons implicitement que ce que nous considérons est bien et bon; le risque d'une telle reconnaissance est alors d'aspirer à nous emparer de ce qui est bien et bon. En respectant, en faisant révérence, nous gardons la distance grâce à quoi nous évitons l'appropriation et entrons en relation, une relation de service en l'occurrence. Le respect est cette procédure qui permet le passage de la louange au service.


(5)"... sauver son âme ..."

Nous risquons de projeter un dualisme âme/corps sur les textes anciens. A l'époque de saint Ignace, selon la grande tradition scolastique, le mot âme était entendu comme signifiant l'homme dans sa totalité vivante, comme réalité spirituelle alors que le corps signifiait cette même totalité mais comprise comme réalité matérielle. L'âme et le corps n'étaient pas pensés comme deux choses distinctes qui se mélangent mal mais comme étant deux façons de désigner une unique réalité. Le dualisme était étranger à saint lgnace comme il était étranger à saint Thomas d'Aquin.

En définitive, ce qu'il s'agit de sauver ce n'est pas le principe spirituel séparément du corps, c'est le tout concret de la personne humaine, à savoir le corps de l'homme en tant qu'il est animé ou - c'est synonyme - vivant.

Saint lgnace ne veut pas entacher l'adoration de quelque intérêt : il ne s'agit d'adorer pour sauver son âme. Mais Ignace convertit ici toute forme d'intéressement en un mouvement qui se tourne d'abord vers Dieu comme principe et fin. Il ne s'agit ni de se dissoudre en Dieu ni de se prendre soi-même comme fin, il s'agit de recevoir totalement de Dieu la grâce d'être entièrement soi-même. En louant, respectant et servant, l'homme donne à Dieu d'être Dieu et, dans un même mouvement, donne à lui-même d'être pleinement homme.


(6)"... et les autres choses ... "

Pour comprendre cette expression, il me paraît utile de s'inspirer de l'Épître aux Éphésiens. En effet, il est dit que Dieu a choisi l'homme et, ayant choisi l'homme, il créa toutes choses pour que l'homme puisse, dans les choses, choisir Dieu. Or n'étant pas Dieu, l'homme n'est pas pure relation de sujet à sujet, il est à la fois objet et sujet, il participe aussi du monde des choses. Ainsi l'enjeu de l'existence - la suite du texte l'exprimera clairement - est de se libérer d'un attachement désordonné aux choses, y compris à l'égard de ce qui en nous et en nos semblables participe du monde des choses afin de les utiliser pour choisir Dieu, qui seul permet la relation de sujet à sujet, de soi avec Dieu et de soi avec l'autre homme.

L'homme se situe en une position intermédiaire puisqu'il est chose et sujet et, sous ce dernier rapport, comme Dieu. Le rapport aux choses ne doit pas l'absorber mais le révéler comme sujet. La question du comment trouve sa réponse dans la suite du texte.


(7)" ... user de ces choses dans la mesure où, ... s'en dégager dans la mesure où ... "

C'est en terme de mesure, d'évaluation, que le texte se poursuit. Il importe maintenant de discerner les bons moyens pour réaliser la fin, vivre un rapport aux choses qui nous permette une relation de sujet à sujet, de soi avec Dieu.

Or, le rythme de la phrase suggère le mouvement d'une balance et cette balance est d'emblée faussée. User, en effet, ne s'oppose pas à "ne pas user", mais à "se dégager". La balance devrait être juste et ne l'est pas. Avant de faire la pesée, il nous faut faire la tare de la balance. Nous sommes engagés dans les choses - nous pourrions même dire englués - de telle sorte qu'il y a quelque chose à faire pour rétablir un rapport juste avec les choses. C'est comme si nous étions toujours mal partis ; il nous faut concevoir un nouveau commencement pour rétablir les conditions d'une juste évaluation, d'une bonne mesure.



(8) " ... obstacle ... "

C'est tout l'enjeu de l'exercice spirituel qui commence. Le premier constat que ce texte nous invite à faire est de reconnaître que nous ne sommes pas vraiment libres. Théoriquement nous devrions nous servir des choses de telle manière que nous puissions vivre des relations altruistes avec les autres personnes, mais, pratiquement, nous apercevons des attachements désordonnés qui entravent nos relations. Notre premier travail doit donc être un repérage de ce dont nous devons nous détacher dans la mesure où cela fausse la pesée.


(9)" ... nous rendre indifférents ... "

L'indifférence n'est pas la tare, elle est l'acte de mettre les plateaux en équilibre pour être en mesure de bien choisir. Ce qui suppose de faire la tare. D'ailleurs, saint lgnace ne parle pas d'indifférence. "l1 est nécessaire de nous rendre indifférents" écrit-il, il ne s'agit donc pas d'un état - être sans désir - mais d'un acte qui se donne comme le préalable au choix véritable, qui libère les conditions pour apercevoir les vraies préférences.

Il s'agit donc, non pas de nous sentir sans préférence ce qui serait contradictoire à notre humanité - mais d'éprouver qu'une manière d'être attaché aux choses entrave la vie de notre liberté. En conséquence, un désengagement provisoire s'impose à nous afin d'entrer dans une libre préférence. Avant de faire le choix, il convient de créer l'alternative, de prendre de la distance, de nous "défasciner".



(10)" ... notre liberté de notre libre-arbitre ... "

La liberté comme telle est de choisir le bien. Le libre-arbitre, en revanche, est d'avoir la faculté de ne pas le choisir. Mais saint lgnace n'oublie pas qu'il existe des situations humaines où le choix n'est plus à faire. Une personne mariée a fait le choix de se marier, elle est liée par un sacrement à une autre personne, elle n'a plus la possibilité de ne pas choisir ce qu'elle a déjà choisi.

Ainsi, si nous lisons toute la phrase du texte, il est signifié précisément que la liberté n'a pas à choisir là où elle s'est engagée. Lorsque nous nous sommes déterminés dans un choix légitime et bon, il n'est pas question de nous rendre indifférents puisqu'il n'est plus question de choix.


(11)" ... pas davantage la santé que la maladie ... "

Il faut comprendre qu'il s'agit d'un texte théorique, c'est-à-dire général. Saint lgnace prend soin de donner des exemples universels, il ouvre le champ des possibilités pour, ensuite, dans l'expérience spirituelle des Exercices, discerner ce qui dans la vie concrète d'une personne singulière est à mettre en équilibre, à évaluer et peser. Mais - pour considérer ces exemples généraux - il est clair que tout homme, par nature, désire la santé. Seulement, nous constatons qu'il existe des cas où, dans notre histoire propre, il nous faut prendre le risque d'être malade. Il serait nuisible à la liberté et à nos relations aux autres de toujours nous protéger nous-mêmes. Certes, nous n'avons pas à désirer être malades, il s'agit de relativiser le désir d'être et de demeurer en bonne santé. Combien d'hommes s'empêchent de vivre par peur d'être malades ou par peur de mourir ?

(12)" ... nous désirions et choisissions uniquement ..."

La notion négative et générale de l'indifférence fait place désormais à la notion positive et même vivante du désir et du choix. Le "pas... plus" devient par le surgissement du désir et du choix, un "uniquement" qui engendre le "davantage". Les choses, les créatures choisies se découvrent plus vastes qu'elles-mêmes. Elles donnent accès à un autre. Le désir peut s'investir à travers quelque chose, en restant désir, précisément parce que l'étape du renoncement et l'indifférence lui permettent d'exister comme tel. La volonté comme puissance d'action peut, à l'aide du discernement de l'intelligence qui vient d'être fait, envisager de se distinguer de son attachement aux choses pour s'ouvrir toujours plus à l'Autre.


(13)" ... la fin pour laquelle nous sommes créés ... "

En sa conclusion, le texte renoue avec le vocabulaire de la finalité et de la création qui l'introduisait.

Cette fin de la créature, présentée abstraitement au départ, devient, au terme, l'invitation à une expérience que Dieu seul comble notre désir, non pas en le saturant comme on remplit un vide, mais en le suscitant toujours davantage. J'ajoute que nous commençons toujours par un discernement dans les Exercices entre ce qui conduit à Dieu et ce qui n'y conduit pas et, ensuite, une fois abandonnés les choix qui sont des impasses, il importe de discerner qu'il existe des choses susceptibles de conduire à Dieu plus que d'autres. Toutes conduisent à Dieu, mais certaines me conduiront moi plus que d'autres.

En conclusion, il faut comprendre que le "Principe et Fondement" met en oeuvre le désir dans la perspective d'un choix et donne ainsi à méditer le passage de la créature de son origine à sa fin.








St Ignace de Loyola (suite 3) Autobiographie

Publié le 13/02/2008 à 12:00 par jubilatedeo
St Ignace de Loyola (suite 3) Autobiographie
Chapitre huitième





Et ainsi il partit pour Paris, seul et à pied. Il arriva au mois de février, environ, et, selon ce qu¹il me raconta, ce fut en l¹année 1528 ou 1527*. [*Tandis qu¹il était
prisonnier à Alcalà naquit le prince d¹Espagne, par là on peut situer dans le temps tous ces évènements, même ceux du passé (37).]. Il s¹installa dans une maison où
se trouvaient des Espagnols et il alla étudier les Humanités à Montaigu, voici pourquoi : on l¹avait fait avancer dans ses études avec tant de hâte qu¹il se trouvait fort
dépourvu de bases. Il se mit à étudier avec les jeunes enfants selon la méthode et le programme en usage à Paris.
En échange d¹une lettre de crédit qu¹on lui avait donnée à Barcelone, un marchand lui paya, dès son arrivée à Paris, vingt-cinq écus. Il les confia à l¹un des
Espagnols de l¹auberge où il était descendu, lequel, en peu de temps, les dépensa et fut incapable de les rembourser. Aussi le Carême passé, le Pèlerin n¹avait plus
rien de son pécule, à la fois parce qu¹il l¹avait entamé un peu lui-même et pour la raison qui vient d¹être dite. Il fut contraint de mendier et même de quitter la maison
où il habitait.
Il fut recueilli à l¹hôpital Saint-Jacques au-delà des Innocents (38). Il en éprouvait une grande incommodité pour ses études parce que l¹hôpital était à une bonne
distance du collège Montaigu et qu¹il lui fallait, pour trouver la porte ouverte, arriver le soir au premier coup de l¹angelus et ne sortir, le matin, qu¹au jour. Dans ces
conditions il ne pouvait pas fréquenter les cours aussi bien qu¹il aurait dû. Il éprouvait aussi une autre gêne du fait qu¹il devait demander l¹aumône pour substituer.
Comme depuis près de cinq ans ses douleurs d¹estomac avaient cessé, il s¹était remis à pratiquer de plus grandes pénitences et abstinences. Ayant mené quelque
temps cette vie d¹hôpital et de mendicité et voyant qu¹il ne faisait guère de progrès dans ses études, il se mit à réfléchir sur ce qu¹il devait faire. Voyant que certains
étudiants servaient, dans les collèges, de domestiques à certains régents et avaient le temps d¹étudier, il résolut de chercher un maître.



Il se livrait en soi-même à une considération et à un projet ‹ où il trouvait consolation ‹ qui étaient d¹imaginer que son maître serait le Christ. Et à l¹un des écoliers
en pension chez ce maître il donnerait le nom de saint Pierre et à un autre celui de saint Jean et ainsi de suite pour chacun des Apôtres. « Quand le maître me
donnera un ordre, je penserai que c¹est le Christ qui me le donne et quand ce sera un autre je penserai que c¹est saint Pierre. » Il mit beaucoup de diligence à
trouver un poste de serviteur, il en parla d¹une part au bachelier Castro et aussi à un moine du couvent des Chartreux qui connaissait beaucoup de régents, et à
d¹autres personnes également. Jamais il ne leur fut possible de lui trouver un maître.
À la fin, comme il n¹avait pas obtenu de solution, un moine espagnol lui suggéra qu¹il serait préférable pour lui d¹aller chaque année dans les Flandres, d¹y perdre
deux mois, peut-être moins, afin d¹en rapporter de quoi pouvoir étudier tout le reste de l¹année (39). Cette solution, après qu¹il l¹eut recommandée à Dieu, lui parut
bonne. Mettant à profit ce conseil, il rapportait chaque année des Flandres de quoi subsister médiocrement. Une fois il passa en Angleterre et il y recueillit plus
d¹aumônes que d¹habitude ailleurs, les autres années.
Revenu pour la première fois des Flandres, il se mit, avec plus d¹intensité que de coutume, à se livrer à des entretiens spirituels : il donnait en même temps les
Exercices à trois disciples, à savoir à Peralta, au bachelier Castro, qui était en Sorbonne, et à un Biscayen qui était à Sainte-Barbe et qui s¹appelait Amador. Tous
trois firent de grands changements dans leur vie et tout de suite ils donnèrent tout ce qu¹ils avaient à des pauvres, même leurs livres. Ils se mirent à demander
l¹aumône à travers Paris et ils s¹en allèrent loger à l¹hôpital Saint-Jacques où le Pèlerin avait habité auparavant et qu¹il avait quitté pour les raisons indiquées
ci-dessus. Cela fit grand tapage dans l¹Université parce que les deux premiers étaient des personnes en vue et très connues. Tout de suite, les Espagnols se mirent à
livrer bataille aux deux maîtres et, ne pouvant les convaincre de revenir à l¹Université, en dépit de leurs raisonnements et arguments nombreux, ils se rendirent un
jour, en force et l¹arme à la main, à Saint-Jacques, et ils les tirèrent de l¹hôpital.



Les ayant ramenés à l¹Université ils conclurent avec eux l¹arrangement que voici : après qu¹ils auront achevé leurs études ils pousseront plus avant la réalisation de
leurs projets. Le bachelier Castro se rendit dans la suite en Espagne, prêcha quelque temps à Burgos et se fit moine chartreux à Valence. Peralta partit pour
Jérusalem à pied, par un capitaine, un de ses parents ; lequel trouva le moyen de le conduire au pape et fit en sorte qu¹on lui ordonnât de retourner en Espagne. Ces
faits se passèrent non pas tout de suite mais quelques années plus tard.
De grands murmures s¹élevèrent dans Paris, surtout parmi les Espagnols, contre le Pèlerin. Notre Maître de Gouvea, disant qu¹il avait rendu fou Amador, étudiant
de son collège, annonça qu¹il prenait la décision suivante : la première fois que le Pèlerin viendrait à Sainte-Barbe, il lui ferait donner une salle en tant que séducteur
des écoliers (40).



L¹Espagnol en compagnie duquel il avait vécu au début de son séjour et qui avait dépensé son argent sans le rembourser, partit pour l¹Espagne, via Rouen.
Comme il attendait à Rouen le passage sur un bateau, il tomba malade. Le Pèlerin sut la chose par une lettre que l¹autre lui envoya et le désir lui vint d¹aller rendre
visite au malheureux et de l¹aider. Il pensait aussi que dans cette circonstance il pourrait le gagner afin que, laissant le monde, il se livrât tout à fait au service de Dieu.
Et pour pouvoir réussir, il eut le désir de faire les 28 lieues qu¹il y a de Paris à Rouen, à pied déchaussé, sans manger ni boire. Faisant oraison à ce propos, il se
sentait très craintif. À la fin il se rendit à Saint-Dominique et là il résolut d¹aller à Rouen de la manière susdite. Déjà s¹était dissipée la grande peur qu¹il avait eue de
tenter Dieu.
Le jour suivant, au matin, jour où il devait partir, il se leva de bonne heure et, tandis qu¹il commençait de s¹habiller, il lui vint une frayeur si grande qu¹il avait
presque l¹impression de ne pouvoir s¹habiller jusqu¹au bout. En dépit de cette répugnance, il sortit de la maison, et de la ville également, avant qu¹il ne fît bien jour.
Cependant sa peur durait sans cesse. Elle le poursuivit jusqu¹à Argenteuil qui est un bourg à trois lieues de Paris en direction de Rouen et où se trouve, dit-on, la
tunique de Notre Seigneur (41). Ayant traversé ce bourg dans ce tourment spirituel, il monta sur une hauteur et là son angoisse commença de se dissiper. Il lui vint
une grande consolation et une énergie spirituelle accompagnées de tant d¹allégresse qu¹il se mit à crier au milieu des champs et à parler avec Dieu, etc. Il fut hébergé
ce soir-là, avec un pauvre mendiant, dans un hôpital, ayant parcouru durant le jour quatorze lieues. Le lendemain il logea dans un hangar à paille. Le troisième jour il
arriva à Rouen. Pendant tout ce temps il resta sans manger ni boire et pieds nus, comme il avait décidé. À Rouen, il réconforta le malade et l¹aida à s¹embarquer
pour l¹Espagne. Il lui donna des lettres, l¹adressant aux compagnons qui étaient à Salamanque, c¹est-à-dire Clixto, Cacérès et Arteaga.
Pour ne plus avoir à parler de ces compagnons, disons quel fut leur sort : tandis que le Pèlerin était à Paris, il leur écrivait souvent, selon l¹accord qu¹ils avaient
conclu, et il leur avait signalé le peu de commodité qu¹il trouvait de les faire venir à Paris pour leurs études. Cependant il imagina d¹écrire à Doña Leonor de
Mascarenhas (42) d¹aider Calixto en lui donnant des lettres pour la Cour du roi de Portugal des lettres pour la Cour du roi de Portugal afin qu¹il pût obtenir une des
bourses que ce roi donnait pour Paris. Doña Leonor fournit ces lettres à Calixto, lui offrit une mule sur laquelle il pût voyager et une peite somme pour ses dépenses.
Calixto alla à la Cour du roi de Portugal mais à la fin il ne se rendit pas à Paris. Il préféra retourner en Espagne et partir ensuite pour les Indes de l¹Empereur (43) en
compagnie d¹une béate. Puis, rentré en Espagne, il repartit pour ces mêmes Indes et revint riche en Espagne, émerveillant, à Salamanque, tous ceux qui l¹avaient
autrefois connu. Cacérès retourna à Ségovie, qui était sa ville natale, et là, il se mit à vivre de telle façon qu¹il semblait avoir oublié son premier projet. Arteaga fut
nommé commandeur. Puis, à une époque où la Compagnie de Jésus était déjà fondée à Rome, on lui donna un évêché aux Indes. Il écrivit au Pèlerin qu¹il
abandonnait cet évêché à un membre de la compagnie. Il lui fut répondu qu¹on déclinait son offre. Il partit alors pour les Indes de l¹Empereur, devint évêque et
mourut là-bas dans des conditions étranges : il était malade, il y avait là deux flacons d¹eau tenus au frais, l¹un plein d¹une eau que le médecin avait prescrite, l¹autre
plein d¹eau de Soliman, un poison. On lui donna par erreur le second, qui le tua.
Le Pèlerin revint de Rouen à Paris et apprit que les aventures de Castro et de Peraltra avaient suscité de grandes rumeurs contre lui et que l¹Inquisiteur l¹avait fait
demander. Mais il ne voulut pas attendre. Il s¹en alla chez l¹Inquisiteur, lui dit qu¹il avait su qu¹on voudrait, (cet Inquisiteur, lui dit qu¹il avait su qu¹on le cherchait et
qu¹il était prêt à tout ce qu¹on voudrait, (cet Inquisiteur s¹appelait Notre Maître Ori, religieux de Saint-Dominique), mais qu¹il le priait d¹expédier vite son affaire
parce qu¹il avait l¹intention d¹entrer à la Saint-Remi au Cours des Arts. Il désirait que ces choses fussent déjà passées, de manière à pouvoir mieux s¹appliquer à ses
études. Mais l¹Inquisiteur ne le convoqua plus. Il lui dit simplement, ce jour-là, qu¹il était vrai qu¹on lui avait parlé de ses faits et gestes, etc.
À quelque temps de là, vint la Saint-Remi, qui est au début d¹octobre, et il entra au Cours des Arts sous un professeur appelé Maître Juan Peña. Il y entra avec
l¹intention de conserver comme disciples ceux qui s¹étaient proposé de servir le Seigneur mais de ne pas chercher à en recruter d¹autres, cela afin de pouvoir étudier
plus commodément.
Comme il avait commencé de suivre les leçons du Cours, les mêmes tentations lui vinrent qui l¹avaient assailli à Barcelone quand il étudiait la grammaire : toutes les
fois qu¹il écoutait la leçon des nombreuses pensées spirituelles qui se présentaient à lui. Voyant que de cette manière-là il faisait peu de progrès dans ses études, il
alla trouver son maître et lui promit de ne jamais manquer d¹écouter tout son cours tant qu¹il pourrait trouver du pain et de l¹eau pour subsister. Cette promesse une
fois faite, toutes les dévotions qui lui venaient à contre temps l¹abandonnèrent et il alla de l¹avant dans ses études, tranquillement. À cette époque, il fréquentait
Maître Pierre Favre et Maître François Xavier, qu¹il gagna ensuite au service de Dieu par le moyen des Exercices.



Pendant cette période du Cours on ne le persécutait plus comme auparavant. À ce sujet, le docteur Frago lui dit une fois qu¹il s¹étonnait de le voir mener une vie si
tranquille, sans que personne ne l¹importunât. Il lui répondit : « La cause en est que je ne parle à personne des choses de Dieu, mais, le Cours fini, nous retournerons
à nos habitudes. »



Comme ils s¹entretenaient tous les deux, un moine vint demander au Docteur Frago qu¹il consentît à lui trouver une maison parce que, dans celle où il avait sa
chambre, beaucoup de gens étaient morts, de la peste pensait-il.


À cette époque, en effet, la peste avait commencé à Paris. Le Docteur Frago et le Pèlerin voulurent aller voir cette maison et ils emmenèrent avec eux une dame
qui s¹y connaissait et qui, à peine entrée, affirma que c¹était bien la peste. Le Pèlerin voulut entrer aussi et, trouvant là un malade il le réconforta, lui touchant de la
main sa plaie. Quand il l¹eut consolé et revigoré quelque peu, il s¹en alla tout seul. Sa main se mit à lui faire mal, au point qu¹il se figurait avoir la peste et cette
imagination était si violente qu¹il ne put la vaincre, sauf à partir du moment où, avec une grande impétuosité, il mit sa main dans sa bouche, la tournant et la retournant
à l¹intérieur en disant : « Si tu as la peste à la main, tu l¹auras aussi à la bouche. » Et quand il eut fini ce geste son imagination se dissipa ainsi que la douleur à sa
main.
Mais quand il revint au collège Sainte-Barbe, où il avait sa chambre à cette époque et où il suivait les cours, les gens du collège, qui savaient qu¹il était entré dans
la maison pestiférée, se mirent à le fuir et ne voulurent pas le laisser entrer. Et de la sorte il fut contraint de vivre quelques jours au-dehors.



La coutume veut, à Paris, que les étudiants des Arts, la troisième année, prennent, pour devenir bacheliers, une « pierre », comme ils disent (44). Et comme il en
coûte un écu, beaucoup d¹entre eux qui sont pauvres ne peuvent le faire. Le Pèlerin se mit à se demander, plein de doute, s¹il serait bon qu¹il la prît. Se trouvant très
hésitant et sans résolution, il décida de mettre l¹affaire entre les mains de son maître lequel lui conseilla de prendre la « pierre » et il la prit. Cependant il ne manqua
pas de gens pour murmurer et il y eut au moins un Espagnol qui fit une remarque.
À Paris il se trouvait, déjà en ce temps-là, très malade de l¹estomac de sorte que tous les quinze jours il avait une douleur qui durait une bonne heure et qui lui
faisait venir de la fièvre. Une fois cette douleur dura seize ou dix-sept heures. Il avait terminé le cours des Arts, étudié quelques années en théologie (45) et recruté
des compagnons, à cette époque, et la maladie allait toujours de l¹avant sans qu¹il pût trouver aucun remède, bien qu¹il essayât beaucoup.


Les médecins lui disaient seulement qu¹il ne restait rien d¹autre que l¹air natal qui pût lui être utile. Les Compagnons (46) eux aussi lui conseillaient la même chose
et ils insistèrent vivement. Déjà, à cette époque-là, ils avaient tous délibéré sur ce qu¹ils avaient à faire, savoir : aller à Venise et à Jérusalem et dépenser leur vie pour
l¹utilité des âmes. S¹il ne leur était pas donné licence de rester à Jérusalem, ils reviendraient à Rome et se présenteraient au Vicaire du Christ afin qu¹il les employât
là où il jugerait que ce serait le plus favorable à la gloire de Dieu et utile aux âmes. Ils s¹étaient aussi proposé d¹attendre un an, à Venise, une occasion
d¹embarquement. S¹il n¹y en avait aucune pour le Levant cette année-là, ils seraient délivrés de leur v¦u relatif à Jérusalem et ils iraient trouver le Pape, etc.




À la fin, le Pèlerin se laissa persuader par les Compagnons, d¹autant plus que ceux d¹entre eux qui étaient espagnols avaient quelques affaires à régler et qu¹il
pourrait s¹en occuper là-bas. Ils tombèrent d¹accord sur ce plan : une fois bien rétabli, il s¹en irait régler leurs affaires, ensuite il passerait à Venise et là, il attendrait
ses Compagnons.


On était alors en 1535 et les Compagnons devaient partir, selon leur pacte, en 1537, le jour de la conversion de saint Paul. Cependant, à cause des guerres qui
survinrent, ils s¹en allèrent en 1536, en novembre.


Le Pèlerin était sur le point de quitter Paris quand il sut par ouï-dire qu¹on l¹avait dénoncé à l¹Inquisiteur et qu¹on avait engagé un procès contre lui. En apprenant
cela et en voyant qu¹on ne le convoquait pas, il s¹en alla trouver l¹Inquisiteur. Il lui dit ce qu¹il avait appris, lui annonça qu¹il était sur le point de partir pour l¹Espagne
et qu¹il avait des Compagnons. Il le pria de bien vouloir rendre sa sentence. L¹Inquisiteur lui répondit, au sujet de l¹accusation, que c¹était vrai, ‹ mais qu¹il ne lui
semblait pas qu¹il y eût là quelque chose d¹important. Seulement, il voulait voir le manuscrit des Exercices. L¹ayant lu, il le loua beaucoup et il pria le Pèlerin de lui en
laisser la copie, ‹ ce qui fut fait. Néanmoins le Pèlerin insista de nouveau pour que l¹Inquisiteur voulût bien continuer le procès, jusqu¹à la sentence. Et comme l¹autre
s¹en excusait, il revint chez lui, en compagnie d¹un greffier public et de témoins, et prit acte de tout cela.





Chapitre neuvième



L¹affaire terminée il monta sur un petit cheval que les Compagnons lui avaient acheté et il s¹en alla tout seul vers son pays. En cours de route, il se trouva
beaucoup mieux. En arrivant à la Province (47), il quitta la route habituelle et prit celle de la montagne qui était plus solitaire. Il avait cheminé un peu lorsqu¹il tomba
sur deux hommes armés qui venaient à sa rencontre, (cette route est de réputation assez mauvaise du fait des assassins).
Après l¹avoir dépassé un peu, ils revinrent sur leurs pas, le rattrapèrent avec beaucoup de hâte et il apprit qu¹ils étaient des domestiques de son frère, lequel les
avait envoyés à sa recherche. À ce qu¹il semble, en effet, de Bayonne, en France, où le Pèlerin avait été reconnu, ce frère avait reçu la nouvelle de son arrivée. Les
domestiques prirent les devants et il les suivit sur le même chemin. Un peu avant d¹arriver à sa terre il les retrouva encore qui venaient à sa rencontre et qui
insistèrent beaucoup pour le mener à la maison de son frère, mais sans pouvoir l¹y contraindre.
Il se rendit alors à l¹hôpital et, à l¹heure qui lui parut commode, il s¹en fut demander l¹aumône à travers le pays (48).
Dans cet hôpital il se mit à parler, avec beaucoup de gens qui venaient le visiter, au sujet des choses de Dieu, par la grâce de qui un grand profit spirituel résulta de
ces entretiens. Dès le début, après son arrivée, il décida d¹enseigner le catéchisme, chaque jour, aux enfants. Mais son frère le désapprouva fortement et déclara
que nul enfant ne viendrait. Il lui répondit qu¹il lui suffirait d¹un seul. Mais après qu¹il eût commencé, beaucoup de gens vinrent continûment l¹écouter, et même aussi
son frère.
En plus du catéchisme, il prêchait également les dimanches et jours de fête, avec utilité et profit pour les âmes. Les gens venaient de plusieurs milles pour
l¹entendre. En outre il s¹efforça de supprimer certains abus et, avec l¹aide de Dieu, il en redressa plus d¹un. Par exemple, en ce qui concerne le jeu, il obtint qu¹il fût
prohibé par des mesures effectives, ayant convaincu celui qui avait la charge de la justice. Il y avait aussi là-bas un autre abus, celui-ci : les jeunes filles, dans ce
pays, vont toujours la tête découverte, elles ne la couvrent qu¹à partir du jour où elles se marient. Mais il y en a beaucoup qui deviennent concubines de prêtres et
d¹autres hommes et qui leur sont fidèles comme si elles étaient leurs épouses. Et c¹est une chose à ce point courante que les concubines n¹ont pas la moindre
vergogne à dire qu¹elles se sont couvert la tête pour un tel et elles sont connues comme vivant dans cet état.
De cet usage naît beaucoup de mal. Le Pèlerin persuada le Gouverneur de faire une loi d¹après laquelle toute femme qui se couvrirait la tête pour quelqu¹un sans
être son épouse serait punie par la justice. De la sorte cet abus commença de régresser.
Il fit édicter que l¹on pourvoirait les pauvres du nécessaire, sur les fonds publics et de manière habituelle, et aussi que l¹on sonnerait trois fois l¹angélus, le matin, à
midi et le soir, afin que le peuple fît oraison, comme à Rome. Quoiqu¹il se fût bien porté, au début, il tomba par la suite gravement malade. Quand il fut guéri il
résolut de partir afin de régler les affaires qui lui avaient sans un sou, chose dont son frère s¹irrita beaucoup, honteux déjà qu¹il voulût s¹en aller à pied. Le soir de
son départ le Pèlerin eut la condescendance que voici : il se rendit jusqu¹à la frontière de la Province à cheval en compagnie de son frère et de ses parents.
Mais quand il fut sortit de la Province il mit pied à terre, sans rien emporter et s¹en fut en direction de Pampelune. Il gagna Almazan, pays natal du Père Linez puis
Sigüenza et Tolède. De Tolède il se rendit à Valence. Dans tous ces pays, dont chacun était le pays natal de chacun de ses Compagnons, il ne voulut rien accepter,
bien qu¹on lui proposât de grandes offrandes avec beaucoup d¹insistance.
À Valence il s¹entretint avec Castro qui était poine chartreux. Comme il voulait s¹embarquer pour Gênes, ses dévoués amis de Valence le prièrent de n¹en rien
faire. On disait que Barberousse courait la mer avec beaucoup de galères, etc. En dépit des nombreuses choses qu¹on lui raconta, et qui eussent suffi à l¹effrayer,
rien ne put néanmoins le faire hésiter.
S¹étant embarqué sur un grand navire, il essuya la tempête dont on a fait mention plus haut quand on a signalé qu¹il fut trois fois sur le point de mourir.



Arrivé à Gênes, il prit la route de Bologne sur laquelle il souffrit beaucoup, surtout la fois où il s¹égara et se mit à longer un cours d¹eau qui était en contrebas
tandis que son chemin montait. Et ce chemin, plus il le suivrait, plus il le voyait se rétrécir. Et il devint tellement étroit qu¹il ne pouvait plus ni avancer ni faire
demi-tour. Il se mit alors à marcher à quatre pattes et il chemina de la sorte un bon moment avec une grande peur : chaque fois qu¹il faisait un mouvement il croyait
qu¹il allait tomber dans le cours d¹eau. Ce furent là la plus grande fatigue et la plus grande épreuve physique qu¹il eût jamais connues. Mais à la fin il se tira d¹affaire.
Pour entrer à Bologne, il devait passer sur un petit pont de bois. Il tomba de ce pont et se releva couvert de boue et trempé. Il fit rire les nombreuses gens qui se
trouvaient là.
Dès son arrivée à Bologne, il se mit à demander l¹aumône et n¹obtint pas un liard, bien qu¹il cherchât dans toute la ville.
Il resta quelque temps à Bologne, y fut malade, puis s¹en alla à Venise, toujours de la même façon.




Chapitre dixième


À Venise, à cette époque, il s¹appliquait à donner les Exercices et se livrait à d¹autres entretiens spirituels. Les personnes les plus en vue auxquelles il les donna
furent Maître Pedro Contarini et Maître Gaspard de Doctis, de même qu¹un Espagnol du nom de Rozas. Il y avait aussi un autre Espagnol qui s¹appelait le bachelier
Hoces. Il fréquentait beaucoup le Pèlerin, ainsi que l¹évêque de Ceuta (49), et, bien qu¹il eût quelque attirance à faire les Exercices, il ne mettait pourtant pas son
désir à exécution. À la fin il se résolut à s¹enfermer pour les faire. Après les avoir faits pendant trois ou quatre jours, il vint dire le fond de sa pensée au Pèlerin : il
avait peur que ce dernier ne lui enseignât, par les Exercices, quelque doctrine mauvaise, s¹il en croyait du moins ce qu¹un tel lui avait dit. C¹est pourquoi il avait
apporté avec lui certains livres, afin d¹y avoir recours, si par hasard le Pèlerin voulait le tromper. Il tira grand profit des Exercices et à la fin il résolut de suivre le
genre de vie du Pèlerin. Ce fut aussi le premier des Compagnons qui mourut.
À Venise le Pèlerin souffrit encore une autre persécution. Beaucoup de gens disaient qu¹il avait été brûlé en effigie en Espagne et à Paris ; les choses allèrent si
loin qu¹on lui fit un procès. La sentence donnée fut favorable au Pèlerin.
Les neuf Compagnon arrivèrent à Venise au début de l¹année 1535. Là, ils se dispersèrent pour aller servir dans divers hôpitaux. Au bout de deux ou trois mois ils
s¹en allèrent tous à Rome recevoir la bénédiction pontificale pour le voyage de Jérusalem. Le Pèlerin n¹y alla pas à cause du Docteur Ortiz qui se trouvait là-bas,
ainsi que le nouveau Cardinal Théatin (50). Les Compagnons revinrent de Rome avec des lettres de crédit de deux à trois cents écus qui leur avaient été données en
aumônes pour leur traversée jusqu¹à Jérusalem. Ils n¹avaient voulu prendre cet argent que sous forme de lettres de crédit. Par la suite, comme ils ne purent aller à
Jérusalem, ils rendirent ces lettres à ceux qui les leur avaient données.
Les Compagnons retournèrent à Venise de la même manière qu¹à l¹aller, c¹est-à-dire à pied et en mendiant leur vie, mais ils se répartirent en trois groupes et de
telle sorte qu¹ils fussent, dans chaque groupe, de nations diverses. Une fois à Venise ceux qui n¹étaient pas prêtres reçurent l¹ordination, ayant été autorisés par le
nonce du pape à Venise, Verallo, lequel devint ensuite Cardinal. On les ordonna ad titulum paupertatis et tous firent le v¦u de chasteté et de pauvreté.
Cette année-là, les navires n¹appareillaient pas pour le Levant, parce que les Vénitiens avaient rompu avec les Turcs. Eux alors, voyant s¹éloigner leur espoir de
s¹embarquer, se répartirent à travers le pays vénitien avec l¹intention d¹attendre, comme ils l¹avaient décidé, que l¹année fût passée. Si elle s¹écoulait sans qu¹ils aient
pu s¹embarquer, ils s¹en iraient à Rome.
Au Pèlerin il échut d¹aller avec Favre et Lainez à Vicence. Là ils trouvèrent une maison, hors du pays, qui n¹avait ni portes ni fenêtres. Ils y dormaient sur un peu
de paille qu¹ils avaient apportée. Deux d¹entre eux allaient régulièrement demander l¹aumône en ville deux fois par jour. Ils rapportaient si peu qu¹ils avaient à peine
de quoi subsister. Ils mangeaient d¹habitude du pain sec, cuit à l¹eau, quand ils en avaient, et celui qui restait à la maison veillait à le faire cuire. Ils passèrent de cette
façon quarante jours, ne s¹occupant à rien d¹autre qu¹à faire oraison.
Passé les quarante jours, Maître Jean Codure arriva et ils décidèrent ensemble de commencer à prêcher. Ils allèrent tous les quatre sur différentes places, le même
jour et çà la même heure. Ils commencèrent leur prédication en criant d¹abord à forte vois et ils appelèrent les gens en agitant leurs bonnets. Ces sermons firent
beaucoup de bruit dans la ville et de nombreuses personnes furent émues de dévotion. Ils obtinrent en plus grande abondance les ressources matérielles qui leur
étaient nécessaires.
Pendant le temps qu¹il séjourna à Vicence, il eut beaucoup de visions spirituelles et de nombreuses et quasi habituelles consolations, au contraire de ce qu¹il avait
éprouvé quand il était à Paris. Ce fut surtout quand il commença de se préparer pour être prêtre, à Venise, et tandis qu¹il se préparait à dire la messe et aussi
pendant toutes les pérégrinations de cette époque, qu¹il eut de grandes visitations surnaturelles, du genre de celles qu¹il avait l¹habitude de recevoir quand il était à
Manrèse.
Comme il était encore à Vicence, il apprit que l¹un de ses Compagnons qui se trouvait à Bassano était tombé malade au point de mourir. Lui-même souffrait alors
d¹une attaque de fièvres. Néanmoins il se mit en route et il marchait si vite que Favre, son Companon, ne pouvait le suivre. Au cours de ce voyage il reçut de Dieu la
certitude ‹ et il dit à Favre ‹ que son Compagnon ne mourrait pas de cette maladie-là. Quand ils furent arrivés à Bassano le malade éprouva beaucoup de réconfort
et il guérit vite.
Puis ils revinrent ensemble à Vicence et là pendant un certain temps, ils furent réunis tous les dix. Certains d¹entre eux allaient chercher l¹aumône dans les villages
environnants.
Ensuite, l¹année s¹étant écoulée, et comme ils n¹avaient pu s¹embarquer, ils décidèrent d¹aller à Rome, y compris le Pèlerin, vu que l¹autre fois, quand les
Compagnons y étaient allés sans lui, les deux personnages qu¹il redoutait s¹étaient montrés tout à fait bienveillants.
Ils se rendirent à Rome, divisés en trois ou quatre groupes. Le Pèlerin, qui était avec Favre et Lainez, fut, au cours de ce voyage, très spécialement visité par Dieu.
Il avait résolu, après son ordination, de rester un an sans dire la messe, tout en se préparant et en priant la Madone qu¹elle voulût bien le mettre avec son Fils.
Comme il se trouvait un jour, quelques milles avant d¹arriver à Rome, dans une église, en train de faire son oraison (51), il éprouva un tel changement dans son âme
et il vit si clairement que Dieu le Père le mettait avec le Christ, son Fils, qu¹il n¹aurait pas le courage de douter de cette chose à savoir que Dieu le Père le mettait
avec son Fils*



[ * Et moi qui écris ces choses je déclarai au Pèlerin, quand il me les raconta, que Lainez rapportait cet épisode avec d¹autres particularité, d¹après ce que j¹avais
entendu dire. Il me répondit que tout ce que disait Lainez était vrai. Lui-même ne se rappelait pas les détails de manière si précise, mais il était certain qu¹au moment
où il les avait racontés il n¹avait dit que la vérité.
Il me fit la même remarque à propos d¹autres épisodes.]
Puis, en arrivant à Rome, il dit à ses Compagnons qu¹il voyait les fenêtres fermées, entendant par là qu¹ils auraient à subir beaucoup de contradiction. Il ajouta : «
Il faut que nous nous tenions fermement sur nos gardes et que nous n¹engagions pas de conversation avec les femmes, sauf si elles sont de haut rang. » Plus tard, à
Rome, ‹ pour dire un mot à ce sujet, ‹ Maître François Xavier confessait une dame et il la visitait de temps en temps pour s¹entretenir avec elle de choses
spirituelles. Dans la suite elle fut trouvée enceinte, mais le Seigneur voulut qu¹on découvrît celui qui avait commis la faute. La même chose arriva à Jean Codure avec
l¹une de ses filles spirituelles, ‹ que l¹on surprit en compagnie d¹un homme.


De Rome, le Pèlerin se rendit au Mont-Cassin pour donner les Exercices au Docteur Ortiz. Il y resta quarante jours, au cours desquels il vit, une fois, le bachelier
Hoces qui entrait au ciel. Il en eut un accès de larmes abondantes et reçut une grande consolation spirituelle. Il l¹aperçut de façon si claire que, s¹il disait le contraire,
il lui semblerait mentir. Du Mont-Cassin il emmena avec lui Francesco Estrada.
De retour à Rome, il s¹appliquait à aider les âmes. Ses Compagnons et lui demeuraient encore à la vigne (52) et il donnait les Exercices spirituels à diverses
personnes dans le même temps, ‹ l¹une d¹elles habitait à Sainte-Marie-Majeure, l¹autre au Ponte Sixto.
Un peu plus tard les persécutions commencèrent et Michel (53) se mit à causer des ennuis au Pèlerin et à dire du mal de lui. Le Pèlerin le fit convoquer devant le
Gouverneur à qui il montra d¹abord une lettre de ce même Michel dans laquelle le Pèlerin était couvert d¹éloges. Gouverneur interrogea Michel et la conclusion de
l¹affaire fut qu¹on le bannit de Rome.
Ensuite Mudarra et Barreda se mirent à le persécuter, disant que le Pèlerin et ses Compagnons étaient des fugitifs, bannis d¹Espagne, de Paris et de Venise. À la
fin, en présence du Gouverneur et du Légat qui se trouvait alors à Rome, tous deux avouèrent qu¹ils n¹avaient rien de mauvais à dire contre les Compagnons si
contre leurs m¦urs ou leur doctrine. Le Légat ordonna qu¹on fît silence sur toute cette affaire mais le Pèlerin n¹accepta pas, déclarant qu¹il voulait une sentence finale.
Cela ne fut pas du goût du Légat ni du Gouverneur ni même de ceux qui, au début, s¹étaient montrés favorables au Pèlerin. Mais en fin de compte, au bout de
quelques mois, le Pape vint à Rome.
Le Pèlerin va lui parler à Frascati et lui soumet quelques-unes de ses bonnes raisons et le Pape se saisit de l¹affaire et commande qu¹on rende la sentence, laquelle
est favorable, etc.



On accomplit à Rome, avec l¹aide du Pèlerin et des Compagnons quelques ¦uvres pies, comme sont les Catéchumènes, Sainte-Marthe, les Orphelins, etc.
Les autres choses, Maître Nadal pourra les raconter.
Moi, après avoir raconté tout cela, le 20 octobre, je m¹enquis auprès du Pèlerin sur les Exercices et sur les Constitutions, voulant savoir comment il les avait
composés. Il me répondit au sujet des Exercices qu¹il ne les avait pas rédigés d¹un seul coup. Toutes les fois qu¹il observait dans son âme des choses qu¹il trouvait
utiles et qui lui semblaient pouvoir être aussi utiles aux autres, il les consignait par écrit, par exemple comment faire son exament de conscience au moyen des lignes,
etc. En particulier il me dit que les modes d¹élection, il les avait tirés de son expérience, touchant la diversité des esprits et des pensées, expérience qu¹il avait eue à
Loyola, lorsqu¹il avait encore mal à la jambe. Et il me dit au sujet des Constitutions qu¹il m¹en parlerait le soir.



Le même jour, avant de souper, il m¹appela, ayant l¹aspect d¹une personne qui est plus recueillie qu¹à l¹ordinaire. Il me fit une manière de protestation dont
l¹essentiel était de montrer l¹intention véritable et le désir de simplicité qui l¹avaient animé dans son récit, ajoutant qu¹il était bien certain de n¹avoir rien raconté qui fût
de trop. Il avait, dit-il, commis bien des offenses envers Notre Seigneur depuis qu¹il avait commencé de le servir mais il n¹avait jamais eu de consentement pour un
péché mortel. Au contraire il allait toujours croissant en dévotion, c¹est-à-dire en facilité de trouver Dieu, et maintenant plus que jamais dans sa vie. Toutes les fois
qu¹il voulait trouver Dieu et à l¹heure qu¹il voulait, il le trouvait. Même à présent, il avait, à des nombreuses reprises, des visions, surtout de celles dont il a été parlé
plus haut, c¹est-à-dire voir le Christ comme soleil.

Et cela lui arrivait souvent quand il se trouvait occupé à régler des choses importantes, -‹ ce qui le faisait venire in confirmatione (54). Quand il disait la messe il avait
aussi beaucoup de visions. Quand il rédigeait les Constitutions, il en avait aussi très souvent. Il pouvait, maintenant, affirmer cela plus facilement parce que, chaque
jour, il écrivait ce qui se passait dans son âme et il en trouvait à présent mention écrite par dévers lui. Et c¹est ainsi qu¹il me montra une très grande liasse de
manuscrits (55) dont il me lut une bonne partie. Il s¹agissait surtout des visions qu¹il avait eues en confirmation de quelque clause adoptée dans les Constitutions. Il
voyait tantôt Dieu le Père, tantôt les trois Personnes de la Trinité, tantôt la Madone qui parfois intercédait pour lui et parfois le confirmait.
En particulier il me parla de certaines déterminations qu¹il avait prises après avoir dit quarante jours de suite la messe chaque jour, et, chaque fois, avec beaucoup
de larmes. La question était de savoir si une église de la Compagnie aurait un revenu quelconque et si la Compagnie pourrait en profiter.
La méthode dont il usait quand il rédigeait les Constitutions était de dire chaque jour la messe, de présenter à Dieu le point précis dont il s¹occupait et de faire
oraison à ce sujet. C¹est toujours avec des larmes qu¹il faisait oraison et disait sa messe.
Je désirais voir de plus près tous les papiers qu¹il m¹avait montrés, relatifs aux Constitutions, et je le priai de me les laisse un peu de temps. Mais il ne voulut pas.






Notes

1. Le Père Jérôme Nadal, un Majorquin (1507-1580), était entré en contact, à Paris, avec saint Ignace de Loyola mais il avait hésité à le suivre, craignant ‹ chose
extraordinaire ‹ d¹être entraîné hors de l¹orthodoxie. Plus tard, ayant lu la fameuse lettre envoyée des Indes par saint François Xavier aux clercs d¹Occident, il avait
été bouleversé et s¹était décidé à entrer au plus tôt dans la Compagnie de Jésus. Il fut chargé de tâches importantes, notamment de la direction du Collège de
Messine, ouvert en 1548. Ensuite il voyagea beaucoup pour faire approuver par les Pères d¹Italie, d¹Espagne et du Portugal les Constitutions. Saint Ignace le prit
comme Vicaire général en 1554.

2. La fondation de la Compagnie de Jésus avait été
Ratifiée le 25 septembre 1540 par la Bulle Regimini Militantis Ecclesiae et les Exercices spirituels avaient reçu l¹approbation pontificale le 31 juillet 1548. Les
Constitutions avaient été promulguées sous une forme provisoire, au début de 1551. Mais, du vivant de saint Ignace, elles ne reçurent pas de consécration officielle.
Cependant, Rome les approuvait et l¹ensemble de la Compagnie les ratifiait.

3. Juan Polanco, né à Burgos, est entré dans la Compagnie en 1541 et il y a joué un rôle important. Saint Ignace le prit comme secrétaire en 1547 et le chargea
notamment, à l¹époque où il rédigeait les Constitutions, de recueillir des renseignements sur les Règles des principaux ordres religieux. Il resta secrétaire des
successeurs de saint Ignace, le Père Lainez et le Père François de Borgia.
Le Père Ponce, était un Provençal. Il s¹appelait Ponce Cogordan. Il jouait depuis 1549 le rôle de procureur dans la maison professe.

4. Il est notable que, voulant arracher l¹acquiescement du saint, Jérome Nadal se déclare néanmoins dans l¹état d¹indifférence, recommandé par Ignace de Loyola
comme caractéristique de la vertu d¹obéissance.

5. L¹Autobiographie de saint Ignace a d¹abord circulé en manuscrit avec le titre que lui avait donné Nadal, Acta Patris Ignatii, en espagnol Hechos del P. Ignacio,
c¹est-à-dire Actes, Faits et gestes du Père Ignace. Les éditions imprimées ont eu pour base le manuscrit que détenait le Père Nadal et qu¹il emportait dans ses
voyages. En 1731, les Bollandistes publièrent une traduction latine. Ils divisèrent le texte en chapitres et les chapitres en paragraphes numérotés. On ne s¹est pas
senti tenu, dans la présente édition, de respecter le découpage en paragraphes. De même on n¹a pas adopté le titre : le Récit du Pèlerin. Cette formule a pour auteur
le Père Tibaut, S. J. qui l¹a insérée en tête de sa traduction ‹ la première qui ait paru en français, publiée en 1922, aux Éditions Desclée de Brouwer. Le Père Thiry,
qui a donné, en 1956, une édition refondue de cette traduction lui a conservé ce titre.

6. C¹était un Français. Né à Sallanches en 1525 il fut professeur au Collège de Messine. Il vint à Rome en 1558 et rédigea la traduction latine de
l¹Autobiographie. Il mourut à Avignon en 1599.

7. Le Collège dont la dotation était à l¹étude s¹appelait le Collège romain. Il avait été fondé en 1551 et il devint par la suite une sorte d¹École Normale de la
Compagnie. C¹est aujourd¹hui l¹Université pontificale, dite grégorienne, du nom du pape Grégoire XIII, lequel en 1773 se montra pour cette institution un généreux
mécène. L¹affaire du « Prêtre » est l¹envoi en Éthiopie, royaume du fameux « prêtre Jean », d¹une mission dont les premiers membres gagnèrent en effet Lisbonne,
port d¹embarquement, en fin novembre 1554.

8. On aurait tort de prendre ces vives réactions du saint pour des marques de colère. En réalité, comme il avait mis la règle de l¹obéissance au c¦ur de toute
l¹organisation de sa Compagnie, il ne pouvait tolérer contre cette règle aucune infraction, même légère. On est frappé, quand on lit les textes de souvenirs qu¹a
laissés l¹entourage du Fondateur, par le mélange, dans son comportement quotidien, d¹une grande bonté et d¹une sévérité inflexible.
Pour lutter contre le laisser-aller et la mauvaise tenue qu¹il avait pu observer chez les clercs romains de son temps, saint Ignace avait édicté, parmi les règles de
son Ordre, celle-ci : « Les yeux se tiennent communément baissés. Quand on les lève, il ne faut pas les lever beaucoup ni les tourner beaucoup de part et d¹autre.
Quand on parle avec quelqu¹un ‹ spécialement s¹il s¹agit d¹une personne que l¹on respecte ‹ on ne tiendra pas les yeux fixés sur son visage mais baissés,
communément. » Cette règle, dite de « modestie » peut surprendre. Elle passera même pour en courager une attitude hypocrite, opposée au précepte pédagogique :
« regarder les gens droit dans les yeux ». Il importe cependant de songer à l¹époque où saint Ignace rédigeait ses Constitutions. Ajoutons que tous les ordres
religieux préconisent la modestie dans l¹attitude et principalement dans le regard.
De nos jours la règle des yeux baissés est tombée en désuétude dans la Compagnie de Jésus.

9. La rédaction en italien commence vers le début de l¹épisode où est raconté le voyage de saint Ignace à Rouen. Il est à noter que le style, en dépit du
changement de secrétaire et de langue, est resté fidèle à lui-même, direct, « oral », bâti sur une syntaxe qui se moque de la syntaxe et inspiré d¹une esthétique qui
n¹est guère hostile aux répétitions.

10. Ou, plus exactement, les Franco-Navarrais, sous la conduite d¹André de Foix. Nous sommes en 1521. François Ier, voulant profiter des difficultés que le
mouvement des Communeros suscite au nouveau roi d¹Espagne, veut rendre aux d¹Albret la partie de leur royaume située au sud des Pyrénées. La ville de
Pampelune accueille favorablement les envahisseurs et leur ouvre ses portes. La garnison se retranche dans la citadelle où elle ne peut que se livrer, sur les instances
d¹Ignace de Loyola, à un « baroud d¹honneur » : un duel d¹artillerie qui durera une demi-journée.

11. Il faut distinguer l¹alcaide, chef militaire, gardien de forteresse ou de prison, de l¹alcalde, juge ou magistrat municipal. L¹Alcaide de Pampelune s¹appelait
Francisco de Herrera. Responsable des opérations militaires, il avait déjà commencé de négocier la reddition de la citadelle avec le général adverse, André de Foix.
Ignace de Loyola, chargé de mission par le vice-roi de Navarre, Antonio Manrique de Lara, jouait plutôt le rôle de conseiller politique auprès des hommes d¹armes.
Il leur demande de résister parce qu¹il sait qu¹une colonne de secours s¹est mise en route pour dégager la ville.

12. Les chevaliers se confessaient les uns aux autres quand ils n¹avaient pas d¹aumônier auprès d¹eux. C¹était là une coutume qui datait du Moyen Âge. La
démarche n¹avait aucune valeur sacramentelle.

13. Les deux ouvrages composaient à eux seuls toute la bibliothèque que possédaient les habitants de la ferme-château de Loyola. La Vie du Christ due à
Ludolphe le Saxon, un moine chartreux mort en 1377, avait été traduite en castillan par le Franciscain Ambrosio Montesinos et imprimée à Alcalà de Henares au
début du XVIe siècle. Il s¹agissait autre que la fameuse Légende dorée, appelée par Jacaques de Varazzo, ou de Voragine, moine dominicain, mort archevêque de
Gênes en 1292.

14. On s¹est demandé qui pouvait être cette dame. L¹hypothèse la plus vraisemblable est qu¹il s¹agissait de l¹infante Catalina, s¦ur cadette de Charles Quint,
Jeanne la Folle. Elle épousa plus tard Jean III de Portugal.

15. La note est de Gonçalves da Camara, de même que toutes celles qui suivront en bas de page. On comprend pourquoi le secrétaire a jugé utile d¹insérer ici
une note : le « discernement des esprits » c¹est-à-dire l¹art de reconnaître au fond des mois les inspirations qui viennent de Dieu et celles qui viennent de Satan, est
devenu en effet une des pièces maîtresses de l¹enseignement ignatien, tel qu¹on le trouve dans les Exercices spirituels. La meilleure traduction en français des
Exercices spirituels a été publiée dans la collection Christus (Ed. Desclée De Brouwer, Paris 1960), avec Introduction et notes, par le R.P. François Courel, S. J.

16. Cette phrase est très révélatrice du jugement prudent que saint Ignace prononce sur ses propres visions et de l¹importance qu¹il donne à leur « effet ».

17. Aranzazu signifie en basque : « Vous êtes dans les épines ? » C¹est le cri qu¹aurait poussé un berger en apercevant dans un buisson une petite statue de la
Sainte Vierge ‹ statue qu¹on vénéra bientôt sur place, dans une chapelle bâtie pour l¹abriter. Aranzazu est aujourd¹hui encore un important lieu de pèlerinage.

18. El camion real, c¹est-à-dire « la grande-route ». Tout l¹épisode baigne dans une atmosphère médiévale. La Sainte Vierge est en somme la « dame » que le
chevalier veut servir. Incertain sur son devoir, Ignace de Loyola se confie à sa mule : on croyait en effet, au Moyen Âge, que Dieu guidait, en certaines
circonstances, l¹instinct des animaux.

19. À la fin du livre IV de ce roman de chevalerie espagnol composé par Montalvo en 1508, est décrite la cérémonie au cours de laquelle Esplandian, fils
d¹Amadis et d¹Oriane, est sacré chevalier. Ignace de Loyola s¹inspire de cet épisode pour organiser sa propre veillée ‹ non pas d¹armes mais de prières.

20. Célèbre monastère bénédictin de Catalogne, fondé vers le IXe siècle et devenu un lieu de pèlerinage très fréquenté. On y vénérait une statue de la Vierge,
toute noire, dite « la Virgen Morena ». Le confesseur auquel saint Ignace s¹adressa était un religieux français. Il s¹appelait Jean Chanon.

21. Ce « village », Pueblo, comptait tout de même quatre mille habitants. Manrèse est aujourd¹hui une ville industrielle de quarante mille habitants, au nord-ouest
de Barcelone. On y trouve beaucoup de souvenirs ignaties, et, notamment, encastrée dans une chapelle de la résidence des Jésuites, la grotte où vécut le saint.

22. La Légende dorée lui fournissait en effet l¹exemple de saint André qui jeûna pour apprendre si l¹un de ses pénitents allait être sauvé et de saint Jacques le
Mineur qui promit de ne rien manger savant que le Christ ne fût ressuscité.

23. Cette vision a reçu, dans le langage des biographes de saint Ignace, le titre d¹« illumination du Cardoner ». La croix au pied de laquelle il est allé s¹agenouiller
s¹appelle la Cruz del Tort. On notera que ces diverses visions ont eu un contenu sensible, imaginatif, extrêmement séduit. Selon les théoriciens de l¹expérience
mystique, il s¹est agi de lumières purement intellectuelles, infuses directement, et qui ont suscité par contre coup des schèmes très rudimentaires dans l¹imagination du
saint.

24. Il s¹agit de quattrini, pièces italiennes de menue monnaie.

25. Par une grande chance nous possédons deux relations du voyage accompli par ce bateau la Negrona, au printemps de 1523. Il s¹agit d¹un journal de route
tenu par Pierre Füssli, un Zurichois fondeur de cloche, et d¹un autre tenu par le Strasbourgeois Philippe hagen. Nous pouvons donc connaître beaucoup de détails
concrets ‹ certains très pittoresques ‹ sur cette équipée.
Le Grand Turc Soliman avait pris Rhodes en 1522.

26. On appelait ainsi des chrétiens, originaires de Syrie pour la plupart, attachés au service des moines, notamment pour le maintien de l¹ordre. Ils portaient une
large ceinture au-dessus de leurs vêtements. Le couvent dont il est question s¹appelait couvent du Mont-Sion. Il était occupé par des moines Franciscains à qui
incombaient la garde des Lieux Saints et la protection générale des pèlerins pendant leur séjour et au cours de leurs visites.

27. On s¹explique la sévérité du garde quand on lit les relations de ce voyage. Les Turcs ne cessaient alors de faire subir aux pèlerins des vexations de toutes
sortes ‹ leur extorquant des sommes d¹argent pour la moindre visite et réclamant de fortes rançons s¹ils capturaient l¹un d¹eux. La semaine qui précéda le départ du
groupe, cinq cents janissaires vinrent de Damas à Jérusalem et menacèrent de prendre d¹assaut le couvent du Mont-Sion. Les pèlerins ne durent leur salut qu¹à
l¹intervention du gouverneur turc qui fit partir les janissaires hors de la ville.

28. Monnaie pontificale qui valait un dixième de ducat.

29. Un an plus tard, presque jour pour jour, cette région devait être ensanglantée par la bataille de Pavie.

30. Cela équivalait en somme à notre tutoiement.

31. Cette pieuse femme, très dévouée à saint Ignace ‹ elle l¹aida de ses deniers longtemps ‹ lui donna par la suite beaucoup d¹ennuis. Elle vint à Rome en 1543,
quand la Compagnie avait pris corps, voulut se consacrer à diverses ¦uvres fondées par saint Ignace et même, en 1545, elle demanda d¹être agrégée au nouvel
Institut et de prononcer des v¦ux solennels. Non seulement elle ne fut pas exaucée mais encore, s¹étant rendue insupportable par son caractère et ses exigences, elle
finit par recevoir l¹invitation formelle de quitter Rome. Elle regagna Barcelone, devint franciscaine au couvent de Sainte Marie de Jésus et mourut paisiblement, tout à
fait réconciliée avec saint Ignace. Mais lui, instruit par l¹expérience, demanda au Pape que jamais la Compagnie ne fût autorisée à créer une branche féminine.

32. Jaen est une ville d¹Andalousie sise à sise près de 400 km d¹Alcala. On y conservait un voile qui aurait été celui avec lequel Véronique essuya le visage du
Sauveur. Les deux femmes allèrent plus loin encore, jusqu¹en un lieu de pèlerinage, très célèbre en Espagne : Notre-Dame de Guadalupe, en Estrémadure.

33. À cette époque, en Espagne, les « érasmisans » étaient suspects d¹hérésie ‹ bien qu¹Erasme fût resté toujours dans l¹orthodoxie (le Pape voulut même faire de
lui un Cardinal) et on les tenait pour aussi dangereux que les Alumbrados, les « illuminés », gens pseudo mystiques qui alliaient parfois à leur souci d¹un christianisme
intérieur et épuré, non seulement un dédain des prescriptions de l¹Église et des rites ‹ ce qui les faisait taxer de luthéranisme ‹ mais encore certains dérèglements
d¹ordre moral.

34. En latin dans le texte : « La charité commence par soi-même »

35. Le palmo mesurait 21 cm. Donc la chaîne avait entre deux mètres dix et deux mètres soixante-treize de longueur.

36. Celle dont il a été parlé plus haut : il reconnaissait d¹emblée qu¹il avait peu étudié et qu¹il manquait de bases.

37. Le prince d¹Espagne, le futur Philippe II, était né le 21 mai 1527. Ignace de Loyola arrive donc à Paris en février 1528. Le collège Montaigu où il s¹inscrit se
trouvait sur la colline Sainte-Geneviève à peu près à l¹emplacement actuel du collège Sainte-Barbe. Calvin y avait étudié. La vieille maison était réputée pour le
caractère à la fois sévère et rétrograde du régime de vie et d¹étude qui y régnait.

38. Cet hôpital se trouvait près de l¹ancien cimetière des Innocents, au nord des Halles de Paris, non loin de la porte Saint-Denis.

39. Il y avait alors beaucoup de riches marchands espagnols installés dans les Flandres. Ignace de Loyola a notamment visité Bruges et Anvers.

40. Ce Diego de Gouvea, principal du collège Sainte-Barbe, appelé « Notre Maître » selon l¹usage du temps, étaient très hostile à Ignace de Loyola à cette
époque. Plus tard il devint son ami. La « salle » dont il le menace est un châtiment pénible aussi bien pour les omoplates que pour l¹amour-propre. Le puni devait
traverser le réfectoire entre deux files de régents devait traverser le réfectoire entre deux files de régents armés de badines et qui le frappaient sur les épaules.

41. Cette relique se trouve aujourd¹hui encore dans l¹église d¹Argenteuil.

42. Dame d¹honneur de l¹impératrice Isabelle. Elle était portugaise.

43. On appelait ainsi les pays d¹Amérique conquis par les Espagnols. Les Indes orientales appartenaient aux Portugais. La Mujer spirituel, « la femme spirituelle »,
à la piété quelque peu illuminée dont parle le texte était la « béate » Catalina Hernandez. Arrivé à Mexico avec elle, Calixto reçut bientôt l¹ordre de la quitter et de
se vouer à l¹apostolat auprès des païens. Il préféra rentrer en Espagne.

44. On ne connaît pas bien le sens de cette formule pigliano una piedra, « ils prennent une pierre ». I s¹agit très probablement d¹une sorte de festin que les
nouveaux bacheliers devaient offrir à leurs maîtres et à leurs condisciples pour célébrer leur succès. Mais la tradition n¹était sans doute pas contraignante puisque
saint Ignace se demande ‹ à cause de la dépense ‹ s¹il prendra ou non cette « pierre ». Aucune explication vraiment satisfaisante n¹ayant été donnée, il est permis de
risquer une hypothèse : cette « pierre » ne devrait-elle pas son nom à un jeu de mots avec pier qui signifiait « boire » dans l¹ancienne langue ? Il s¹agirait d¹un « pot »
comme on dit aujourd¹hui en argot des Écoles.

45. Saint Ignace obtint un grade universitaire qui correspondait à peu près à notre licence ès lettres. Il commença de préparer son doctorat de théologie au
couvent des Dominicains installé alors en haut de l¹actuelle rue saint-Jacques mais il dut s¹interrompre, comme il l¹expliques mais il dut s¹interrompre, comme il
l¹explique, pour des raisons de santé. Il ne fut jamais docteur. Ses études furent sans éclat mais non sans mérite.

46. Les Compagnons étaient alors au nombre de six. Ils s¹appelaient Pierre Favre, François Xavier, Lainez, Salmeron, Rodrigues, Bobadilla. Ils avaient prononcé,
avec saint Ignace, leur aîné qu¹ils reconnaissaient comme leur maître, un serment dans une petite chapelle sise au flanc de la colline Montmartre, le 15 août 1534.
Cette chapelle se trouvait à peu près à l¹emplacement où s¹élève aujourd¹hui le couvent des religieuses auxiliatrices du Purgatoire, rue Antoinette. Le serment dit «
v¦u de Montmartre » a été l¹acte de fondation de la Compagnie. Il est curieux que nulle allusion n¹y soit faite dans l¹Autographie. Cette omission s¹explique : Ignace
de Loyola n¹a pas éprouvé le besoin de revenir sur cet événement dont les détails étaient encore présents dans toutes les mémoires.

47. Il s¹agit de la province du Guipuzcoa, au pays basque espagnol.

48. Le bâtiment où se trouvait cet hôpital dit de « la Magdalena » existe encore, à la lisière nord-est d¹Azpeitia, à quelque deux kilomètres du château de Loyola.
Il est très probable qu¹Ignace voulut y séjourner en vue d¹expier publiquement les « écarts » de sa jeunesse. Mais son frère, le notable Martin Garcia, ne pouvait
juger compatible avec la dignité de la famille un tel souci d¹abaissement.

49. Le texte italien porte Cette. On interprète généralement ce nom de ville par Ceuta où il avait en effet un évêché. Mais on peut être tenté de lire Chieti, ville
d¹Italie, appelée Theatinum en latin, où Carafa, le futur pape Paul IV, fut évêque, d¹où le nom de « Théatins » qu¹ont porté les membres de la congrégation qu¹il a
fondée. Il est très vraisemblable que le jeune Hoces se soit méfié d¹Ignace de Loyola à cause des médisances qui auraient eu précisément leur source chez l¹évêque
de Chieti. Carafa, qui séjournait à Venise à cette époque, s¹était très vilement irrité contre le Pèlerin parce que ce dernier lui avait adressé une lettre de critiques
pertinentes touchant la Règle et le genre de vie des Théatins.

50. Ignace de Loyola avait eu maille à partir avec le docteur Ortiz, à Paris, lors de l¹affaire Castro, Peralta et Amador. La prudence du Pèlerin est très
caractéristique. Il ne souhaitait pas voir son ¦uvre à nouveau compromise par des malentendus.

51. Cette vision est dite « de la Storta » du nom que portait la chapelle où elle eut lieu, sise à un carrefour de routes, à seize kilomètres de Rome. Les spécialistes
ont beaucoup étudié la signification de cette haute expérience mystique vécue par saint Ignace. Elle l¹a déterminé à choisir pour l¹Ordre qu¹il allait. Elle l¹a déterminé
à choisir pour l¹Ordre qu¹il allait fonder, le titre de « Compagnie de Jésus ». Dieu le Père, en effet, l¹avait admis manifestement pour compagnon de son fils.
L¹Expression, dans tout le passage, est confuse. Elle reflète certainement l¹embarras que devait éprouver saint Ignace à rendre par des paroles humaines un si
mystérieux et impressionnant souvenir.

52. À leur arrivée dans Rome, Ignace de Loyola et ses Compagnons furent hébergés par un personnage nommé Quirino Garzoni. Il mit à leur disposition une
petite maison qu¹il possédait au pied du Pincio et qui était entourée de vignes.

53. Michel Landivar, un Navarrais qui avait failli tuer François Xavier, à Paris, dans un accès de colère et qu¹Ignace avait accueilli de nouveau dans son groupe à
cause de son repentir et en dépit de son caractère instable.

54. En latin dans le texte. Cette formule « venir en confirmation » est fréquente dans le vocabulaire mystique de saint Ignace. Elle correspond à une grâce reçue de
Dieu et qui apporte à une décision prise une sorte de caution. Cette garantie peut être de nature diverse : illumination intérieure ou simple signe, facile à interpréter,
telle l¹approbation d¹un supérieur.

55. Il s¹agissait des manuscrits du Diario spirituel du Journal spirituel tenu par saint Ignace. Il n¹en reste qu¹un fragment qui couvre une période allant du 2 février
1544 au 13 mars 1545. Justement dans ce fragment ‹ le reste a été brûlé ‹ il est question du problème dont le Fondateur entretient son secrétaire : les églises
fondées par la Compagnie seront-elles soumises à la loi de pauvreté radicale ‹ comme seront les résidences et les maisons professes, ‹ ou bien pourront-elles
recevoir des revenus ? Saint Ignace avait finalement opté pour la pauvreté radicale.
Le Journal spirituel de saint Ignace est un texte difficile à lire. Il vient d¹être excellemment traduit et commenté par le R.P. Giuliani, S. J., dans un volume de la
collection Christus (Paris, 1959, Desclée De Brouwer éd.). Document extraordinaire, il révèle à quel point saint Ignace de Loyola, était un homme d¹action ‹ il
laissait à sa mort, survenue le 31 juillet 1556, un Ordre groupant mille membres répartis en douze Provinces et soixante seize établissements ‹ mais aussi un homme
de méditation et de prière, sans cesse attentif à discerner la volonté de Dieu.

St Ignace de Loyola (suite 2) Autobiographie

Publié le 13/02/2008 à 12:00 par jubilatedeo
St Ignace de Loyola  (suite 2) Autobiographie
Second point. Une fois devint présente à son entendement, non sans une grande joie spirituelle, la manière dont Dieu avait créé le monde. Il lui sembla voir une
chose blanche d¹où sortaient des rayons et avec laquelle Dieu faisait de la lumière. Mais ces choses il ne savait pas les expliquer et il ne se souvenait pas non plus
tout à fait bien des connaissances spirituelles qu¹en ce temps-là Dieu imprimait dans son âme.
Troisième point. Toujours à Manrèse, où il se trouvait depuis une année environ, après avoir commencé d¹être consolé par Dieu et après avoir vu le fruit qu¹il
produisait dans les âmes en s¹en occupant, il abandonna les mesures excessives qu¹il avait prises auparavant : il se coupa les ongles et les cheveux. Et alors, comme
il se trouvait dans cette bourgade, à l¹église du monastère, et qu¹il entendait dire la messe, un jour, il vit avec les yeux intérieurs, à l¹élévation du Corpus Domini,
certains rayons blancs qui venaient d¹en haut. Et quoiqu¹il ne puisse bien expliquer, après tant de temps écoulé, cette vision, cependant, ce qu¹il perçut avec clarté
dans son entendement, ce fut la manière dont se trouvait, dans ce très saint Sacrement, Jésus-Christ, notre Seigneur.
Quatrième point. À de nombreuses reprises et chaque fois pendant longtemps, il vit avec les yeux intérieurs, tandis qu¹il se tenait en oraison, l¹humanité du Christ.
L¹image qui lui apparaissait était comme un corps tout blanc ni très grand ni très petit mais dont il ne distinguait pas les membres. Cela, il le vit à Manrèse beaucoup
de fois : s¹il disait vingt ou quarante fois il le vit en étant à Jérusalem et une autre fois en allant à Padoue. Il vit également Notre-Dame sous une forme analogue mais
sans distinguer non plus de parties dans cette forme. Toutes ces choses qu¹il aperçut le raffermirent alors et lui donnèrent une si grande confirmation dans la foi que
souvent il se dit, au fond de soi : même s¹il n¹y avait pas l¹Écriture pour nous enseigner ces choses de la foi, il se déciderait s¹il le fallait, à mourir pour elles, et
seulement à cause de ce qu¹il avait vu.
Cinquième point. Une fois il se rendait, pour sa dévotion, dans une église qui se trouvait à un peu plus d¹un mille de Manrèse ‹ je crois qu¹elle s¹appelle Saint-Paul
et le chemin longe la rivière. Il marchait donc, plongé dans ses dévotions, puis il s¹assit pour un moment, le visage tourné vers la rivière qui coulait en contrebas.
Comme il était assis en cet endroit, les yeux de son entendement commencèrent à s¹ouvrir et, sans percevoir aucune vision, il eut l¹intelligence et la connaissance de
choses nombreuses aussi bien spirituelles que relevant de la foi et de la culture profane (23) et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses lui
paraissaient nouvelles.
On ne peut exposer clairement les notions particulières qu¹il entendit alors, bien qu¹elles eussent été nombreuses, sauf qu¹il reçut une grande clarté dans
l¹entendement, de telle sorte que dans tout le cours de sa vie jusqu¹à soixante-deux ans passés, s¹il récapitule en esprit toutes les aides qu¹il a obtenues de Dieu et
toutes les choses qu¹il a sues, même s¹il les réunit en un faisceau, il ne lui semble pas avoir acquis autant de connaissances que cette fois*.[*Et cela fut de telle sorte
qu¹il resta l¹entendement illuminé au point qu¹il eut le sentiment d¹être comme un autre homme et d¹avoir un autre intellect que celui qu¹il avait auparavant.]
Après que cela eut duré un bon moment, il alla se mettre à genoux au pied d¹une croix qui était toute proche, afin de rendre grâce à Dieu, et là il perçut cette
vision qui de nombreuses fois lui était apparue et qu¹il n¹avait jamais élucidée, à savoir cette chose, décrite plus haut, qui lui semblait très belle, avec beaucoup
d¹yeux. Mais il vit bien, en étant devant la croix, que cette chose n¹avait pas une aussi belle couleur que de coutume. Il eut très claire connaissance, avec un grand
assentiment de la volonté, que c¹était là le démon.
De nombreuses fois, ensuite, et de longs moments, cela continua d¹apparaître ‹ mais lui, en manière de mépris, il le chassait avec un bâton de pèlerin qu¹il avait
l¹habitude de porter à la main.
Étant malade une fois, à Manrèse, il fut, à cause d¹une fièvre très forte, sur le point de mourir. Il sentait clairement que son âme allait sortir bientôt de son corps. Il
lui vint alors une pensée qui lui disait qu¹il était un juste. Il en conçut tant de peine qu¹il ne fit plus que la repousser et mettre en avant ses péchés. Et cette pensée
l¹éprouvait plus que la fièvre elle-même. Il ne pouvait la vaincre en dépit du mal qu¹il se donnait. Un peu soulagé de sa fièvre et n¹étant plus à toute extrémité, il se
mit à pousser de grands cris à l¹adresse de certaines dames qui étaient venues le visiter et il leur demanda pour l¹amour de Dieu, si jamais elles le voyaient une autre
fois à l¹article de la mort, de bien vouloir lui clamer à très forte voix : « Pécheur ! » afin qu¹il pût se rappeler les offenses qu¹il avait commises envers Dieu.
Une autre fois, comme il voyageait par mer de Valence en Italie, une forte tempête s¹éleva, le gouvernail du navire se rompit et les choses en vinrent au point qu¹à
son jugement et à celui de beaucoup de ceux qui voyageaient sur ce bateau, on ne pouvait sans miracle échapper à la mort. À ce moment-là, faisant son examen de
conscience et se préparant à mourir, il ne pouvait pas redouter ses péchés ni craindre d¹être condamné, mais il éprouvait une grand confusion et une grande douleur,
jugeant qu¹il n¹avait pas bien employé les dons et les grâces que Dieu Notre Seigneur lui avait communiqués.
Une autre fois, en 1550, il se trouva fort mal en point à cause d¹une très grave maladie qui, à son jugement et à celui de beaucoup, pouvait bien être la dernière. À
ce moment-là, pensant à la mort, il reçut tant d¹allégresse et de consolation spirituelle à l¹idée d¹avoir à mourir, qu¹il fondit en larmes. Et cette effusion devint
continuelle au point que souvent il cessait de penser à la mort afin de ne pas obtenir tellement de consolation de ce genre.
L¹hiver arrivant, il tomba dans une maladie très grave et, pour le soigner, les autorités de la bourgade l¹installèrent dans la maison du père d¹un homme nommé
Ferrera qui, depuis, fut serviteur chez Balthazar de Faria et là on le soigna avec beaucoup de diligence.
De nombreuses dames du premier rang vinrent, à cause de la dévotion qu¹elles avaient déjà pour lui, le veiller la nuit. Rétabli de cette maladie il resta cependant
très faible et en proie à de fréquentes douleurs d¹estomac. C¹est pour ces motifs et aussi parce que l¹hiver était très froid qu¹on le fit se vêtir et se chausser et se
couvrir la tête. C¹est ainsi qu¹il dut prendre deux mantelets bruns de drap très grossier et un bonnet de même tissu en forme de petit béret. À cette époque-là depuis
bien des jours il était très désireux de s¹entretenir au sujet des choses spirituelles et de trouver des personnes capables d¹avoir avec lui ces entretiens. Déjà
approchait la date qu¹il s¹était fixée pour s¹en aller à Jérusalem.
Et ainsi, au début de l¹année 1523, il partit pour Barcelone afin de s¹embarquer. Bien que certains se fussent offerts comme compagnons de route , il voulut aller
seul. Tout son propos était de n¹avoir que Dieu pour refuge. Un jour, certaines gens le pressaient beaucoup, puisqu¹il ne savait ni la langue italienne ni la langue
latine, d¹emmener de la compagnie. On lui montrait quelle aide il en recevrait et on en célébrait les avantages. Il répondit que même si le fils ou le frère du duc de
Cardona se proposaient, il ne partirait pas en leur compagnie. Il désirait s¹exercer à trois vertus : la charité, la foi et l¹espérance.
S¹il emmenait un compagnon, quand il aurait faim, il attendrait de lui une aide et, quand il tomberait, c¹est lui qui l¹aiderait à se relever. Et de la sorte il se confierait
aussi à lui et le prendrait en affection à cause de ces divers égards reçus. Cette confiance, cette affection et cette espérance, il voulait les mettre en Dieu seul. Et ce
qu¹il disait de cette façon-là, il le sentait dans son c¦ur. Ayant ces pensées, il désirait s¹embarquer non seulement tout seul mais sans aucune provision. Il se mit à
négocier son embarquement et il obtint du patron d¹un navire qu¹il le prît gratuitement, étant donné qu¹il n¹avait pas d¹argent, mais l¹autre posa cette quantité de
biscuit pour sa subsistance, autrement on ne l¹admettrait pour rien au monde.
Comme il cherchait à se procurer ce biscuit, de grands scrupules lui vinrent. « La voilà l¹espérance et la foi que tu mettais en Dieu, certain qu¹il ne te manquerait
pas ? » etc. Et cela avec tant d¹efficacité qu¹il en éprouvait grande peine. À la fin, ne sachant que faire et comme il voyait de part et d¹autre des raisons dignes
d¹approbation, il décida de se mettre entre les mains de son confesseur. Il lui déclara combien il désirait suivre la perfection en accomplissant ce qui servirait le plus
à la gloire de Dieu et quels étaient les motifs qui le faisaient hésiter : devait-il emporter ou non des subsistances ? Le confesseur prit ce parti : il quêterait le nécessaire
et l¹emporterait avec lui. Comme il sollicitait une dame, celle-ci lui demanda pour quelle destination il voulait s¹embarquer. Il hésita un peu à le lui dire et finalement i
n¹osa rien lui répondre sauf qu¹il se rendait en Italie et à Rome. Elle, comme effrayée, s¹écria : « C¹est à Rome que vous voulez allez ? Eh bien, ceux qui vont là-bas
je ne sais pas comment ils en reviennent ! » (Elle voulait dire qu¹ils ne tiraient guère profit de leur séjour à Rome en fait de choses spirituelles.) La cause pour laquelle
il n¹avait pas osé lui dire qu¹il allait à Jérusalem était la crainte de la vaine gloire. Cette crainte le tourmentait au point qu¹il n¹osait jamais dire de quelle terre ni de
quelle maison il était. Enfin, ayant obtenu son biscuit, il s¹embarqua. Comme il se trouvait sur la plage avec cinq ou six demi-maravédis qui lui restaient sur ceux qu¹il
avait reçus en quêtant de porte en porte, (parce qu¹il avait pris l¹habitude de vivre par ce moyen), il les laissa sur un banc qui se trouvait là, près du bord de mer.
Il s¹embarqua après être resté à Barcelone un peu plus de vingt jours. Tandis qu¹il séjournait encore à Barcelone, avant de s¹embarquer, il cherchait à joindre,
selon son habitude, toutes les personnes spirituelles qu¹il pouvait, même si elles vivaient dans des retraites, loin de la ville, afin de s¹entretenir avec elles. Mais ni à
Barcelone ni à Manrèse, pendant tout le temps qu¹il y resta, il ne put trouver de personnes capables de l¹aider autant qu¹il le désirait, sauf, à Manrèse, la femme
dont il a été parlé plus haut et qui lui avait dit qu¹elle priait Dieu pour que Jésus-Christ lui apparût. Celle-là seule lui avait semblé entrer assez avant dans les choses
spirituelles. Mais après son départ de Barcelone, il perdit tout à fait cette avidité à chercher des personnes spirituelles.


Chapitre quatrième


Ils eurent en poupe un vent si violent qu¹ils firent le trajet de Barcelone à Gaète en cinq jours et cinq nuits, tous, il est vrai, ayant une crainte assez vive à cause de
la forte tempête. Dans tout ce pays-là on redoutait la peste mais lui, à peine débarqué se mit en route pour Rome. Parmi les voyageurs qui avaient pris le bateau, une
mère, accompagnée de sa fille qui portait des habits de garçon, et un jeune homme se joignirent à lui. Ils le suivaient parce que, eux aussi, ils mendiaient. Arrivés à
une ferme, ils trouvèrent un grand feu de camp et beaucoup de soldats tout autour, lesquels leur dirent de manger et leur donnèrent beaucoup de vin, les invitant
d¹une manière telle qu¹ils semblaient avoir l¹intention de les enivrer. Ensuite ils les séparèrent mettant la mère et la fille en haut dans une chambre et le pèlerin avec le
jeune homme dans une étable. Quand vint minuit, il entendit que l¹on poussait là-haut de grands cris. Il se leva pour aller voir ce que c¹était et il trouva la mère et la
fille qui étaient descendues dans la cour tout en larmes et qui se plaignaient qu¹on voulait les violenter. Il fut pris alors d¹un élan si impétueux qu¹il se mit à crier : «
Est-ce qu¹on peut tolérer cela ? » et d¹autres plaintes semblables. Il les proférait avec tant d¹énergie que tous les gens de la maison restèrent effrayés et que
personne ne lui fit aucun mal. Le jeune garçon s¹était déjà enfui et tous trois se remirent en route en pleine nuit.
Arrivés à une ville qui était proche ils la trouvèrent fermée. Ne pouvant y pénétrer, ils passèrent tous les trois le reste de cette nuit dans une église du voisinage où
la pluie entrait. Le matin, on ne voulut pas leur ouvrir la ville. Ils ne recueillirent aucune aumône au-dehors, bien qu¹ils fussent allés jusqu¹à un château qui leur
paraissait proche, et là, le Pèlerin se trouva pris de faiblesse, aussi bien à cause des épreuves de la mer que du reste. Comme il ne pouvait plus cheminer, il resta sur
place. La mère et la fille s¹en furent en direction de Rome. Ce jour-là, beaucoup de gens sortirent de la ville. Sachant que la dame à qui appartenaient ces terres
allait venir, il se posta au-devant d¹elle et lui dit qu¹il n¹était malade que de faiblesse. Il lui demanda qu¹on le laissât entrer pour chercher quelque remède à son état.
Elle accepta facilement. Il commença de mendier à travers la ville et reçut des liards (24) en abondance. Ayant mis deux jours à se refaire, il reprit son chemin et
parvint à Rome le dimanche des Rameaux. Là, tous ceux qui lui parlaient, apprenant qu¹il n¹avait pas un sou pour aller à Jérusalem, entreprirent de le dissuader, lui
affirmant, avec beaucoup de raisons à l¹appui, qu¹il était impossible d¹obtenir le passage sans argent. Mais il avait une grande certitude en son âme et ne pouvait
absolument douter qu¹il ne trouvât moyen d¹aller à Jérusalem. Ayant reçu la bénédiction du pape Adrien VI il partit pour Venise, huit ou neuf jours après ou sept
ducats qu¹on lui avait donnés pour la traversée de Venise à Jérusalem. Il les avait pris, quelque peu vaincu par les craintes qu¹on lui avait mises au c¦ur de ne pouvoir
obtenir autrement le passage. Mais deux jours après être sorti de Rome, il découvrit qu¹il avait agi là par manque de confiance et il eut le très lourd regret d¹avoir
pris les ducats. Il se demandait s¹il ne serait pas bon de s¹en débarrasser. Mais à la fin il résolut de les dépenser largement en les donnant à ceux qui se
présenteraient à lui, lesquels ordinairement étaient pauvres. Et il le fit de telle sorte qu¹arrivé à Venise il ne lui restait plus que quelques liards, qui lui furent bien
nécessaires cette nuit-là.
Pendant le trajet jusqu¹à Venise il dormait sous les portiques à cause des précautions que l¹on prenait contre l¹épidémie. Une fois il lui arriva, comme il se levait au
matin, de se trouver nez à nez avec un homme qui, en l¹apercevant, se mit à fuir avec une grande épouvante, parce que sans doute il devait être bien livide.
En cheminant ainsi il parvint à Chioggia et il apprit, en même temps que quelques compagnons de route qui s¹étaient joints à lui, qu¹on ne les laisserait pas entrer à
Venise. Ses compagnons décidèrent d¹aller à Padoue pour y prendre un billet de santé et il partit avec eux. Mais il ne pouvait pas marcher à leur pas, tant ils
cheminaient vite, et ils le laissèrent, presque à la nuit, au milieu d¹une grande plaine. Et là, le Christ lui apparut de la manière qu¹il avait accoutumé de lui apparaître,
ainsi que nous l¹avons dit plus haut, et il le réconforta beaucoup. Animé par ce réconfort, le jour suivant, au matin, sans contrefaire un billet d¹entrée ‹ comme, je
crois, ses compagnons firent ‹ il parvint à la porte de Padoue et entra. Les gardes ne lui demandèrent rien du tout. Il lui arriva la même chose à la sortie. Ses
compagnons en furent profondément stupéfaits, eux qui venaient d¹obtenir un billet de santé pour aller à Venise, billet dont il n¹avait eu aucun souci.
Quand ils arrivèrent à Venise, les gardes vinrent à leur barque afin d¹inspecter un à un tous ceux qui s¹y trouvaient. Il fut le seul à être laissé tranquille.
Il subsistait à Venise par la mendicité et dormait sur la place Saint-Marc. Jamais il ne voulut aller à la résidence de l¹ambassadeur de l¹Empereur. Il ne montrait
pas non plus de diligence spéciale pour trouver le moyen de faire la traversée. Il avait dans son âme la grande certitude que Dieu saurait lui permettre d¹aller à
Jérusalem et cela lui donnait une telle confiance que ni les raisonnements qu¹on lui opposait ni les motifs de crainte qu¹on lui suggérait ne pouvaient susciter en lui le
doute.
Un jour un riche Espagnol l¹accosta et lui demanda ce qu¹il faisait et où il voulait aller. Ayant appris son intention, il l¹emmena manger dans sa maison et ensuite il
le garda quelques jours en attendant que fût préparé son départ. Le Pèlerin avait pris cette habitude, déjà depuis le temps de Manrèse, de ne pas parler à table
quand il mangeait avec quelqu¹un, sauf pour répondre brièvement, mais d¹écouter ce qui lui fourniraient l¹occasion de parler ensuite de Dieu, et, après le repas, c¹est
ce qu¹il faisait. Telle fut la cause pour laquelle cet homme de bien et toute sa maisonnée s¹attachèrent à lui au point de vouloir le garder et le forcèrent à rester chez
eux. Ce même hôte le mena chez le Doge de Venise pour un entretien, c¹est-à-dire lui fit accorder entrée et audience. Le Doge, ayant entendu le Pèlerin, ordonna
qu¹on lui permît d¹embarquer sur le bateau des gouverneurs qui s¹en allaient à Chypre (25).
Bien que cette année-là beaucoup de pèlerins fussent arrivés à Venise pour gagner Jérusalem, la plus part d¹entre eux étaient repartis chez eux à cause de la
nouvelle situation qui avait résulté de la prise de Rhodes. Cependant il y en avait treize dans le bateau de pèlerinage qui partit le premier et huit ou neuf restaient pour
celui des gouverneurs, lequel était sur le point de s¹en aller lorsque notre Pèlerin fut pris d¹une grave maladie due à des fièvres. Après que ces fièvres l¹eurent
maltraité quelques jours elles le quittèrent.
Le jour où le bateau appareilla, il avait pris une purge. Ceux de la maison demandèrent au médecin s¹il pouvait s¹embarquer pour Jérusalem et le médecin répondit
que, s¹il s¹agissait d¹aller s¹y faire enterrer, il le pouvait fort bien. Il s¹embarqua cependant et partit ce jour-là. Il vomit tellement qu¹il se trouva très soulagé et
commença de se rétablir. Sur ce bateau se commettaient centaines horreurs et turpitudes, ouvertement, et il les reprenait avec sévérité. Les Espagnols qui faisaient la
traversée lui conseillèrent de ne pas continuer, parce que l¹équipage parlait de l¹abandonner sur une île. Mais Notre Seigneur voulut qu¹on arrivât bientôt à Chypre,
où, laissant ce navire, les voyageurs gagnèrent, par voie de terre, un autre port qu¹on appelle Les Salines, à dix lieues de là, et montèrent sur ce bateau, pour sa
subsistance, rien de plus que l¹espérance qu¹il mettait en Dieu, ainsi qu¹il avait fait sur l¹autre bateau. Pendant tout ce temps Notre Seigneur lui apparut à de
nombreuses reprises, ce qui lui donnait beaucoup de consolation et de réconfort. Il lui semblait voir une chose ronde et grande, comme en or, c¹est du moins ce qu¹il
se représentait. Après être partis de Chypre ils arrivèrent à Jaffa et comme ils cheminaient vers Jérusalem, montés sur leurs petits ânes, selon l¹habitude, et n¹étaient
plus qu¹à deux milles de la cité, un Espagnol, un noble à ce qu¹il semblait, appelé Diego Manes, dit avec beaucoup de dévotion à tous les pèlerins qu¹ils devaient,
puisqu¹ils allaient arriver bientôt à l¹endroit d¹où ils pourraient voir la Ville Sainte, se préparer tous, au fond de leur conscience et avancer en silence.
Cela parut bon à tous et chacun se mit à se recueillir. Peu avant d¹arriver à l¹endroit d¹où l¹on voyait Jérusalem, ils descendirent de leurs ânes parce qu¹ils avaient
aperçu les moines, avec la croix, qui les attendaient. En découvrant la ville, le Pèlerin eut une grande consolation, laquelle, d¹après ce que disaient les autres, fut
générale, jointe à une allégresse qui paraissait différente d¹une allégresse naturelle. Il éprouva toujours la même dévotion dans ses visites aux Lieux Saints.
Son plan bien arrêté était de demeurer à Jérusalem en visitant sans cesse les Lieux Saints. Il se proposait également, en plus de cette dévotion, d¹aider les âmes. À
cet effet il avait apporté des lettres de recommandation pour le père Gardien. Il les lui donna et lui dit son projet de rester sur place par dévotion ‹ mais non la
seconde partie de ce projet, à savoir qu¹il voulait être utile aux âmes, parce que cela il ne le disait à personne, tandis que la première partie il avait à plusieurs
reprises divulguée. Le Gardien lui répondit qu¹il ne voyait pas comment il lui serait possible de séjourner sur place étant donné que la Maison se trouvait dans une
telle pénurie qu¹elle ne pouvait même pas faire subsister les moines et qu¹il avait résolu, en conséquence, d¹en renvoyer quelques-uns, avec les pèlerins, en Europe.
Le Pèlerin répondit qu¹il ne désirait obtenir de la Maison aucune chose sauf qu¹on l¹entende en confession quand il viendrait, de temps en temps, dans ce dessein.
Là-dessus le Gardien lui dit que, de cette façon-là, la chose pourrait se faire mais qu¹il voulût bien cependant attendre la venue du Provincial (je crois qu¹il était le
supérieur de l¹Ordre dans ce pays-là) lequel se trouvait à Bethléem.
Fort de cette promesse, le Pèlerin se rassura et il se mit à écrire des lettres pour Barcelone, à destination de certaines personnes spirituelles. Il en avait déjà écrit
une et il était en train d¹en écrire une autre, la veille du départ des pèlerins, quand on vint l¹appeler de la part du Provincial ‹ qui était arrivé ‹ et du Gardien. Le
Provincial lui dit, avec des paroles affables, comment il avait appris sa bonne intention de rester aux Lieux Saints et qu¹il avait beaucoup réfléchi à cette chose mais
que, fort de l¹expérience qu¹il avait faite avec d¹autres, il jugeait que cela ne convenait pas. Beaucoup en effet avaient eu ce désir et tel d¹entre eux avait été pris, tel
autre était mort. Et puis l¹Ordre était obligé de racheter ceux qui se faisaient prendre. C¹est pourquoi il le priait de se préparer à partir le lendemain avec les pèlerins.
Il répondit à cela qu¹il avait son plan bien arrêté et qu¹il estimait ne pouvoir pour aucun motif renoncer à le mettre en ¦uvre. Il donna courtoisement à entendre que,
même si le Provincial n¹était pas de cet avis et sauf s¹il y était obligé sous peine de péché, aucune crainte ne lui ferait abandonner son projet. À cela le Provincial
répondit qu¹ils détenaient du Siège apostolique l¹autorité de faire quitter les lieux ou de maintenir sur place qui bon leur semblerait et d¹excommunier quiconque ne
voudrait pas leur obéir et qu¹ils jugeaient, en l¹occurrence, que le Pèlerin ne devait pas rester, etc.
Comme il voulait lui montrer les Bulles par lesquelles ils avaient le pouvoir de l¹excommunier, il lui dit qu¹il n¹avait pas besoin de les voir et qu¹il en croyait leurs
Révérences. Puisqu¹elles jugeaient ainsi, avec l¹autorité quelles détenaient, il leur obéirait.
Cette affaire achevée, comme il retournait à l¹endroit où il se trouvait auparavant, il lui vint le grand désir de visiter à nouveau le mont des Oliviers avant de s¹en
aller, ‹ puisque ce n¹était pas la volonté de Notre Seigneur qu¹il restât dans ces Lieux Saints. Sur le mont des Oliviers il y a une pierre d¹où Notre Seigneur s¹éleva
vers les cieux et l¹on voit aujourd¹hui encore les marques de ses pieds. C¹est cela qu¹il voulait retourner voir. Et alors, sans rien dire à personne ni prendre de guide,
(ceux qui vont là-bas sans avoir un Turc comme guide courent un grand péril), il se faufila hors du groupe des pèlerins et s¹en fut tout seul au mont des Oliviers. Les
gardes ne voulurent pas le laisser entrer. Il leur donna le petit canif de l¹écritoire qu¹il portait sur lui. Après avoir fait son oraison avec une vive consolation, il fut pris
du désir d¹aller à Bethphagé. Il s¹y rendit. Là, il se souvint qu¹il n¹avait pas bien regardé sur le mont des Oliviers de quel côté était le pied droit et de quel côté le
pied gauche. Il retourna là-haut et je crois qu¹il donna ses ciseaux aux gardes pour qu¹on le laissât entrer.
Quand on apprit au monastère qu¹il était parti de la sorte sans guide, les moines firent diligence pour l¹envoyer chercher. En effet, comme il descendait du mont
des Oliviers, il tomba sur un chrétien de la ceinture qui servait dans le monastère (26), lequel, brandissant un grand bâton et manifestant une vive colère, faisait mine
de vouloir le rosser et, l¹ayant rejoint, le saisit avec rudesse par le bras (27). Lui, se laissa facilement emmener. Mais le brave homme ne desserra plus son étreinte.
En allant sur ce chemin, empoigné de la sorte par le chrétien de la ceinture, le Pèlerin reçut de Notre Seigneur une grande consolation : il lui sembla voir le Christ
sans cesse au-dessus de lui. Et cela, jusqu¹au moment où il arriva au monastère, dura toujours, en grande plénitude.



Chapitre cinquième





Il s¹en allèrent le lendemain le lendemain. Arrivés à Chypre, les pèlerins se répartirent sur différents bateaux. Il y en avait, dans le port, trois ou quatre pour Venise.
L¹un était à des Turcs, l¹autre était un bâtiment très petit et un troisième était un navire très riche et puissant, propriété d¹un opulent Vénitien. C¹est au patron de ce
dernier que certains voyageurs demandèrent de bien vouloir emmener le Pèlerin. Mais, dès que ce patron sut qu¹il n¹avait pas d¹argent, il refusa, bien qu¹ils fussent
nombreux à le solliciter, faisant l¹éloge de leur protégé, etc. L¹autre répondit que si cet homme était un saint il n¹avait qu¹à faire la traversée comme saint Jacques
l¹avait faite, ou quelque chose de semblable. Ces mêmes intercesseurs obtinrent très facilement pour lui le passage auprès du patron du petit bâtiment.
Ils partirent un jour, avec, le matin, un vent favorable, mais, l¹après-midi, survint une tempête qui les sépara les uns des autres. Le grand navire alla se perdre près
de ces mêmes îles de Chypre et seuls les passagers furent sains et saufs. Celui des Turcs sombra, et tous les passagers avec lui, au cours de la même tempête. Le
petit navire traversa beaucoup d¹épreuves et à la fin ils purent accoster au rivage, dans les Pouilles. Tout cela en plein c¦ur de l¹hiver. Il faisait de grands froids et il
neigeait. Le Pèlerin n¹avait pas d¹autre équipement qu¹une culotte bouffante d¹étoffe grossière qui le couvrait jusqu¹aux genoux, laissant ses jambes nues, des
chaussures, un justaucorps de toile noire, lacéré en beaucoup d¹endroits aux épaules, et un manteau court tout élimé.
Il parvint à Venise à mi-janvier de l¹année 1525 ayant passé en mer, depuis son départ de Chypre, tout le mois de novembre, décembre et la portion de janvier
écoulée. À Venise il tomba sur un des deux hôtes qui l¹avaient accueilli dans leur maison avant qu¹il ne partît pour Jérusalem, lequel lui donna en aumône quinze ou
seize Jules II (28) et un morceau d¹étoffe dont il fit de nombreux plis et qu¹il mit sur son estomac à cause du grand froid qu¹il faisait.
Depuis que ledit Pèlerin avait compris que c¹était la volonté de Dieu qu¹il ne restât pas à Jérusalem il rentrait sans cesse en soi-même pour méditer sur ce qu¹il
devait faire et à la fin il eut inclination à étudier quelque temps pour pouvoir aider les âmes et il résolut d¹aller à Barcelone. C¹est ainsi qu¹il partit de Venise pour
Gênes. Comme il se trouvait un jour à Ferrare, dans l¹Église principale, en train d¹accomplir ses dévotions, un pauvre lui demanda l¹aumône et lui donna un petit
marc qui est une pièce de cinq ou six liards. Après celui-là il en vint un autre à qui il donna une autre pièce de valeur un peu plus grande. Et au troisième, comme il
n¹avait plus que des Jules II, il donna un Jules II. Les pauvres, voyant qu¹il faisait l¹aumône, ne cessaient de venir et de la sorte tout ce qu¹il portait s¹épuisa. À la fin,
beaucoup de pauvres vinrent ensemble demander l¹aumône. Il leur répondit qu¹il leur demandait bien pardon : il n¹avait plus rien.
Il partit ainsi de Ferrare pour Gênes. Il rencontra en chemin des soldats espagnols et cette nuit-là il reçut de bons traitements. Ils s¹effrayèrent beaucoup de son
itinéraire parce qu¹il lui fallait passer presque au milieu de l¹une et l¹autre armée, celle des Français et celle des Impériaux (29). Ils lui demandèrent de quitter la
grand-route et de prendre une autre route, sûre, qu¹ils lui montrèrent. Lui, ne suivit pas leur conseil mais continuant d¹aller son droit chemin il tomba sur un village
brûlé et détruit, si bien qu¹avant la nuit il ne trouva personne qui lui donnât de quoi manger. Quand le soleil fut couché il parvint à un village retranché et les gardes
l¹arrêtèrent tout de suite, pensant qu¹il était un espion. Ils le mirent dans une petite maison proche de la porte du village et commencèrent de le soumettre à un
interrogatoire comme on a l¹habitude de faire quand on a du soupçon. Il répondit à toutes leurs questions qu¹il ne savait rien. Ils le déshabillèrent et scrutèrent,
inspectant jusqu¹à ses chaussures et toutes les parties de son corps pour voir s¹il ne portait pas quelque lettre. Et ne pouvant rien tirer de lui par aucun moyen ils
l¹enchaînèrent pour le mener au capitaine : lui, le ferait parler. Comme il leur demandait qu¹on l¹emmenât couvert de son petit manteau ils ne voulurent pas le lui
rendre et le conduisirent de la sorte, avec sa culotte bouffante et le justaucorps dont il a été parlé ci-dessus.
Dans ce trajet, le Pèlerin eut comme une représentation du Christ quand on l¹emmenait lui aussi, bien que ce ne fût pas une vision comme les autres. Il fut conduit
le long de trois grandes rues et il marchait sans aucune tristesse, avec allégresse plutôt et contentement. Il avait pour habitude, quand il parlait à quelque personne
que ce fût, de lui dire « vous » (30) tenant cela pour une dévotion parce que le Christ faisait de la sorte, ainsi que les apôtres, etc. En allant le long de ces rues, il lui
passa par l¹esprit qu¹il serait bon de renoncer à cette habitude dans un moment si difficile et de donner du « Sa Seigneurie » au capitaine, et cela non sans quelques
craintes touchant les tortures qu¹on pouvait lui infliger, « puisqu¹il en est ainsi, se dit-il, je ne le traiterai pas de « Sa Seigneurie », je ne lui ferai pas révérence et je
n¹ôterai pas mon chaperon ».
Ils arrivent au palais du capitaine et on le laisse dans une salle basse. Au bout d¹un moment le capitaine vient lui parler. Mais lui, sans témoigner la moindre
courtoisie, répond par peu de mots et en mettant un intervalle notable entre un mot et le suivant. Le capitaine le prit pour un fou et dit à ceux qui l¹avaient amené : «
Cet homme n¹a pas de cervelle. Donnez-lui ses affaires et jetez-le dehors. » Sorti du palais il rencontra tout de suite un Espagnol qui vivait là, qui l¹emmena chez lui
et lui donna de quoi mettre fin à son jeûne et tout le nécessaire pour cette nuit.
Il partit au matin et chemina jusqu¹au soir. Deux soldats le virent, qui étaient sur une tour, et ils descendirent pour s¹emparer de lui. Ils l¹amenèrent à leur capitaine,
qui était français et celui-ci lui demanda, entre autres choses, de quel pays il était. Apprenant qu¹il était du Guipuzcoa, il lui dit : « Moi aussi je suis de là-bas, des
environs. » Sans doute était-il d¹un pays proche de Bayonne. Et tout de suite il dit aux soldats : « Emmenez-le et donnez-lui à souper et réservez-lui bon traitement.»
Dans ce trajet de Ferrare à Gênes il eut à pâtir de beaucoup d¹autres menus incidents et à la fin il arriva à Gênes où il fut reconnu par un Biscayen qui se nommait
Portundo et avec qui il s¹était entretenu à l¹époque où il servait à la cour du Roi Catholique. Grâce à lui il put embarquer sur un bateau qui allait à Barcelone et sur
lequel il courut grand péril d¹être pris par André Doria qui leur donna la chasse, parce qu¹il était alors du côté des Français.


Chapitre sixième


Arrivé à Barcelone il fit part de son inclination pour l¹étude à Isabelle Roser (31) et à un maître d¹école nommé Ardévol qui enseignait la grammaire. À l¹un et à
l¹autre cela parut fort bien. Lui, s¹offrit à l¹enseigner gratis, elle, à fournir ce qui serait nécessaire pour sa subsistance. Le Pèlerin avait connu à Manrèse un moine, je
crois qu¹il était de l¹Ordre de saint Bernard, un homme très élevé en spiritualité, et il désirait vivre auprès de lui afin de s¹instruire, de pouvoir se donner plus
commodément à la vie spirituelle et aussi pour être utile aux âmes. Il leur répondit donc qu¹il accepterait leur offre s¹il ne trouvait pas à Manrèse la commodité qu¹il
espérait. Mais étant allé là-bas il apprit que le moine était mort. Il revint alors à Barcelone et se mit à étudier avec assez de diligence. Mais une chose l¹embarrassait
beaucoup : quand il se mettait à apprendre par c¦ur, comme c¹est nécessaire dans les commencements de la grammaire, il lui venait de nouvelles intelligences des
choses spirituelles et de nouveaux goûts pour ces choses. Et cela de telle manière qu¹il ne pouvait pas apprendre par c¦ur. Il avait beau lutter contre ces idées, il ne
pouvait les chasser.
Il réfléchissait de nombreuses fois là-dessus et il se disait en lui-même : « Ni quand je me mets en oraison ni quand je suis à la messe, ne me viennent ces
intelligences si vives. » Et ainsi, peu à peu, il en vint à connaître que c¹était de la tentation. Après avoir fait une prière, il s¹en fut à Sainte-Marie de la Mer, près de la
maison du maître d¹école, après avoir demandé à ce maître de bien vouloir venir dans cette église l¹écouter un peu. Ils s¹assirent. Il lui expliqua tout ce qui se passait
dans son âme, fidèlement, et il lui avoua combien peu de progrès il avait fait jusqu¹alors à cause de la raison qu¹il disait. Mais il fit une promesse audit maître : « Je
vous promets de ne jamais manquer d¹aller vous écouter pendant ces deux ans, tant que je trouverai à Barcelone du pain et de l¹eau avec quoi je puisse subsister. »
Et comme il fit cette promesse avec assez de force, jamais plus il n¹eut ces tentations.
La douleur d¹estomac qui l¹avait pris à Manrèse et à cause de laquelle il avait mis des chaussures, le quitta. Son estomac allait bien depuis son départ pour
Jérusalem. C¹est pourquoi, tandis qu¹il étudiait à Barcelone, le désir lui vint de retourner à ses pénitences passées. Et ainsi il commença par faire un trou dans les
semelles de ses chaussures. Il élargit peu à peu ce trou de telle sorte qu¹au moment où le froid de l¹hiver arriva, il ne portait plus, en guise de souliers, que les
empeignes.
Une fois achevés deux ans d¹études pendant lesquels, d¹après ce qu¹on lui disait, il avait fait assez de progrès, son maître lui annonça qu¹il pouvait désormais
suivre les cours des Arts et qu¹il ferait bien d¹aller à Alcalà. Cependant il se fit examiner par un docteur en théologie ‹ lequel lui conseilla la même chose. Et ainsi il
partit tout seul pour Alcalà bien qu¹il eût déjà groupé quelques compagnons, à ce que je crois. À son arrivée, il se mit à mendier et à vivre d¹aumônes. Il y avait dix
ou douze jours qu¹il vivait de cette manière-là quand une fois u prêtre et d¹autres personnes qui accompagnaient ce prêtre, le voyant demander l¹aumône, se mirent
à rire de lui et à lui lancer quelques injures, comme on a coutume de faire envers les gens qui, étant en bonne santé, mendient. À ce moment passait dans la rue un
homme qui avait la charge du nouvel hôpital Antezana. Ayant laissé voir que cette scène le peinait, il appela le Pèlerin et l¹emmena dans sont hôpital où il lui donna
une chambre et tout le nécessaire.



Il étudia de la sorte à Alcalà à peu près un an et demi. C¹était en carême de 1524 qu¹il était arrivé à Barcelone pour deux ans d¹études. Il était donc arrivé à
Alcalà en 1526. Il y étudia les Termes logiques de Dominique Soto et la Physique d¹Albert le Grand et l¹¦uvre du Maître des Sentences.
Pendant son séjour à Alcalà i s¹occupait à donner les Exercices spirituels et à expliquer le catéchisme et par là se produisit du fruit pour la gloire de Dieu. Il y eut
de nombreuses personnes des choses spirituelles et au goût pour ces choses. D¹autres subirent des tentations diverses. Telle d¹entre elles, voulant se donner la
discipline, ne pouvait le faire, ‹ comme si on lui retenait la main. Il y eut encore des choses semblables qui suscitaient des rumeurs dans la population, surtout à cause
de la grande affluence qui se manifestait partout où le Pèlerin expliquait le catéchisme.
Dès son arrivée à Alcalà, il fit connaissance avec don Diego de Eguia, lequel vivait dans la maison de son frère. Ce dernier faisait de l¹imprimerie, à Alcalà, et
possédait largement le nécessaire. Ils l¹aidaient, l¹un et l¹autre, par leurs aumônes, à entretenir les pauvres et le second hébergeait les trois compagnons du Pèlerin
dans sa maison.
Une fois, comme le Pèlerin était venu demander l¹aumône pour faire face à de certaines nécessités, don Diego lui dit qu¹il n¹avaient pas d¹argent mais il lui ouvrit
un coffre où se trouvaient divers objets et il lui donna des parements de lit de couleurs variées, des candélabres et autres choses semblables que le Pèlerin enveloppa
toutes dans un drap et qu¹il mit sur ses épaules. Puis il s¹en fut porter secours aux pauvres.
Comme il a été dit ci-dessus, il y avait grande rumeur dans tout ce pays-là au sujet des choses qui se passaient à Alcalà et les gens en parlaient d¹une certaine
manière, les autres d¹une autreŠ Le bruit parvint jusqu¹à Tolède, jusqu¹aux Inquisiteurs. Quand ceux-ci arrivèrent à Alcalà, le Pèlerin en fut avisé par leur hôte qui lui
dit que tous ces gens les appelaient « les habillés de bure », et je crois même « illuminés », et qu¹on allait faire de lui et de ses compagnons, une boucherieŠ En effet,
les Inquisiteurs se livrèrent tout de suite à des recherches et à des enquêtes sur leur vie mais à la fin ils retournèrent à Tolède sans les convoquer, n¹étant venus que
dans le dessein de s¹informer. Ils laissèrent le soin du procès au Vicaire Figueroa, qui appartient à présent aux grands Conseils de l¹Empereur. Le Vicaire, au bout
de quelques jours, les convoqua et leur apprit comment une recherche et une enquête avaient été faites sur leur vie par les Inquisiteurs. On n¹avait trouvé aucune
erreur dans leur doctrine ni dans leur genre de vie et, par conséquent, ils pourraient continuer ce qu¹ils faisaient, sans aucun empêchement. Mais, comme ils n¹étaient
pas des religieux, il ne paraissait pas opportun qu¹ils aillent tous vêtus d¹habits semblables. Il serait bon, et on leur ordonnait, que deux d¹entre eux, ‹ il montrait du
doigt le Pèlerin et Arteaga ‹ fissent teindre leurs vêtement en noir. Deux autres, Calixto et Caceres, les feraient teindre en fauve. Quant à Juanico qui était un jeune
garçon français, il pouvait rester comme il était.
Le Pèlerin répondit qu¹ils feraient ce qu¹on leur commandait : « Mais je ne sais pas, dit-il, de quel profit sont ces inquisitions. Un prêtre n¹a pas voulu donner
l¹autre jour le Saint Sacrement à l¹un d¹entre nous, sous prétexte qu¹il communiait chaque semaine et à moi on fait difficulté à ce sujet. Nous voudrions savoir si l¹on
n¹a pas découvert en nous une hérésie quelconque ? ‹ Non, dit Figueroa, s¹ils vous en trouvent une ils vous brûleront aussi, répliqua le Pèlerin, s¹ils en trouvent une
en vous-même. »
Ils firent teindre leurs habits, comme on le leur avait ordonné, et au bout de quinze ou vingt jours, Figueroa enjoignit au Pèlerin de ne pas aller nu-pieds mais de
mettre des chaussures. Et il obéit tranquillement, comme en toutes les choses de cette sorte, quand on les lui ordonnait.
Au bout de quatre mois, le même Figueroa fit de nouveau une enquête sur eux*[*À ce que m¹a raconté Bustamente]. Outre les griefs habituels, je crois qu¹il y
avait aussi ce motif : une femme mariée, de qualité, éprouvait une dévotion spéciale envers le Pèlerin. Afin de ne pas être reconnue elle venait le voir la tête couverte,
comme c¹est la coutume à Alcalà de Henares, dès le petit jour, au matin, à l¹hôpital.
En entrant elle se découvrait et gagnait la chambre du Pèlerin. Mais cette fois-là non plus on ne leur fit pas d¹ennuis, on ne les convoqua même pas après clôture
du procès, on ne leur dit rien du tout.
Quatre mois plus tard, ‹ il habitait déjà dans une petite maison, hors de l¹hôpital, ‹ un alguazil vint un jour frapper à sa porte, l¹appela et lui dit : « Venez un peu
avec moi ! » Et, le jetant dans la prison, il lui lança : « Vous ne sortirez pas d¹ici avant qu¹on ne vous ait donné de nouveaux ordres ! » C¹était en été, il n¹était pas
sous surveillance étroite et beaucoup de gens venaient lui rendre visite*[ Miona notamment, qui était son confesseur.]. Il faisait la même chose qu¹en liberté : il
enseignait le catéchisme et donnait les Exercices. Il se souvint spécialement de doña Teresa de Càrdenas qui envoya du monde lui rendre visite et lui fit proposer à
de nombreuses reprises de le tirer de là. Mais il n¹accepta rien, disant toujours : « Celui pour l¹amour de qui je suis entré ici m¹en tirera si c¹est utile à son service. »
Il resta dix-sept jours enfermé sans qu¹on l¹interrogeât ni qu¹il sût la cause de cet internement, après quoi le Vicaire vint à la prison et le questionna sur de
nombreux sujets, allant jusqu¹à lui demander s¹il faisait observer le sabbat par ses disciples. Il lui demanda également s¹il connaissait deux certaines femmes, la mère
et la fille, ‹ il répondit que oui ‹ et s¹il avait été informé de leur départ avant qu¹elles se missent en route. Il répondit que non, à cause du serment qu¹il avait reçu. Le
Vicaire, alors, lui mettant la main sur l¹épaule, lui dit, avec des signes de joie : « Voilà la cause pour laquelle je suis venu ici. » Parmi les nombreuses personnes qui
suivaient le Pèlerin il y avait en effet une mère et sa fille, toutes deux veuves, ‹ la fille était très jeune et elle attirait beaucoup les regards, ‹ qui s¹étaient avancées très
loin dans les choses de l¹esprit, surtout la fille, à de telles enseignes que, toutes nobles qu¹elles fussent, elles s¹étaient rendues à la Véronique de Jean à pied, ‹ je ne
sais même pas si ce n¹était pas en mendiant leur vie, ‹ et seules (32). Cela fit grand bruit dans Alcalà. Le Docteur Ciruelo qui exerçait sur elles une certaine tutelle,
crut que le prisonnier les avait engagées lui-même à cette démarche et c¹est pourquoi il l¹avait fait arrêter. Ayant entendu le Vicaire, le prisonnier lui dit : «
Voulez-vous que je vous parle un peu plus longuement de cette affaire ? » Il répondit : « Oui » « Eh bien, sachez, fit-il, que ces deux femmes m¹ont importuné bien
des fois : elles voulaient courir le monde pour servir les pauvres en allant d¹hôpital en hôpital, et moi je les ai toujours détournées des ce projet parce que la fille est
bien jeune et attire tellement les regards, etc. Je leur ai dit qu¹elles pouvaient fort bien, quand elles voudraient visiter les pauvres, le faire à Alcalà et aller tenir
compagnie au Très Saint-Sacrement. »
Cet entretien terminé, Figueroa s¹en fut avec son greffier, en emportant toute la relation par écrit.
À cette époque, Calixto était à Ségovie. Ayant appris que le Pèlerin était incarcéré, il arriva tout de suite, bien qu¹il relevât depuis peu d¹une grande maladie, et il
s¹installa avec lui dans la prison. Mais le Pèlerin lui dit qu¹il ferait mieux d¹aller se présenter au Vicaire, lequel lui réserva bon accueil et lui annonça qu¹il allait
l¹envoyer en prison : il fallait qu¹il y restât jusqu¹au retour des femmes, afin qu¹on pût voir si elles confirmeraient ou non ses déclarations. Calixto resta incarcéré
quelques jours : comme le Pèlerin voyait que sa santé physique en souffrait, car il n¹était pas tout à fait guéri, il le fit libérer par l¹intermédiaire d¹un Docteur, un grand
ami à lui.
Depuis le moment où le Pèlerin entra dans la prison jusqu¹au moment où on l¹en tira, il s¹écoula quarante-deux jours, au bout desquels les deux dévotes étant
rentrées, le greffier vint à la prison lire la sentence : le captif était libre mais lui et ses amis devaient s¹habiller comme les autres étudiants et ne pas parler de choses
de la foi avant d¹avoir étudié davantage et pendant quatre ans encore, étant donné qu¹ils n¹avaient pas d¹instruction. En vérité, le Pèlerin était celui qui en savait le
plus mais sans bases sérieuses, c¹était d¹ailleurs la première chose qu¹il avait l¹habitude de dire quand on l¹interrogeait. Cette sentence le rendit un peu hésitant sur
ce qu¹il allait faire. On fermait la porte à son intention d¹aider les âmes, sans lui donner aucune raison, sauf qu¹il n¹avait pas assez étudié. À la fin il résolut d¹aller
trouver l¹Archevêque de Tolède, Fonseca, et de mettre l¹affaire entre ses mains.
Il partit d¹Alcalà et rejoignit l¹Archevêque à Valladolid. Il lui raconta fidèlement l¹épreuve qu¹il traversait et il ajouta ceci : bien qu¹il ne fût plus sous sa juridiction ni
obligé de respecter la sentence, il agirait dans cette affaire selon les ordres qu¹il recevrait de lui. En parlant il employa le « vous » comme il avait coutume de faire
avec tout le monde. L¹Archevêque l¹accueillit fort bien et, apprenant qu¹il désirait passer à Salamanque, il lui annonça qu¹il possédait, dans cette ville aussi, des amis
et un collège. Il lui offrit tout cela. Et quand le Pèlerin s¹en alla, il lui fit remettre quatre écus.




Chapitre septième


Peu après son arrivée à Salamanque, comme il faisait oraison dans une église, une dévote le reconnut pour un membre de la compagnie qu¹il avait formée, car ses
quatre compagnons étaient sur place depuis quelques jours. Elle lui demanda son nom et le conduisit à la demeure de ses amis. Quand, à Alcalà, on leur avait
imposé, par sentence, de s¹habiller comme des étudiants, le Pèlerin avait déclaré : « Lorsque vous nous avez ordonné de teindre nos vêtements, nous l¹avons fait
mais à présent, votre ordre, nous ne pouvons l¹exécuter parce que nous n¹avons pas de quoi acheter de nouveaux habits. » Et alors, le Vicaire en personne les avait
pourvus de vêtements et de bonnets et de tout ce qui convient à des étudiants. C¹est habillés de cette manière-là qu¹ils étaient partis d¹Alcalà.
Le Pèlerin avait pour confesseur à Salamanque un religieux dominicain de Saint Étienne. Dix ou douze jours après son arrivée le confesseur lui dit : « Des Pères de
la maison voudraient vous parler. » Il répondit : « Au nom de Dieu, j¹irai. ‹ Eh bien, dit le confesseur, il serait bon que vous veniez déjeuner ici dimanche. Mais, je
vous en avertis, ils voudront savoir sur vous beaucoup de choses. »
Il y alla donc le dimanche avec Calixto.
Après le repas, le Sous-Prieur, en l¹absence du Père Prieur, s¹en fut, en compagnie du confesseur et, je crois, d¹un autre Père, dans une chapelle, avec les deux
invités. Le Sous-Prieur se mit à leur dire, avec beaucoup d¹affabilité, combien les informations qu¹ils avaient sur leur vie et sur leurs m¦urs étaient bonnes ‹ (ainsi
donc ils allaient prêchant, à la façon des Apôtres !), ‹ mais qu¹ils seraient fort aise d¹être renseignés sur toutes ces choses de façon plus particulière. Et il commença
par demander quelles avaient été leurs études. Le Pèlerin répondit : « De nous tous, c¹est moi qui ai étudié le plus », et il leur rendit compte clairement du peu de
choses qu¹il avait appris et sur quelle médiocre base. « Eh bien, dites-moi maintenant ce que vous prêchez ! ‹ Nous autres, répondit le Pèlerin, nous ne prêchons
pas, sauf que nous parlons familièrement, avec quelques personnes, des choses de Dieu, ainsi après le repas, avec certaines gens qui nous invitent. ‹ Mais, demanda
le Père, de quelles choses de Dieu parlez-vous ? Voilà ce que nous voudrions savoir ! ‹ Nous parlons, dit le Pèlerin, tantôt d¹une vertu, tantôt d¹une autre, et en la
louant ; tantôt d¹un vice, tantôt d¹un autre, et en le réprouvant. ‹ Vous n¹êtes pas instruits, sa houppelande à un pauvre prêtre. Le Père dit alors entre ses dents, en
signe de désapprobation : « Charitas incipit a seipso (34). »
Mais il faut revenir à l¹affaire. Donc, le Sous-Prieur ne pouvant tirer du Pèlerin d¹autres paroles que celles-là, lui dit : « Eh bien ! vous resterez ici. Nous saurons
faire en sorte que vous nous disiez tout. » Et, sur-le-champ, les Pères se retirent, non sans quelque hâte. Auparavant le Pèlerin avait demandé si son compagnon et
lui devaient rester dans cette chapelle, ou, sinon, qu¹on leur indiquât où il leur fallait rester. Le Sous-Prieur répondit qu¹ils resteraient dans la chapelle.
Immédiatement les moines firent fermer toutes les portes et conférèrent, à ce qu¹il semble, avec les juges. Cependant les deux compagnons restèrent dans le couvent
trois jours sans que rien ne leur fût transmis de la part de la justice. Ils mangeaient au réfectoire avec les moines.
Leur chambre était presque toujours pleine de moines qui venaient les voir. Le Pèlerin tenait sans cesse les propos qu¹il avait coutume de tenir, si bien qu¹entre les
visiteurs il se fit comme une répartition ; il y en avait beaucoup qui se montraient affectés par son sort.



Au bout des trois jours vint un greffier aussi les emmena en prison. On ne les mit pas avec les malfaiteurs, en bas, mais dans un logement du haut, lequel, étant
vétuste et inhabité, se trouvait très sale. On les attacha tous les deux à la même chaîne, chacun par un pied et la chaîne était attachée elle-même à un poteau qui se
trouvait au milieu du logis. Elle avait pour longueur de dix à treize palmez (35). Chaque fois que l¹un d¹eux voulait faire quelque chose, il fallait que l¹autre
l¹accompagnât. Toute cette nuit-là ils la passèrent à veiller. Le lendemain, quand on apprit dans la ville leur incarcération, on leur fit parvenir à la prison de la literie et
tout ce qu¹il fallait, en abondance. Et sans cesse beaucoup de gens venaient les visiter et le Pèlerin continuait son ministère en parlant de Dieu, etc.
La bachelier Frias vint les interroger chacun à part et le Pèlerin lui donna tous ses paiers ‹ c¹étaient les Exercices spirituels ‹ pour qu¹il les examinât. Comme on
leur demandait s¹ils avaient des compagnons, ils répondirent que oui et dirent où ils étaient. Tout de suite on y alla sur l¹ordre du bachelier et l¹on amena à la prison
Caceres et Arteaga, mais on laissa Juanico lequel, ensuite, se fit moine. Cependant on ne les mit pas en haut comme les autres, mais en bas, où se trouvaient les
prisonniers de droit commun. Cette fois le Pèlerin voulut encore moins prendre avocat ni assistant judiciaire.
Quelques jours plus tard il fut convoqué devant quatre juges, les trois docteurs Sanctisidoro, Paravinhas et Frias. Le quatrième était le bachelier Frias. Tous
avaient déjà vu les Exercies. Ils lui posèrent de nombreuses questions non seulement à propos des Exercices mais sur la théologie, sur les articles, par exemple, de la
Trinité, et du Saint Sacrement, pour savoir comment il les comprenait. Il s¹excusa d¹abord par sa déclaration préliminaire (36). Cependant, sur l¹ordre des juges, il
parla, et de telle manière qu¹ils ne trouvèrent rien à lui reprocher. Le bachelier Frias qui, en ces sortes de choses, s¹était montré toujours plus sévère que les autres
lui soumit encore un cas de droit canon. À toutes les questions posées il fut obligé de répondre mais chaque fois il déclarait d¹abord qu¹il ne savait pas ce que
disaient les docteurs sur ces problèmes. Ensuite ils lui enjoignirent d¹expliquer le premier commandement comme il avait l¹habitude de l¹expliquer. Il se mit à le faire
et s¹y arrêta tellement, dit tant de choses sur le premier commandement qu¹ils n¹eurent guère envie de lui en demander plus. Auparavant, quand ils lui avaient parlé
des Exercices ils avaient beaucoup insisté sur un point, un seul et qui se trouve au début : « Quand une pensée est-elle péché véniel et quand péché mortel ? » Ils
s¹inquiétaient de le voir, n¹étant pas instruit, décider sur ce point. Il leur avait répondu : « Si j¹ai dit la vérité ou non, c¹est votre affaire de le déterminer. Et si ce n¹est
pas la vérité, condamnez ce que je dis. » À la fin, sans rien condamner, ils s¹en allèrent.
Parmi les nombreuses personnes qui vinrent lui parler dans la prison il se trouva un jour don Francisco de Mendoza, maintenant cardinal de Burgos, accompagné
du bachelier Frias. Il lui demanda familièrement comment il se trouvait dans cette prison et s¹il lui pesait d¹être captif. Il répondit : « Je vous dirai ce que j¹ai dit
aujourd¹hui à une dame qui m¹adressait des paroles de pitié à me voir détenu : en cela vous montrez que vous ne désirez pas être incarcérée pour l¹amour de Dieu.
Et puis est-ce que la prison vous paraît être un si grand mal ? Eh bien, moi, je vous assure qu¹il n¹y a pas à Salamanque d¹anneaux de fer et de chaînes en quantité
telle que je n¹en désire davantage pour l¹amour de Dieu. »
Il arriva, en ce temps-là, que les internés de la prison s¹enfuirent tous et que les deux Compagnons qui se trouvaient avec eux ne s¹enfuirent pas. Quand, au matin,
ils furent trouvés fuirent pas. Quand, au matin, ils furent trouvés devant les portes ouvertes, eux seuls, sans personne d¹autre, cela donna beaucoup d¹édification à
tout le monde et fit beaucoup de rumeur par la ville. Immédiatement on leur donna tout un palais, qui était proche de là, pour prison.
Il y avait vingt-deux jours qu¹ils étaient détenus quand on les appela pour entendre la sentence : on n¹avait trouvé aucune erreur ni dans leur vie ni dans leur
doctrine. Ils pourraient donc faire comme ils faisaient auparavant, enseignant le catéchisme et parlant des choses de Dieu, à condition de ne jamais définir : « cela est
péché mortel » ou : « cela est péché véniel », à moins que quatre années ne se soient écoulées, pendant lesquelles ils auraient encore étudié. Cette sentence une fois
lue, les juges leur montrèrent beaucoup d¹affection, comme s¹ils désiraient qu¹elle fût acceptée. Le Pèlerin déclara qu¹il ne l¹accepterait pas, étant donné que, sans le
condamner en aucune chose, on lui fermait la bouche afin qu¹il n¹aidât plus son prochain dans la mesure où il le pouvait. Le docteur Frias qui se montrait très affecté,
eut beau insister, le Pèlerin se contenta de dire qu¹il ferait ce qu¹on lui commandait, tant qu¹il se trouverait dans la juridiction de Salamanque. Immédiatement après
ils furent tirés de prison et lui, se mit à recommander à Dieu et à méditer la décision qu¹il devait prendre. Il trouvait de grandes difficultés à rester à Salamanque. En
effet il lui semblait que s¹il voulait se rendre utile aux âmes la porte lui était fermée par cette interdiction de définir ce qui relevait du péché mortel ou du péché véniel.
Et c¹est ainsi qu¹il résolut d¹aller à Paris pour étudier.
Quand le Pèlerin, à Barcelone, se demandait s¹il étudierait et combien de temps, tout le problème pour lui était de savoir si, après avoir étudié, il entrerait en
religion ou s¹en irait à travers le monde. Quand l¹idée lui venait d¹entrer dans un Ordre, il pensait tout de suite à en choisir un corrompu et peu réformé, voulant y
entrer pour en souffrir davantage. Il pensait également que Dieu, sans doute, porterait secours aux moines. Et Dieu aussi lui donnait grande confiance : il supporterait
toutes les avanies et injures qu¹on lui ferait subir.
Au temps de son incarcération à Salamanque, il n¹avait pas manqué d¹éprouver ces mêmes désirs d¹aider les âmes et, dans ce dessein, de poursuivre d¹abord ses
études, de grouper aussi quelques Compagnon animés de la même intention, tout en conservant ceux qu¹il avait. Il convint avec ces derniers, après avoir résolu
d¹aller à Paris, qu¹ils l¹attendraient sur place et qu¹il partirait seul pour voir s¹il trouverait là-bas quelque moyen de leur permettre d¹étudier.
Beaucoup de personnes importantes insistèrent auprès de lui pour qu¹il ne partît pas mais elles ne purent le convaincre. À peine quinze ou vingt jours après sa
sortie de prison, il s¹en alla, tout seul, en emportant quelques livres sur un petit âne. Quand il fut arrivé à Barcelone, tous ceux qui le connaissaient le dissuadèrent de
passer en France à cause des grandes guerres qui s¹y livraient. On lui racontait des exemples très précis et on allait même jusqu¹à lui dire que l¹on embrochait là-bas
les Espagnols. Mais jamais il n¹éprouva aucune sorte de crainte.

Saint Ignace de Loyola(1491 - 1556) Autobiographie

Publié le 13/02/2008 à 12:00 par jubilatedeo
Saint Ignace de Loyola(1491 - 1556) Autobiographie
Saint Ignace de Loyola
(1491 - 1556)


Introduction



À l'automne de l'année 1554, dans la pauvre maison professe de la Compagnie de Jésus, à Rome, non loin du Capitole et du palais où résidait le pape à cette
époque, chaque matin, sous un portique proche du bâtiment appelé la Tour rouge, deux hommes vêtus de noir faisaient les cent pas, arpentant un sol qu'on peut
imaginer de briques roses, grossièrement jointes et frustes. En contrebas, un jardin où les novices ont le droit de jouer à la balle et plus loin, au fond, des bâtiments
vieillots que l'on appelle d'un nom pompeux, « l'appartement du Duc », parce que François de Borgia, encore duc de Gandie et puissant du monde, n'a pas
dédaigné d¹y loger quand il est venu à Rome en grand apparat : aussi bien, en dépit de sa magnificence, était-il un Compagnon de Jésus, ayant prononcé en secret
les voeux décisifs.
Les deux religieux vont et viennent sous le portique. L'un est petit. Il a le crâne dégarni et, sous le front large, les yeux s'enfoncent profondément dans leurs orbites.
Il porte au menton une courte barbe. L'autre, on peut l'imaginer grand et brun. Il est portugais. Il s'appelle Luis Gonçalves da Camara. Il joue le rôle de « ministre »
dans la maison professe, c'est-à-dire de Père intendant. Comme il a une mémoire étonnante, il s'est trouvé tout désigné pour accompagner le petit homme boiteux
dans sa monotone promenade. Il l'accompagne, l'écoute, enregistre mentalement ce que l'autre lui dit et tout à l'heure, dans sa chambre, il consignera tout par écrit,
fidèlement, mot pour mot, avec plus que du respect ‹ de la dévotion. Sa mission est importante : recueillir sur les lèvres du Fondateur de la Compagnie de Jésus les
souvenirs qu'il garde de sa vie passée et des expériences divines qu'il a connues. Il sait, ce Père Gonçalves da Camara, que la Communauté entière compte sur lui
pour qu'il donne une relation très exacte de cette autobiographie orale que nul avant lui n'a jamais entendue, qu'il n'entendra lui-même qu'une fois et que nul après lui
n'entendra jamais plus.
Il avait été très difficile d'obtenir d'Ignace de Loyola qu'il acceptât de raconter sa vie. Lui qui avait horreur de la « vaine gloire » se serait énergiquement refusé à
toute confidence qui eût exprimé rien d'autre que l'histoire d'une existence humaine. C'était un moment de l'histoire de Dieu agissant dans le monde que ses fils
spirituels lui demandaient de relater : ils voulaient que le Fondateur leur laissât par écrit le compte de ses travaux et de ses jours et fît l'énoncé des grâces accordées
par Dieu à son serviteur dans le temps qu'il créait la Compagnie de Jésus. Or cet Institut avait eu pour fondement véritable non le texte des Constitutions, quelque
génial qu'il fût, mais la personnalité du Fondateur ‹ mieux, l'être qu'était devenu le Fondateur, sous la main façonnant de Dieu. Présentée de la sorte, la tâche
devenait sacrée, au sens le plus fort du mot.
Le saint finit par acquiescer, mais on lira dans les Préfaces de Nadal et de Camera, comment il hésita encore et temporisa et s'interrompit, ayant commencé.
Pourtant, quel étonnant pèlerinage, non plus effectif, ni à Montserrat ou à Jérusalem, mais en esprit et par récapitulation mentale, celui qui se désignait si volontiers
du nom de Pèlerin, allait-il accomplir, en marchant de son pas boiteux d'un bout à l'autre de la galerie, tandis que son compagnon, penché sur lui pour mieux
l'écouter, essayait de tricher, de temps en temps, et regardait de ses propres yeux les yeux d'un homme qui avait fermement cru voir la Madone et Dieu le Père...
Telle est l'image de départ qu'un cinéaste avisé pourrait choisir s'il voulait présenter la vie de saint Ignace de Loyola racontée par lui-même : deux silhouettes
noires sur le pavement rose de la galerie couverte, allant tout doucement et s'arrêtant parfois, puis revenant sur leurs pas. Dans le fond du décor, les verdures du
jardin et, plus loin, quelque campanile de Rome se profilant sur le ciel bleu. En surimpression, la liste inévitable des artisans du film.
Après quoi, par un habile « fondu-enchaîné »,une autre galerie apparaîtra, celle d'une ferme-château du pays basque espagnol, près d'Aspeitia, grosse tour
massive en pierre et en brique, environnée de prés et d'arbres où le descendant des hobereaux de Loyola vint au monde, en 1491, et vécut son jeune âge.
Le récit de Gonçalves da Camara ne serait d'aucun secours au cinéaste pour ces premières séquences : tout le début de la biographie, relatif aux « légèretés »
d'une jeunesse mondaine, a été escamoté à cause d'une pudeur plus scrupuleuse chez les disciples qu'elle n'était chez le maître... Légère, certes, elle le fut,
l'adolescence de ce jeune page, admis, vers la quinzième année, à la cour du Contador Mayor Juan Velasquez de Cuellar, trésorier général de la Couronne de
Castille, dans la bourgade d'Arevalo.
On s'amusait fort, là-bas, on se battait en duel, on dansait. Même, en 1515, la fureur de vivre poussa le Chevalier de Loyola, âgé de vingt-quatre ans, à
commettre en temps de carnaval dans son propre pays, à Azpeitia, quelque excès, dont nous ne savons rien, sauf qu'il n'y eut pas mort d'homme, mais qui fut grave
au point d'obliger le coupable à comparaître devant un tribunal, à Pampelune, Pampelune, nom qui amuse et fait sourire, à la façon de Pampérigouste, mais qui
restera lié, dans l'esprit d'Ignace de Loyola, à deux souvenirs pénibles, celui de l'incarcération de 1515, d'abord, puis celui du siège, quelques années plus tard, ‹
mais ici la voix du Pélerin lui-même commence de se faire entendre : « Et ainsi, se trouvant dans une forteresse que les Français attaquaient... »
Jusqu'à présent, la ressource de « tableaux» aux couleurs vives et pittoresques s'est offerte en abondance à notre cinéaste : châteaux forts, salles d'armes et salles
de bal, costumes de la Renaissance espagnole, cavalcades, escarmouches et petites guerres, villages basques posés au creux de vallonnements doux. Mais le décor
va changer : l¹Aragon, la Catalogne, la Palestine, l'Italie encore. Ajoutons cinq traversées maritimes, avec deux tempêtes, et même, une fois, la chasse donnée au
bateau par un corsaire... Quels « extérieurs », en vérité ! Jérusalem au temps de Soliman le Magnifique, le Paris de Rabelais, Rome à l'époque où Michel-Ange bâtit
Saint-Pierre... Un montreur d'images pourrait-il souhaiter occasions, ou prétextes, aussi propices à d'éblouissantes reconstitutions d'histoire ?
Mais le grand danger serait que l¹auteur du film n¹eût souci, en effet, que de nous présenter un « documentaire ». Le voyage du Pélerin est autre chose : avant tout,
un voyage intérieur, une quête de Dieu et l'attestation, aussi, que Dieu fut trouvé. C'est là, peut-être, le secret le plus intime de ce récit : il tend à convaincre le
lecteur, et singulièrement le Compagnon de Jésus, que les aventures inouïes, les péripéties dramatiques ‹ et dangereuses au point de conduire à deux doigts de la
mort ‹ n'ont servi qu'à la gloire de Dieu, en donnant tant de signes de sa puissance, de sa miséricordes, de son intention. L'intention de Dieu éclate, d'un bout à
l'autre de la biographie : il fallait que le Pèlerin échappât à la mort, à Pampelune, puis à Loyola sous le bistouri des chirurgiens, et à Fondi que ravageait la peste. Il
fallait qu¹il ne fût point abandonné par les matelots sur une île déserte au cours de la traversée de Venise à Jérusalem, et que ni les Turcs, au Mont des Oliviers, ni
les Français ou les Espagnols, près de Pavie, ne fussent assez brutaux pour se débarrasser de lui par un coup de poignard. Égaré dans les Apennuns, entre Gênes et
Bologne, il chemine le long d¹une falaise à pic, au pied de laquelle gronde un torrent. Il s'arrête, effrayé. Devant lui une cascade et derrière lui un sentier de chèvre
qu'il ne sait plus redescendre. Pris de vertige, il va tomber au fond du ravin et avec lui les Exercices spirituels, dans sa musette, et la Compagnie de Jésus n'aura été
qu'un beau projet... Mais non. Il faut, ici encore, qu'il se tire d'embarras, même si c'est à quatre pattes a gatas, comme un chat...



Et puis, à maintes reprises, les cieux s¹entrouvrent et il est à ce point persuadé d'avoir vu la Vierge, le Christ, Dieu le Père, d'avoir saisi ce qu'est la Trinité ou la
présence divine dans l'Eucharistie « qu'il mentirait s'il disait le contraire ». La formule revient souvent, traduisant comme un sentiment de contrainte devant l¹évidence
et traduisant aussi, par tant de sincérité lucide, le v¦u que l'on manifeste beaucoup de circonspection, si les cieux s'entrouvrent... D'où l'ambivalence de ces comptes
rendus fréquents ‹ et parfois méthodiques, comme est celui des expériences mystiques vécues à Manrèse, toutes classées et numérotées. D'une part ils témoignent
d'une sorte de garantie accordée par Dieu à l'¦uvre entreprise, à la création de la Compagnie de Jésus. D'autre part ils mettent en garde contre toute expérience qui
ne serait pas authentifiée par ses « effets ».
Saint Ignace de Loyola récapitule sa vie « pour que l'on comprenne comment Notre Seigneur se conduisit avec cette âme »... Il n'est pas de meilleur résumé de
toute la confidence et de ses desseins profonds que ce petit membre de phrase dicté par le narrateur en tête d'un incroyable épisode, le récit du meurtre qu'il a failli
commettre sur la personne d¹un Maure. « La conduite de Notre Seigneur ». C'est elle qui est mise au premier plan, comme si la conduite de la créature ne valait pas
qu'on la considérât en elle-même mais n¹avait de Dieu.
Certes, depuis le moment où le chevalier convalescent avait discerné cette intention, dans la salle haute de son château natal, il avait parcouru, sous la conduite
divine, un itinéraire spirituel bien plus pathétique que l'autre, que la pérégrination aventureuse sur la surface de la terre. Et les périls n'avaient pas manqué non plus au
cheminement intérieur, l'angoisse, les scrupules, la tentation de suicide... Tel est le sens profond du petit livre qu'on va lire : au-delà des anecdotes bizarres ou
émouvantes, c'est le comportement d¹une Personne à l'égard d¹un humain que l¹on suit à la trace, une Pédagogie agissant « de la même manière qu'un maître d'école
traite un enfant », et conduisant cet enfant, au terme du Pèlerinage, vers un sanctuaire invisible.
Ainsi les épisodes hauts en couleur, randonnée chez les Turcs, voyages au péril de la mer, déambulations d¹étudiant clochard dans les rues de Lutèce, ne devront
pas masquer le dialogue secret de cette âme avec son maître, du moins si l'on veut suivre en esprit de vérité les moments de ce film extraordinaire. Et c'est à tout
cela que l'on doit penser lorsque, la lumière s'étant faite de nouveau dans la salle, on voit encore sur l'écran, ou sur les plis du velum dont les bords se rejoignent
dans le fracas de la musique finale, l¹image pâlissante du petit homme boiteux et de son grand compagnon : ils marchent, ils marchent toujours, jusqu'au bout de la
galerie, puis ils reviennent vers nous, à petits pas sur les briques inégales du pavement rose, dont la couleur, de plus en plus, s'éteint.

Alain Guillermou

Note sur la traduction

Il y a deux manières de trahir par la traduction un texte comme est l'Autobiographie de saint Ignace. On peut d'abord serrer le mot à mot de très près, en
respectant tous les détails, parfois aberrants, de la syntaxe et du style. On peut au contraire prendre de grande libertés avec l'original et lui donner un équivalent
facile. La première méthode conduit a Gonçalves da Camara une narration aussi élégante qu'on voudra mais qui n'a pas été la sienne. La solution est à mi-chemin
entre les deux excès. Elle consiste à vouloir donner au lecteur d'aujourd'hui l'impression qu'a donnée l'Autobiographie aux lecteurs du temps. Le résultat sera un
texte en vérité, fidèle. Aussi bien ce document est-il de style oral, calqué sur des propos réellement entendus et il a toute la rudesse, parfois abrupte, du langage de
saint Ignace ‹ tel que le révèle cette autre confidence directe, le Journal spirituel.
Que le Père Gonçalves da Camara ait été un secrétaire scrupuleux, on en a la preuve par le soin avec lequel il sépare les propos recueillis sur les lèvres de son
maître, des petites notes personnelles qu'il ajoute de-ci de-là. Or ces notes ne contenaient rien de si particulier que leur insertion à part se justifiât d¹emblée.
Et puis bon Père affirme nettement le scrupule qu'il a eu ‹ et nous n¹avons aucune raison de mettre en doute sa parole ‹ de n¹insérer dans sa narration aucun mot
qu'il n¹ait entendu prononcer par Ignace de Loyola lui-même. Bien mieux, les « etc. » qui parfois terminent les phrases ne doivent pas être pris pour autant de
marques de désinvolture. Il est au contraire tout à fait probable que Gonçalves da Cama indique par ce signe que la phrase prononcée s¹est en effet interrompue. Et
l'on imagine très bien le saint Fondateur soulignant d¹un geste de la main son désir de ne pas finir tel propos parce que la suite est trop connue ou dépourvue
d¹intérêt. Les « etc. » ne témoignent pas d'un irrespect qui serait inconcevable mais d'un extrême scrupule.
Il convient au traducteur d¹imiter, en suivant au plus près la narration de Luis Gonçalves da Camara, l'exemple qu'a voulu donner ce parfait secrétaire. Quelle
qu'en soit la difficulté, l¹entreprise vaut qu'on la tente : c'est la seule chance que l'on ait de retrouver avec exactitude la parole même du saint.

Préface du
Père Jérôme Nadal (1)

J¹avais entendu, moi et d'autres Pères, notre Père Ignace nous dire qu¹il avait prié Dieu de lui accorder trois grâces, avant qu'il ne sortit de cette vie.
La première était que l¹Institut de la Compagnie fût confirmé par le Siège apostolique, la seconde était que les Exercices spirituels le fussent également, la
troisième, qu¹il pût laisser les Constitutions toutes rédigées (2). Me rappelant cela et voyant que Dieu avait accompli ses désirs, je craignais qu'il ne nous fût enlevé et
appelé à une vie meilleure. Sachant que les autres saints pères fondateurs d'instituts monastiques avaient coutume de laisser comme testament à leurs fils quelques
avis, propres, selon leur jugement, à les aider en vue de la perfection, je cherchai une occasion opportune afin de demander la même chose à notre Père.
Il advint, un jour de l'année 1551, qu'étant ensemble tous les deux, il me dit : « J'étais allusion, à ce que je crois, à quelque extase ou ravissement qui venait de
prendre fin ‹ ce qui lui arrivait fréquemment. Avec toute ma vénération je lui demandai : « Qu'est-ce que c'était, Père ? » Mais il détourna la conversation. Moi,
pensant que le moment était opportun, je le priai et le suppliai de vouloir bien nous décrire le chemin par lequel le Seigneur l'avait conduit depuis les premiers jours
de sa conversion afin que cette relation pût nous servir de testament et d'ultime instruction de notre Père. « Comme Dieu vous a concédé les trois grâces que vous
désiriez obtenir avant votre mort, nous craignons, Père, que vous ne soyez bientôt appelé au ciel. »
Il s'excusa, disant qu'il était trop occupé et qu'il ne pourrait, pour le moment, consacrer à ce projet ni son attention ni son temps. « Célébrez, tout de même, me
dit-il, trois messes à cette intention-là », conjointement avec Polanco et Ponce (3). Et communiquez-moi votre opinion, à la suite de votre prière. « Nous
continuerons d¹avoir le même avis qu'à présent, Père », lui répondis-je. Il répliqua avec beaucoup de douceur : « Après avoir célébré les trois messes nous lui fîmes
part des mêmes souhaits. Il nous promit de les satisfaire. »
L¹année suivante, comme je rentrais à nouveau de Sicile, pour être envoyé en Espagne, je demandai au Père s'il avait fait quelque chose. « Rien », me répondit-il.
De retour d¹Espagne en l'année 1554, je l'interrogeai encore. Il n'avait même pas commencé. Alors, mû par je ne sais quelle impulsion et, certes, avec insistance, je
dis au Père : « Il y a bientôt quatre ans que je vous demande, non seulement en mon nom mais au nom des autres Pères, que vous nous expliquiez comment Dieu
vous a formé en esprit depuis le début de votre conversion. Nous croyons en effet que ce sera utile aussi bien pour nous-mêmes que pour toute la Compagnie. Mais
je vois que vous n¹en faites rien et je m'enhardis à vous assurer, Père, que si vous nous concédez enfin ce que nous désirons tant, nous saurons tirer profit de cette
grâce. Dans le cas contraire nous ne faillirons pas le moins du monde pour autant et nous travaillerons, en nous confiant dans le Seigneur, exactement comme si vous
aviez tout écrit (4). »
Le Père ne répondit rien. Mais le même jour, à ce que je crois, il appela le Père Luis Gonçalves et commença de lui dicter sa narration. Le Père Luis, qui possède
une excellente mémoire, mettait aussitôt tout par écrit : c'étaient les Actes du Père Ignace, répandus aujourd'hui de façon courante (5).
Le Père Luis fut électeur à la première Congrégation générale et il fut élu, par cette même Congrégation, Assistant du Préposé général, le Père Lainez. Plus tard il
devint maître en culture profane et en formation chrétienne du roi de Portugal don Sebastien. C'est un Mère vraiment remarquable par sa piété et sa vertu. Le Père
Gonçalves a rédigé son ouvrage partie en espagnol, partie en italien, selon qu'il disposait d¹un secrétaire capable d¹écrire dans l'une ou l'autre langue. La version
latine est du Père Annibal du Coudray, homme très docte et très pieux (6). Tous deux, auteur et traducteur, vivent encore parmi nous.



Avant-propos de
Luis Gonçalves da Camara

En l'année 1553, un vendredi matin, le 4 août, veille de Notre-Dame des Neiges, le Père étant dans le jardin près de la maison ou appartement qu'on appelle
appartement du Duc, je me mis à lui rendre compte de certaines particularités de mon âme et entre autres choses, je lui parlai de la vaine gloire.
Le Père me dit, en guise de remède, de rapporter de nombreuses fois à Dieu toute chose qui me concernait en m¹efforçant de lui offrir tout le bien qu'il pouvait
trouver en moi, en reconnaissant ce bien comme lui appartenant et en lui rendant grâce...
Et il me parla de telle manière qu'il me consola beaucoup, si bien que je ne pus retenir mes larmes. Il me raconta aussi comment il avait été tourmenté deux ans par
ce défaut au point que, lorsqu'il s'était embarqué de Barcelone pour Jérusalem. De même en d'autres circonstances semblables. Il ajouta quelle grande paix,
touchant ce point, il avait éprouvée depuis lors dans son âme.
Ensuite, une heure ou deux plus tard, nous allâmes manger. Comme nous étions à table, lui, Maître Polanco et moi, notre Père nous dit qu'à de nombreuses
reprises Maître Nadal et d'autres Pères de Compagnie, lui avaient demandé quelque chose et que jamais il ne s'était décidé. Mais après avoir parlé avec moi et
s'être recueilli dans sa chambre, il avait éprouvé une grande dévotion et inclination à accepter ‹ il parlait d'ailleurs d'une manière qui montrait que Dieu lui avait donné
une grande clarté sur son devoir de faire cette chose ‹ qu'il s'était complètement déterminé.
Or cette chose était de raconter ce qui, jusqu'à l'heure présente, s'était passé dans son âme. Il avait également décidé que je serais celui à qui il découvrirait ces
choses.
Le Père se trouvait alors très malade. Lui qui avait coutume de ne jamais se promettre un jour de vie ‹ et même quand on lui disait : "Je ferai ceci dans quinze jours
ou dans huit jours", il répondait chaque fois, comme effrayé : "comment ? Vous pensez vivre si longtemps ?" ‹ cependant, cette fois-là, il déclara qu'il espérait vivre
trois ou quatre mois pour achever cette affaire.
Le lendemain je lui adressai la parole et lui demandai quand il voulait que nous commencions. Il me répondit que je devais lui rappeler la chose chaque jour ‹ je ne
me souviens pas pendant combien de jours ‹ jusqu'à ce qu'il trouvât la libre disposition de se mettre à l'¦uvre. Mais il ne la trouva pas, ‹ à cause de ses occupations ‹
et il en vint ensuite à me demander que ce soit chaque dimanche. C'est ainsi qu'en septembre ‹ je ne me rappelle pas pendant combien de jours -‹ le Père me
convoqua et se mit à me raconter toute sa vie et ses écarts de jeunesse, clairement et distinctement, avec toutes les circonstances. Puis il m'appela, dans le même
mois, trois ouquatre fois et il parvint dans son récit jusqu'au moment où il esplique comment il voulut rester à Manrèse quelques jours ‹ on voit d'ailleurs qu'à partir
de là mon écriture est différente.
La façon dont le Père raconte est pareille à la façon dont il agit en toutes choses ‹ savoir avec tant de clarté qu'il semble rendre présent pour autrui tut ce qui
appartient au passé. De plus, il n'était pas nécessaire de rien lui demander : tout ce qu'il fallait pour mettre quelqu'un bien au courant, le Père se souvenait de
l'indiquer. Moi, j'allais, immédiatement, tout consigner sans rien dire au Père, d'abord sous forme de notes, écrites de ma main, ensuite plus en détail, et c'est le texte
qu'on trouvera plus loin.
Je me suis efforcé de ne mettre aucun mot que je n'aie entendu prononcer par le Père. Ce en quoi je crains d'avoir failli à ma tâche, c'est que, tenant à ne pas
m'écarter des propos du Père, je n'ai pu rendre assez bien la force de certains d'entre eux.
Ainsi donc, j'ai écrit ce document, comme il a été dit plus haut, à partir de septembre 1553. Depuis cette date jusqu'à l'arrivée du Père Nadal, le 18 octobre
1554, le Père n'a cessé de s'excuser, alléguant des ennuis de santé et des occupations diverses qui s'offraient à lui. Il me disait : « Quand telle affaire sera terminée,
rappelez-moi notre travail. » Cette affaire-là achevée, je le lui rappelais. Mais il me disait alors : « Maintenant, nous sommes occupés par une autre affaire. Quand
celle-là sera menée à bien, rappelez-moi notre travail. »
À son retour, le Père Nadal se réjouit beaucoup d'apprendre que la tâche était commencée et il me donna l¹ordre d'importuner le Père ne pouvait faire plus de
bien à la Compagnie qu'en celle-là. C'était vraiment fonder la Compagnie. Ce même Père Nadal parla au Père de nombreuses fois et le Père me dit que je devais lui
rappeler notre travail dès qu'il en aurait fini avec l'affaire de la dotation du Collège. Cette affaire réglée, il fallut attendre que fût terminée celle du Prêtre et que partît
le courrier (7).
Nous avons recommencé le 9 mars. Bientôt après, le pape fut en danger. Il mourut le 23. Le Père ajourna nos entretiens jusqu'à l'élection du nouveau pape, lequel
à peine élu ‹ c'était le pape Marcel ‹ tomba malade lui aussi et mourut. Le Père attendit encore jusqu'à l'élection du pape Paul IV. Ensuite, à cause des fortes
chaleurs et de ses nombreuses occupation, il fut toujours retenu, jusqu'au 21 septembre, date à laquelle on commença d'envisager mon envoi en Espagne. J'insistai
alors vivement auprès du Père pour qu'il accomplît la promesse qu'il m¹avait faite et c'est ainsi qu'il prit date pour le 22 au matin à la Tour rouge.
Ayant fini de dire ma messe, je me présentai devant lui pour lui demander si c¹était l'heure. Il me dit d¹aller l¹attendre à la Tour rouge afin que je sois sur place
quand il arriverait. Je compris que j¹aurais à l¹attendre longtemps. Comme je m¹entretenais sous le portique avec un Frère qui m¹interrogeait sur un sujet
quelconque, le Père arriva et il me reprocha d¹avoir manqué à l¹obéissance et de ne pas l¹avoir attendu l¹obéissance et de ne pas l¹avoir attendu là-bas. Il ne voulut
rien faire ce jour-là. Ensuite nous avons de nouveau insisté vivement auprès de lui. Il revint alors à la Tour rouge et se remit à dicter, tout en marchant, comme il avait
toujours fait. Moi, pour contempler son visage, je m¹approchais sans cesse un peu plus. Il m¹avertit : « Observez la Règle ! » Et comme une fois, négligeant l'avis, je
m¹étais encore approché, coupable de la même curiosité deux ou trois fois de suite, il me répéta l¹avertissement et s'en alla (8).
Au bout d'un certain temps il revint à la même Tour rouge achever la dictée. Cependant, comme je me préparais depuis quelques jours à me mettre en route (en
effet la veille de mon départ fut le dernier jour où le Père s'entretint avec moi) je ne pus tout mettre au net à Rome même. Et, comme je ne disposais pas d'un
secrétaire espagnol à Gênes, je dictai en italien les notes que j'avais emportées de Rome, sommairement écrites (9). Je mis fin à cette rédaction au mois de
décembre de l'année 1555.

Gênes.

Autobiographie
de
Saint Ignace de Loyola


Chapitre premier

Jusqu'à la vingt-sixième année de sa vie, il fut un homme adonné aux vanités du monde et principalement il se délectait dans l'exercice des armes avec un grand et
vain désir de gagner de l'honneur.
Et ainsi, se trouvant dans une forteresse que les Français attaquaient (10), et tous étant d'avis qu'ils devaient se rendre à condition d'avoir la vie sauve, parce qu'ils
voyaient clairement qu'ils ne pouvaient pas se défendre, il donna tant de bonnes raisons à l¹alcalde (11), qu'il le persuada tout de même de se défendre, en dépit de
l'opinion contraire de tous les chevaliers, lesquels se réconfortaient à son courage et à son énergie.
Et le jour venu où l'attaque était attendue, il se confessa à l'un de ses compagnons d'armes (13). Après que la bataille eut duré un bon moment, une bombarde
l¹atteignit à une jambe, la brisant toute. Et comme le boulet passa entre ses deux jambes, l'autre aussi durement blessée.
Mais quand il fut tombé, ceux de la forteresse se rendirent immédiatement aux Français, lesquels, après s'être emparés de la place, traitèrent fort bien le blessé en
se conduisant avec lui courtoisement et amicalement. Et après qu'il fut resté douze ou quinze jours à Pampelune, ils l'emmenèrent dans une litière à son domaine. Là,
comme il se trouvait très mal, et qu'on avait appelé tous les médecins et chirurgiens de beaucoup d'endroits, ceux-ci jugèrent que la jambe devait être une nouvelle
fois démise et les os placés une nouvelle fois en leurs emplacements, disant qu'ils avaient été mal remis l'autre fois ou qu'ils s'étaient dérangés en cours de route et
que pour cette raison il ne pouvait guérir. Et de nouveau se fit cette boucherie, au cours de laquelle, comme pendant toutes les autres qu'il avait traversées
auparavant, et qu'il traversa ensuite, il ne prononça jamais un mot et ne montra aucun autre signe de douleur que de serrer beaucoup les poings.
Et son état allait toujours empirant, il ne pouvait plus manger et connaissait les autres défaillances qui ont l¹habitude d'être signal de mort.
Le jour de Saint-Jean étant proche, comme les médecins avaient très peu de confiance en son salut, il lui fut conseillé de se confesser. Et alors, après qu'il eut reçu
les Sacrements, la veille de Saint-Pierre et Saint-Paul, les médecins dirent que si avant minuit il ne sentait pas d'amélioration, on pouvait le compter pour mort. Le dit
malade avait coutume d¹être dévot de saint Pierre et ainsi il plut Notre Seigneur et ainsi il plut à Notre Seigneur qu¹à minuit même il commençât de se trouver mieux
; et l¹amélioration fut tellement croissante qu'au-delà de quelques jours on jugea qu'il était hors du péril de mort.
Et tandis que les os commençaient à se souder les uns avec les autres, il lui resta, sous le genou, un os qui chevauchait sur l¹autre, à cause de quoi sa jambe restait
plus courte ; Et l¹os à cet endroit se soulevait tellement que c'était chose laide, ce qu'il ne pouvait supporter parce qu¹il était décidé o suivre la vie du monde. Il
jugeait que cela l¹enlaidirait et il demanda aux chirurgiens si l¹on pouvait trancher cet os. Eux lui dirent qu¹on pouvait bien le trancher mais que les douleurs seraient
plus grandes que toutes celles qu¹il avait traversées parce que l¹os était guéri maintenant et qu¹il faudrait du temps pour le trancher. Et cependant il se décida à se
martyriser pour son propre goût bien que son frère plus âgé s¹épouvantât et déclarât qu'une telle douleur, lui-même n¹oserait pas la souffrir ; mais cette douleur, le
blessé la souffrit avec sa patience habituelle.
Et la chair une fois taillée ainsi que l'os qui était de trop, on veilla à employer des remèdes pour que la jambe ne restât pas si courte, lui appliquant beaucoup
d'onguents et l'étirant de façon continue, avec des instruments qui le martyrisèrent de nombreux jours. Mais Notre Seigneur lui redonna la santé et il se rétablit au
point d'être en tout le reste en bon état, sauf qu'il ne pouvait guère se tenir sur sa jambe et qu'il était forcé de rester dans son lit. Comme il était vivement porté à lire
des livres mondains et pleins de faussetés, qu'on a coutume d'appeler livres de chevalerie, il demanda, se sentant bien, qu'on lui en donnât quelques-uns afin de
passer le temps. Mais dans cette maison il ne s'en trouva aucun de ceux qu'il avait l'habitude de lire et alors on lui donna une Vie du Christ et un livre sur la vie des
saints, en castillan (13). En lisant souvent ces ouvrages il s'attachait quelque peu à ce qui s'y trouvait écrit. Mais les laissant de côté, il s'arrêtait parfois pour penser
aux choses qu'il avait lues et, d'autres fois, aux choses du monde auxquelles il avait l'habitude, auparavant, de penser. Et parmi les nombreuses vanités qui s'offraient
à lui, l'une tenait à tel point son c¦ur en sa possession qu'il était absorbé, parfois, à y réfléchir deux et trois et quatre heures sans s'en rendre compte, imaginant ce
qu'il avait à faire au service d'une certaine dame, les moyens qu'il prendrait pour pouvoir aller jusqu'à la terre où elle était, les pièces de vers, les paroles qu'il lui
dirait, les faits d'armes qu'il accomplirait à son service (14). Et il était si vaniteux de ce projet qu'il ne voyait pas à quel point il lui était impossible de le mener à bien ;
parce que cette dame n'était pas de vulgaire noblesse : ni comtesse, ni duchesse mais sa condition était plus haute encore.

(14) On s'est demandé qui pouvait être dame. L'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il s'agissais de l'Infante Catalina, s¦ur cadette de Charles Quint, qui vivait
alors en recluse à Tordesillas avec sa mère Jeanne la Folle. Elle épousa plus tard Jean III de Portugal.



Cependant Notre Seigneur le secourait, faisant en sorte que ces pensées fussent suivies d'autres qui naissaient des choses qu'il lisait. Ainsi, lisant la vie de Notre
Seigneur et des saints, il s'arrêtait à réfléchir en raisonnant avec soi-même : « Que serait-ce si je faisais ce que fit saint François et ce que fit saint Dominique ? » Et
ainsi il méditait sur beaucoup de choses qu'il trouvait bonnes, se proposant toujours des choses difficiles et dures, et, quand il se les proposait, il lui semblait qu'il
trouvait, au fond de soi, de la facilité pour les mettre en ¦uvre. Le plus souvent son propos intérieur consistait à se dire : « Saint Dominique a fait ceci, eh bien, moi, il
faut que je le fasse. » Ces pensées-là duraient, elles aussi, un bon espace de temps, puis d'autres choses l'ayant occupé dans l'intervalle, les pensées relatives au
monde prenaient la suite et il s'arrêtait à elles aussi pendant un grand moment. Et cette succession de pensées tellement diverses dura assez longtemps, son esprit
s'attardant toujours sur la méditation nouvelle, que ce fût celle des exploits mondains qu'il désirait accomplir ou celle des autres exploits qui s'offraient à son
imagination, ‹ lesquels étaient de Dieu, ‹ jusqu'à ce que, fatigué, il les laissât et fît attention à d'autres choses.

Il y avait toutefois cette différence : quand il pensait à ce qui était du monde il s'y complaisait beaucoup mais quand, lassé, il cessait d'y penser, il se trouvait aride et
insatisfait ; en revanche aller à Jérusalem nu-pieds, ne plus manger que des herbes, se livrer à toutes les austérités aux-quelles il voyait que les saints s'étaient livrés,
non seulement il éprouvait de grands élans intérieurs quand il méditait sur des pensées de ce genre mais même après les avoir quittées il restait satisfait et allègre.
Cependant il ne réfléchissait pas à tout cela ni ne s'arrêtait à soupeser cette différence sauf à partir du moment où ses yeux s'ouvrirent un peu : il se mit alors à
s'étonner de cette diversité et à faire réflexion sur elle, saisissant par expérience qu'après certaines pensées il restait triste et qu'après d'autres il restait joyeux, et peu
à peu, il en vint à connaître la diversité des esprits qui s'agitaient en lui, l'un du démon, l'autre de Dieu*[*Ce fut le premier enchaînement de propos qu'il fit dans les
choses de Dieu et ensuite quand il fit les Exercices c'est d'ici qu'il commença à prendre lumière en ce qui concerne la diversité des esprits ](15).
Ayant acquis de sa lecture une lumière qui était loin d'être faible, il se mit à penser plus franchement à sa vie écoulée et comprit en quelle nécessité il se trouvait de
faire pénitence à cause d'elle.
Et alors se proposait à lui le désir d'imiter les saints, non qu'il considérât les circonstances de leur vie, mais il se promettait plutôt de faire, avec la grâce de Dieu,
comme ils avaient fait. Ce qu'il désirait surtout c'était d'aller, sitôt guéri, à Jérusalem, comme il a été dit plus haut, en se livrant à autant de contraintes volontaires et
d'abstinences qu'un esprit généreux, enflammé de Dieu, a coutume de souhaiter.
Et déjà s'en allaient à l'oubli ses imaginations passées, au profit des saints désirs qu'il avait, lesquels lui furent confirmés par une visitation spirituelle de la manière
suivante : étant resté, une nuit, éveillé, il vit clairement une image de Notre-Dame avec le Saint Enfant Jésus et de cette vision, qui dura un notable moment, il reçut
une très extraordinaire motion intérieure et il resta avec un tel éc¦urement de toute sa vie passée et spécialement des choses de la chair, qu'il lui sembla qu'on avait
ôté de son âme toutes les sortes d'images qui s'y trouvaient peintes. Ainsi, depuis cette heure-là jusqu'en août 1553, où ceci est écrit, il n'eut jamais le plus petit
consentement pour les choses de la chair.
Et par cet effet on peut juger que la vision a été chose de Dieu, bien qu'il n'osât pas lui-même le déterminer et qu'il ne fît rien de plus qu'affirmer ce qui est dit
ci-dessus (16).[(16) Cette phrase est très révélatrice du jugement prudent que saint Ignace prononce sur ses propres visions et de l'importance qu'il donne à leur
«effet».] Mais son frère, comme tous les autres dans la maison, ne fut pas sans connaître par le dehors le changement qui s'était opéré dans son âme intérieurement.
Lui, sans se soucier de rien, persévérait dans sa lecture et dans ses projets. Et le temps qu'il passait avec les gens de la maison il l'employait à parler des choses de
Dieu pour le profit de leurs âmes. Comme il avait beaucoup apprécié les livres qu'il avait lus, il lui vint à l'esprit d'en tirer quelques éléments, en résumé, qui lui
sembleraient essentiels dans la vie du Christ et des saints. Il se mit de la sorte à écrire un livre avec beaucoup de soin* [*Ce livre compta bientôt trois cent feuilles
environ, de format «in quarto».] (il commençait à se lever et à circuler un peu dans la maison), copiant les paroles du Christ à l'encre rouge, celles de Notre Dame à
l'encre bleue. Le papier était luisant et rayé et les lettres bien écrites, car il était très bon calligraphe. Une partie de son temps il la passait à écrire, l'autre à faire
oraison. Et la plus grande consolation qu'il recevait était de regarder le ciel et les étoiles, ce qu'il faisait souvent et pendant longtemps, parce qu'il éprouvait à cette
vue une très grande énergie à servir Notre Seigneur. Il pensait bien des fois à son projet, désirant être déjà tout à fait guéri pour se mettre en chemin.



Et comme il formait des plans sur ce qu'il ferait, à son retour de Jésuralem, pour vivre toujours en pénitence, l'idée s'offrait à lui de se faire admettre dans la
Chartreuse de Séville, sans dire qui il était, afin qu'on le traitât en moindre considération et là-bas de ne manger que des herbes. Mais quand, à un autre moment, il
pensait de nouveau aux pénitences qu'il désirait accomplir en allant à travers le monde, le désir de la Chartreuse se refroidissait en lui car il craignait de ne pouvoir
exercer la haine qu'il avait conçue contre soi-même. Cependant il demanda à un serviteur de la maison qui allait à Burgos, de s'informer sur la règle de la Chartreuse
et l'information qu'il reçut à ce sujet lui agréa.
Mais pour la raison dite plus haut et comme il était tout entier absorbé par le voyage qu'il pensait entreprendre sous peu et qu'il ne devait s'occuper de cette affaire
qu'après son retour, il n'y prêta pas tellement d'attention. Bien mieux, sentant qu'il avait repris déjà quelques forces, il estima qu'il était temps de partir et il dit à son
frère : «Messire, le duc de Najera, comme vous le savez, a appris que je vais bien. Il serait bon que j'aille à Navarrete.» (Le Duc s'y trouvait alors) * [*Son frère se
doutait, ainsi que plusieurs, dans la maison, qu'il voulait se livrer à quelque grand changement.] Son frère l'emmena dans une chambre, puis dans une autre et, tout en
lui témoignant beaucoup d'admiration, il se mit à le prier de ne pas se jeter à sa perte : qu'il considérât quelle espérance les gens mettaient en lui et à quelle valeur il
pouvait atteindre, ajoutant d'autres paroles semblables, toutes l'intention de le détourner du bon désir qu'il avait. Mais la réponse fut de celle sorte que sans s'écarter
de la vérité, ‹ au sujet de laquelle il avait déjà grand scrupule, ‹ il put, en s'esquivant, prendre congé de son frère.

Chapitre second

Et ainsi, monté sur une mule, il gagna Oñate en compagnie d'un autre de ses frères, et il le persuada en cours de route, d'aller accomplir une veillée à Notre
Dame-d'Aranzazu (17). Puis, ayant fait oraison, cette nuit-là, afin d'acquérir des forces neuves pour son chemin, il laissa son frère à Oñate, dans la maison d'une de
ses s¦urs à qui ce frère voulait rendre visite et lui-même partit pour Navarrete-* [* Depuis le jour où il avait quitté sa terre, il se connaît chaque nuit la discipline.] Et
comme il lui revint en mémoire qu'on lui devait un petit nombre de ducats, dans la maison du Duc, il lui parut qu'il serait bien de les percevoir et à cette fin il écrivit un
billet au Trésorier. Et le Trésorier lui fit savoir qu'il n'avait pas d'argent. Le Duc ayant appris la chose, lui dit que l'argent pouvait manquer pour n'importe qui mais
qu'il n'en manquerait pas pour un Loyola, auquel il désirait donner une bonne lieutenance, s'il voulait l'accepter, à cause du crédit qu'il avait gagné dans le passé. Et il
perçut l'argent, en fit parvenir une partie à certaines personnes envers qui il se sentait obligé et consacra l'autre partie à une statue de Notre-Dame qui était
détériorée pour qu'on la réparât et l'ornât très bien. Puis, congédiant les deux serviteurs venus avec lui, il partit seul, sur sa mule, de Navarrete, pour Montserrat.




Et dans ce trajet il lui arriva une chose qu'il sera bon d'écrire pour que l'on comprenne comment Notre Seigneur se conduisait avec cette âme, qui était encore
aveugle bien qu'elle eût de grands désirs de le servir en toute chose dont la connaissance lui serait donnée : c'est ainsi qu'il était déterminé à faire de grandes
pénitences n'ayant plus tellement en vue d'expier ses péchés que d'être agréable à Dieu et lui plaire * [*Il avait une si grande horreur pour ses péchés passés et le
désir si vif de faire de grandes choses pour l'amour de Dieu que sans préjuger que ses péchés fussent pardonnés, il ne s'attardait pas beaucoup à s'en souvenir dans
les pénitences qu'il entreprenait de faire.] Et alors, quand il se souvenait d'avoir à faire quelque pénitence qu'avaient faite les saints, il projetait de son sentir à la
même et, mieux, à davantage. Et, au c¦ur de ces pensées, il trouvait toute sa consolation non en considérant aucune chose intérieure ni en sachant ce qu'est l'humilité,
la charité, la patience, ni en sachant ce qu'est l'humilité, la charité, la patience, ni la discrétion propre à régler et modérer ces vertus, mais toute son intention était
d'accomplir de ces grandes ¦uvres extérieures parce que les saints en avaient accompli de pareilles pour la gloire de Dieu et il ne considérait aucune des
circonstances particulières propres à ces ¦uvres des saints.
Donc tandis qu'il allait son chemin, un Maure le rattrapa, monté sur un mulet. Et, se mettant à parler ensemble, ils en arrivèrent à discourir au sujet de
Notre-Dame. Le Maure disait qu'il lui semblait en effet que la Vierge avait conçu sans homme ; mais qu'elle ait enfanté en restant vierge, cela il ne pouvait pas le
croire et il en donnait pour cause les explications naturelles qui s'offraient à lui. De cette opinion, le Pèlerin, en dépit des nombreux arguments qu'il lui donna, ne put
le faire démordre.
Alors le Maure s'élança avec tant de hâte que le Pèlerin le perdit de vue et resta là, à réfléchir sur ce qui s'était passé avec le Maure. Il lui vint alors quelques
motions intérieures qui faisaient naître en son âme du mécontentement, ‹ car il lui semblait qu'il n'avait pas fait son devoir ‹ et qui excitaient aussi son indignation
contre le Maure, ‹ car il lui semblait qu'il avait mal agi à consentir qu'un Maure eût dit de telles choses sur Notre-Dame, pour l'honneur de laquelle il était obligé de
rétablir les choses.
Et ainsi il lui venait des désirs d'aller chercher le Maure et de lui donner des coups de poignard o cause de ce qu'il avait dit. Et, demeurant longtemps dans le
combat pour ou contre ces désirs, il resta en fin de compte hésitant, sans savoir ce qu'il était obligé de faire. Le Maure qui s'était élancé lui avait dit qu'il allait dans
une localité qui se trouvait un peu plus loin sur le même chemin que le sien, très près du chemin royal (18) mais que le chemin royal ne passait pas par cette localité.




Et alors, lassé d'examiner ce qu'il serait bon de faire et ne trouvant aucune résolution certaine à quoi se déterminer, il décida ceci, à savoir laisser aller sa mule avec
les rênes lâches, jusqu'à l'endroit où les chemins se séparaient. Si la mule choisissait le chemin du bourg, il chercherait le Maure et lui donnerait des coups de
poignard. Si elle n'allait pas vers le bourg mais prenait le chemin royal, il le laisserait tranquille. Et, tandis qu'il faisait comme il avait décidé, Notre Seigneur ‹ bien que
le bourg fût à peine à un peu plus de trente ou quarante pas et que à un peu plus de trente ou quarante pas et que le chemin qui y conduisait fût plus large et meilleur,
‹ voulut que la mule prît le chemin royal et laissât de côté celui du bourg.
Et arrivant à un grand village, avant Montserrat, il décida d'y acheter le vêtement qu'il avait résolu de porter et avec lequel il irait à Jérusalem.
Il acheta donc de la toile, de celle avec laquelle on fait d'habitude les sacs ‹ et d'une qualité qui n'est pas de trame serrée et qui a beaucoup de piquants ‹ et il en fit
faire un vêtement long qui lui tombait jusqu'aux pieds. Il acheta aussi un bâton de pèlerin et une petite gourde et plaça le tout sur l'arçon de sa mule* [*Il acheta
également des espadrilles mais il n'en chaussa qu'une : et cela non pour faire des manières mais parce qu'une de ses jambes était entourée de bandages et se
trouvait en assez mauvais état de telle sorte que chaque soir, bien qu'il allât à cheval, il la trouvait enflée. Ce pied-là, il lui parut nécessaire de le garder chaussé.]
Et il s'en fut sur son chemin de Montserrat, songeant, comme il en avait toujours l'habitude, aux exploits qu'il devait accomplir pour l'amour de Dieu. Et comme il
avait tout son esprit plein de ces choses qu'on lit dans Amadis de Gaule et dans les livres de ce genre (19), il eut l'idée de certaines choses semblables à celles-là et
ainsi il prit la décision de veiller sous les armes toute une nuit, sans s'asseoir ni s'étendre, mais tantôt debout et tantôt à genoux, devant l'autel de Notre-Dame de
Montserrat où il avait résolu de déposer ses habits et de revêtir les armes du Christ. Ensuite, parti de ce village, il s'en fut en pensant, selon son habitude, à ses
projets. Et arrivé à Montserrat (20) après avoir fait oraison et s'être concerté avec le confesseur, il fit par écrit une confession générale et cette confession dura trois
jours.
Et il se concerta également avec le confesseur pour que celui-ci fit recueillir sa mule par le couvent et pour que son épée et son poignard fussent suspendus dans
l'église, sur l'autel de Notre-Dame. Et ce fut le premier homme auquel il découvrit sa détermination, car il ne l'avait découverte auparavant à aucun de ses
confesseurs.
La veille de la fête de Notre-Dame de mars, la nuit, en l'année 1522, il s'en fut, le plus secrètement qu'il put, chercher un pauvre, en trouva un, se dépouilla de tous
ses vêtements et les lui donna. Puis il revêtit son costume désiré et s'en fut s'agenouiller devant l'autel de Notre-Dame et, tour à tour à genoux et debout, son bâton à
la main, il passa la nuit entière. Au point du jour il partit, afin de ne pas être repéré, et, non par le chemin direct de Barcelone où il aurait trouvé beaucoup de gens
qui l'auraient reconnu et lui auraient rendu honneur, mais il gagna par un détour un village appelé Manrèse (21) où il avait décidé de rester dans un hôpital quelques
jours et de noter aussi certaines choses dans son livre qu'il a avec beaucoup de soin et dont il ne se séparait pas, tirant de ce livre grand réconfort. Et s'étant éloigné
de Montserrat à la distance d'une lieue il fut rattrapé par un homme qui arrivait avec beaucoup de hâte sur ses traces et qui lui demanda si c'était bien lui qui avait
donné des vêtements à un pauvre ainsi que le disait ce pauvre. Il répondit que oui et les larmes lui vinrent aux yeux de compassion pour ce pauvre à qui il avait
donné ses vêtements ; de compassion parce qu'il comprit que l'on tourmentait cet homme croyant qu'il les avait volés. Mais pour zélé qu'il se montrât à fuir l'estime,
il ne put rester longtemps à Manrèse sans que les gens se missent à dire de grandes choses, leur opinion naissant de ce qu'il avait fait à Montserrat. Sa renommée
aussitôt s'amplifia, et l'on disait bien plus qu'il n'y avait : il aurait abandonné tant et tant de rente, etc.


Chapitre troisième



Il demandait à Manrèse l'aumône chaque jour. Il ne mangeait pas de viande, ne buvait pas de vin, même si on lui en donnait. Les dimanches il ne jeûnait pas et si
on lui donnait un peu de vin, il le buvait. Comme il avait été très préoccupé de soigner sa chevelure, selon la coutume de ce temps-là, et qu'elle était belle, il décida
de la laisser à l'abandon, selon son état naturel,sans la peigner, ni la couper, ni la couvrir d'aucun objet, de nuit ou de jour. Et pour la même raison il laissait pousser
les ongles de ses pieds et de ses mains parce qu'il leur avait donné, à eux aussi, autrefois, du soin. Comme il se trouvait dans cet hôpital, il lui arriva maintes fois en
plein jour de voir une chose en l'air près de lui, qui lui donnait beaucoup de consolation parce qu'elle était très belle, considérablement belle. Il ne percevait pas bien
quelle espèce de chose c'était mais d'un certain point de vue il lui semblait qu'elle avait la forme d'un serpent et que sur elle beaucoup de choses resplendissaient ‹
tels des yeux, bien que ce n'en fussent pas. Il se délectait beaucoup et se consolait à voir cette chose et, plus souvent il la voyait, plus grandissait la consolation et
quand cette chose disparaissait à sa vue il en souffrait du déplaisir.
Jusqu'à cette époque il avait toujours persévéré comme dans un même état intérieur avec une grande égalité d'allégresse sans qu'il eût aucune connaissance des
choses intérieures spirituelles. Pendant les jours que dura cette vision ou peu de temps avant qu'elle ne commençât (car elle dura beaucoup de jours), il lui vint une
pensée d'une âpre violence et qui l'importuna : la difficulté de sa vie lui apparut, comme si on lui avait dit, au-dedans de son âme : «Et comment pourras-tu supporter
cette vie, pendant les soixante-dix ans que tu as encore à vivre?»Mais à cela il répondait, intérieurement aussi, avec une grande force (comprenant que la question
venait de l'ennemi) :« Oh misérable ! Peux-tu me promettre une heure de vie ? »Et ainsi il vainquit la tentation et demeura en paix. Ce fut la première tentation qui lui
vint après ce qui a été dit ci-dessus.
Cela se passa tandis qu'il entrait dans une église où il entendait chaque jour la grand-messe et les vêpres et les complies, toutes cérémonies chantées, desquelles il
recevait grande consolation, et ordinairement il lisait à la messe la Passion, continuant toujours d'avancer dans sa même égalité d'âme.
Mais peu après la tentation susdite, il se mit à connaître de grands changements dans son âme, se trouvant parfois dans un état de telle fadeur qu'il n'avait de goût
ni à prier ni à entendre la messe ni à se livrer à aucune oraison.
Et, d'autres fois, il éprouvait à tel point le contraire et si subitement qu'il avait l'impression que la tristesse et la désolation lui étaient soudain enlevées comme l'on
ôte une cape des épaules de quelqu'un.
Et il se mit alors à s'effrayer de ces alternances qu'il n'avait jamais éprouvées auparavant et à se dire en soi-même : « Quelle est cette nouvelle vie que nous
commençons à présent ? » En ce temps-là il s'entretenait quelquefois avec des personnes spirituelles qui avaient confiance en lui et qui désiraient lui parler. En effet,
bien qu'il n'eût pas connaissance des choses spirituelles, il montrait cependant beaucoup de ferveur dans sa conversation et une grande volonté d'aller de l'avant dans
le service de Dieu. Il y avait à Manrèse, en ce temps-là, une femme très vieille par les jours et vieille aussi dans l'état de servante de Dieu. Elle était connue comme
telle dans beaucoup de régions de l'Espagne, si bien que le Roi Catholique l'avait une fois appelée auprès de lui pour lui communiquer certaines choses. Cette
femme, s'entretenant un jour avec le nouveau soldat du Christ, lui dit : « Oh ! Plaise à mon Seigneur Jésus-Christ qu'il veuille vous apparaître un jour.» Mais lui,
effrayé de ce propos, répondit en prenant de but en blanc la chose :
« Pourquoi donc Jésus-Christ devrait-il m'apparaître à moi ? » Il persévérait toujours dans ses confessions et communions de chaque dimanche.
Mais dans fait de ses scrupules. En effet, quoique sa confession générale de Montserrat eût été faite avec beaucoup de diligence et tout entière par écrit, comme il
a été dit, cependant il lui semblait parfois qu'il n'avait pas confessé certaines choses et cela lui donnait beaucoup d'affliction. Bien qu'il s'en confessât encore, il ne
restait pas satisfait. Alors il se mit à chercher des hommes spirituels capables de lui donner quelque remède à ces scrupules. Mais aucune chose ne l'aidait. À la fin
un docteur de la cathédrale, homme spirituel de valeur et qui prêchait dans cette cathédrale lui dit un jour en confession qu'il devait écrire tout ce dont il pouvait se
souvenir. Il fit ainsi et après s'être confessé il fut tout de même assailli de scrupules, chaque fois les choses gagnant en subtilité, de telle sorte qu'il se trouvait très
affligé. Et bien qu'il se rendit compte que ces scrupules lui causaient grand dommage et qu'il eût été bon de s'en défaire, il ne pouvait y réussir. Quelquefois il pensait
que le remède serait que son confesseur, au nom de Jésus-Christ, lui donnât l'ordre de ne plus avouer aucune des choses passées et il désirait que le confesseur lui
donnât cet ordre mais il n'avait pas hardiesse de s'en ouvrir à lui.
Cependant, sans qu'il le lui demandât, le confesseur en vint à lui ordonner de n'avouer aucune des choses passées, sauf s'il y en avait quelqu'une de bien claire.
Mais comme il les tenait toutes pour très claires, il ne profita en rien de cet ordre et il resta ainsi toujours en peine.
En ce temps-là, il demeurait dans une petite chambre que lui avaient donnée les Dominicains dans leur monastère et il persévérait dans ses sept heures d'oraison à
genoux, se levant régulièrement à minuit, et continuant tous les autres exercices déjà mentionnés. Mais en tout cela il ne trouvait aucun remède pour ses scrupules et
beaucoup de mois avaient passé depuis qu'ils le tourmentaient. Une fois, très affligé par eux, il se mit en oraison et, dans la ferveur de cette oraison, il commença de
pousser des cris vers Dieu, à pleine voix, lui disant :
« Secours-moi, Seigneur, puisque je ne trouve pas le remède auprès des hommes ni auprès d'aucune créature. Si je pensais pouvoir le trouver, nulle peine ne me
serait grande. Montre-moi, Seigneur, où le découvrir. Même s'il me faut suivre à la trace un petit chien pour qu'il me donne le remède, je le ferai.»
Comme il était dans ces pensées, il lui venait à maintes reprises des tentations de grande violence, qui le poussaient à vouloir se jeter dans un grand trou qu'il y
avait dans sa chambre et qui était proche de l'endroit où il faisait oraison. Mais sachant que c'était péché que de se tuer il recommençait à crier : "Seigneur, je ne
ferai pas de chose qui t'offense." Et il répétait ces paroles, de même que les précédentes, de nombreuses fois. Et il lui vint alors à l'esprit l'histoire d'un saint qui, pour
obtenir de Dieu une chose qu'il désirait beaucoup, resta sans manger plusieurs jours jusqu'à ce qu'il l'eût obtenue (22). Il réfléchit à cette histoire un bon moment et à
la fin, il résolut d'en faire autant, se disant à soi-même qu'il ne mangerait ni ne boirait tant que Dieu ne le secourrait pas ou tant qu'il ne se verrait pas dans la
proximité de la mort. S'il lu arrivait de se voir in extremis, au point que, s'il ne mangeait pas, il lui faudrait mourir bientôt, alors il était résolu à demander du pain et à
manger, se figurant que dans une telle extrémité il serait encore capable de demander du pain et d'en manger.
Cela se passa un dimanche après qu'il eut communié et toute la semaine il tint bon, sans mettre dans sa bouche aucune chose, ne cessant de faire ses exercices
habituels et d'aller aussi aux offices divins et de faire son oraison à genoux, même à minuit, etc. L'autre dimanche arriva, jour où il devait aller se confesser, et comme
il avait l'habitude de dire à son confesseur ce qu'il faisait, très en détail, il lui raconta aussi comment, cette semaine-là, il n'avait rien mangé. Le confesseur lui donna
l'ordre de rompre cette abstinence.
Bien qu'il eût encore des forces, il obéit cependant et il se sentit ce jour-là et le jour suivant, libre de scrupules. Mais le troisième jour, qui était le mardi, étant en
oraison, il se mit à se rappeler ses péchés, et, les traitant comme un objet qu'on enfile après un autre, il allait en pensée d'un péché du temps passé à un autre péché
et il lui semblait qu'il était obligé de les confesser à nouveau. Mais au terme de ces réflexions il lui vint certains violents désirs de l'abandonner. Et c'est alors que le
Seigneur voulut qu'il s'éveillât comme d'un rêve. Et comme il possédait déjà quelque expérience de la diversité des esprits, grâce aux leçons que Dieu lui avait
données, il se mit à examiner par quels moyens cet esprit lui était venu et il se détermina ainsi avec une grande clarté à ne plus confesser aucune de ses fautes
passées. À partir de ce jour-là, il demeura libéré de ces scrupules, tenant pour certain que Notre Seigneur avait voulu le délivrer par sa miséricorde.
En plus de ses sept heures d'oraison, il s'occupait à aider quelques âmes qui venaient le trouver, les entretenant dans les choses spirituelles. Tout le reste du jour
dont il disposait, il le consacrait à penser aux choses de Dieu, revenant sur ce qu'il avait médité ou lu ce jour-là. Mais quand il allait se coucher il lui venait maintes
fois de grandes connaissances, de grandes consolations spirituelles si bien qu¹il avait réservé à dormir ‹ lequel n¹était pas considérable. Et, réfléchissant certaines fois
à cela, il en vint à penser en soi-même qu¹il s¹était fixé une certaine longueur de temps pour s¹entretenir avec Dieu et qu¹il avait, en outre, à sa disposition tout le
reste du jour ; du coup il se mit à douter que ces connaissances spirituelles fussent du bon esprit et il en vint à conclure en soi-même qu¹il valait mieux y renoncer et
dormir pendant le temps destiné au sommeil. Et il le fit.
Il persévérait dans son abstention complète de viande, il s¹y tenait ferme et ne pensait en aucune manière à changer, lorsqu¹un jour, au matin, après son lever, un
morceau de viande se présenta devant lui comme s¹il le voyait avec les yeux du corps, sans qu¹il eût éprouvé auparavant aucun désir de viande. Et en même temps il
lui advint un grand assentiment de volonté pour que dorénavant il en mangeât. Et, bien qu¹il se souvînt de son ferme propos d¹autrefois, il ne pouvait douter du fait
qu¹il devait se décider à manger de la viande. Il raconta la chose, dans la suite, à son confesseur et celui-ci lui dit de voir si, par hasard, ce n¹était pas là une
tentation. Mais lui, après mûr examen, ne put jamais garder le moindre doute là-dessus.
En ce temps-là, Dieu le traitait de la même manière qu¹un maître d¹école traite un enfant, savoir : en l¹enseignant. Était-ce à cause de sa rudesse et de son esprit
grossier ou bien parce qu¹il n¹avait personne qui l¹enseignât ou à cause de la ferme volonté que Dieu même lui avait donnée pour le servir, ‹ en tout cas il jugeait
clairement, et toujours il a jugé, que Dieu le traitait en effet de cette manière-là et, bien mieux, s¹il en doutait, il penserait offenser la Divine Majesté. On peut voir de
tout cela un témoignage dans les cinq points qui vont suivre.
Premier point. Il avait beaucoup de dévotion envers la Très Sainte Trinité et chaque jour il faisait oraison aux trois Personnes, chacune prise à part. Et comme il
priait aussi la Très Sainte Trinité dans son ensemble il lui venait une réflexion : comment ? Il faisait quatre oraisons à la Trinité ? Mais cette réflexion lui donnait peu
de souci ou même aucun, telle une chose de peu d¹importance. Et comme un jour il priait sur les marches de ce même monastère (de Saint Dominique), récitant les
heures de Notre-Dame, son entendement se mit à s¹élever, comme s¹il voyait la Sainte Trinité sous la figure de trois touches d¹orgue ‹ et cela avec tant de larmes et
tant de sanglots qu¹il ne pouvait se mouvoir. Il prit part ce matin-là à une procession qui sortait du monastère et il ne put retenir ses larmes jusqu¹au repas. Après
avoir mangé, il ne pouvait plus parler d¹autre chose que de la Sainte Trinité, à l¹aide de comparaisons nombreuses et avec beaucoup de joie et de consolation. Si
bien que pendant toute sa vie il lui est resté cette impression de sentir une grande dévotion toutes les fois qu¹il faisait son oraison à la Très Sainte Trinité.