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jubilatedeo
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Catéchèse catholique -Messe du jour (commentaire et homélie) -Les Saints du jour (leurs vies)
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Blog Religion
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28.05.2007
Dernière mise à jour :
15.10.2008
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Saint Ignace de Loyola 1491 1556

Saint Ignace de Loyola: Principe et Fondement

Posté le 16.02.2008 par jubilatedeo
Principe et Fondement (1)

L'homme(2) est créé (3)pour louer,
respecter et servir Dieu (4)notre Seigneur
et par là sauver son âme(5),
et les autres choses (6)sur la face de la terre
sont créées pour l'homme,
et pour l'aider dans la poursuite de la fin
pour laquelle il est créé.

D'où il suit que l'homme doit user de ces choses
dans la mesure (7)où elles l'aident pour sa fin
et qu'il doit s'en dégager
dans la mesure où elles sont, pour lui, un obstacle(8) à cette fin.

Pour cela il est nécessaire de nous rendre indifférents(09)
à toutes les choses créées,
en tout ce qui est laissé à la liberté de notre libre-arbitre(10)
et qui ne lui est pas défendu ;
de telle manière que nous ne voulions pas, pour notre part, davantage la santé que la maladie(11), la richesse que la pauvreté, l'honneur que le déshonneur, une vie longue qu'une vie courte et ainsi de suite pour tout le reste,
mais que nous désirions et choisissions uniquement (12)ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés(13).



(1)"Principe et Fondement"

Le sens de ce titre est donné par saint Ignace quand celui-ci, dans la troisième remarque préliminaire qu'on appelle annotation, définit précisément les Exercices spirituels : "Dans tous les exercices spirituels qui suivent, nous nous servons de l'intelligence pour discourir et de la volonté pour s'affecter." L'auteur ajoute que nous respecterons davantage ce qui nous aura affectés que ce que nous aurons pensé.

Le schéma de saint Ignace, dans tous les Exercices, est alors de commencer par la tête afin de discerner ce qui nous touche pour nous mettre à en parler. Après ces remarques introductives, il pose son Principe et Fondement dont le genre littéraire est celui de l'exposé théologique de son temps, à savoir l'enchaînement de trois syllogismes qui contraignent l'intelligence. Aussitôt après, saint lgnace propose la série des examens - texte beaucoup plus difficile - qui est un apprentissage pour repérer la façon dont chacun vit concrètement. Il est montré aux personnes qui se préparent aux exercices ce qui devrait être; une fois qu'elles ont identifié les principes, il leur est demandé de regarder leur vie pour mesurer l'écart entre ce qui devrait être et ce qui est.

Il faut donc bien comprendre que ce Principe et Fondement est destiné à être complété par une réflexion qui doit conduire le retraitant à une authentique évaluation de sa vie et de son comportement général.


(2)" L'homme ..."

Le substantif "homme" signifie ici tous et chacun dans le sens que l'universalité de l'homme est présente en chaque individu, masculin ou féminin. Saint lgnace réfère à la conception biblique et scolastique de l'homme


(3)" ... est créé ... "

Le temps employé, dans toute la tradition biblique, jusqu'à une période récente, était un parfait c'est-à-dire un duratif, un présent qui dure. Je suis créé hier, maintenant et demain. Le Prologue de l'Évangile de saint Jean est écrit également au temps dit duratif : "Au principe est le verbe", il s'agit, là aussi, d'un présent qui, depuis le commencement, dure jusqu'à ... sans que nous puissions dire quand le commencement et la fin auront lieu. Mais, c'est maintenant que Dieu me communique l'être, c'est maintenant qu'il me rejoint et, par un acte contemporain de mon présent, me fait exister.

J'ajoute qu'en espagnol le mot est criado qui désigne aussi un éleveur. La création est alors pensée non sur le mode de la fabrication de l'objet mais sur le mode de la naissance et de l'élevage. En réalité, la création renvoie au souci et à l'acte d'élever un enfant en commençant par sa conception et sa naissance, en continuant par l'apprentissage de la parole et en le conduisant, finalement, jusqu'au moment où, adulte, il peut mener sa vie et se marier.


(4)" ... louer, respecter et servir ... "

Au lieu de "respecter", il est écrit "hazer reuerencia", à savoir "faire révérence". Dans les sociétés anciennes où les hommes vivaient en grande promiscuité domestique, l'enjeu des relations était de se trouver à la bonne distance pour pouvoir communiquer. A la cour d'Espagne, quand une personne en rencontrait une autre, un certain nombre de gestes devaient être accomplis pour établir avec elle une juste relation. Or, cette attitude corporelle voulait exprimer une marque de respect, l'exigence de laisser à l'autre la place qui lui était propre pour ne pas l'envahir.

Dans l'acte de louer, nous reconnaissons implicitement que ce que nous considérons est bien et bon; le risque d'une telle reconnaissance est alors d'aspirer à nous emparer de ce qui est bien et bon. En respectant, en faisant révérence, nous gardons la distance grâce à quoi nous évitons l'appropriation et entrons en relation, une relation de service en l'occurrence. Le respect est cette procédure qui permet le passage de la louange au service.


(5)"... sauver son âme ..."

Nous risquons de projeter un dualisme âme/corps sur les textes anciens. A l'époque de saint Ignace, selon la grande tradition scolastique, le mot âme était entendu comme signifiant l'homme dans sa totalité vivante, comme réalité spirituelle alors que le corps signifiait cette même totalité mais comprise comme réalité matérielle. L'âme et le corps n'étaient pas pensés comme deux choses distinctes qui se mélangent mal mais comme étant deux façons de désigner une unique réalité. Le dualisme était étranger à saint lgnace comme il était étranger à saint Thomas d'Aquin.

En définitive, ce qu'il s'agit de sauver ce n'est pas le principe spirituel séparément du corps, c'est le tout concret de la personne humaine, à savoir le corps de l'homme en tant qu'il est animé ou - c'est synonyme - vivant.

Saint lgnace ne veut pas entacher l'adoration de quelque intérêt : il ne s'agit d'adorer pour sauver son âme. Mais Ignace convertit ici toute forme d'intéressement en un mouvement qui se tourne d'abord vers Dieu comme principe et fin. Il ne s'agit ni de se dissoudre en Dieu ni de se prendre soi-même comme fin, il s'agit de recevoir totalement de Dieu la grâce d'être entièrement soi-même. En louant, respectant et servant, l'homme donne à Dieu d'être Dieu et, dans un même mouvement, donne à lui-même d'être pleinement homme.


(6)"... et les autres choses ... "

Pour comprendre cette expression, il me paraît utile de s'inspirer de l'Épître aux Éphésiens. En effet, il est dit que Dieu a choisi l'homme et, ayant choisi l'homme, il créa toutes choses pour que l'homme puisse, dans les choses, choisir Dieu. Or n'étant pas Dieu, l'homme n'est pas pure relation de sujet à sujet, il est à la fois objet et sujet, il participe aussi du monde des choses. Ainsi l'enjeu de l'existence - la suite du texte l'exprimera clairement - est de se libérer d'un attachement désordonné aux choses, y compris à l'égard de ce qui en nous et en nos semblables participe du monde des choses afin de les utiliser pour choisir Dieu, qui seul permet la relation de sujet à sujet, de soi avec Dieu et de soi avec l'autre homme.

L'homme se situe en une position intermédiaire puisqu'il est chose et sujet et, sous ce dernier rapport, comme Dieu. Le rapport aux choses ne doit pas l'absorber mais le révéler comme sujet. La question du comment trouve sa réponse dans la suite du texte.


(7)" ... user de ces choses dans la mesure où, ... s'en dégager dans la mesure où ... "

C'est en terme de mesure, d'évaluation, que le texte se poursuit. Il importe maintenant de discerner les bons moyens pour réaliser la fin, vivre un rapport aux choses qui nous permette une relation de sujet à sujet, de soi avec Dieu.

Or, le rythme de la phrase suggère le mouvement d'une balance et cette balance est d'emblée faussée. User, en effet, ne s'oppose pas à "ne pas user", mais à "se dégager". La balance devrait être juste et ne l'est pas. Avant de faire la pesée, il nous faut faire la tare de la balance. Nous sommes engagés dans les choses - nous pourrions même dire englués - de telle sorte qu'il y a quelque chose à faire pour rétablir un rapport juste avec les choses. C'est comme si nous étions toujours mal partis ; il nous faut concevoir un nouveau commencement pour rétablir les conditions d'une juste évaluation, d'une bonne mesure.



(8) " ... obstacle ... "

C'est tout l'enjeu de l'exercice spirituel qui commence. Le premier constat que ce texte nous invite à faire est de reconnaître que nous ne sommes pas vraiment libres. Théoriquement nous devrions nous servir des choses de telle manière que nous puissions vivre des relations altruistes avec les autres personnes, mais, pratiquement, nous apercevons des attachements désordonnés qui entravent nos relations. Notre premier travail doit donc être un repérage de ce dont nous devons nous détacher dans la mesure où cela fausse la pesée.


(9)" ... nous rendre indifférents ... "

L'indifférence n'est pas la tare, elle est l'acte de mettre les plateaux en équilibre pour être en mesure de bien choisir. Ce qui suppose de faire la tare. D'ailleurs, saint lgnace ne parle pas d'indifférence. "l1 est nécessaire de nous rendre indifférents" écrit-il, il ne s'agit donc pas d'un état - être sans désir - mais d'un acte qui se donne comme le préalable au choix véritable, qui libère les conditions pour apercevoir les vraies préférences.

Il s'agit donc, non pas de nous sentir sans préférence ce qui serait contradictoire à notre humanité - mais d'éprouver qu'une manière d'être attaché aux choses entrave la vie de notre liberté. En conséquence, un désengagement provisoire s'impose à nous afin d'entrer dans une libre préférence. Avant de faire le choix, il convient de créer l'alternative, de prendre de la distance, de nous "défasciner".



(10)" ... notre liberté de notre libre-arbitre ... "

La liberté comme telle est de choisir le bien. Le libre-arbitre, en revanche, est d'avoir la faculté de ne pas le choisir. Mais saint lgnace n'oublie pas qu'il existe des situations humaines où le choix n'est plus à faire. Une personne mariée a fait le choix de se marier, elle est liée par un sacrement à une autre personne, elle n'a plus la possibilité de ne pas choisir ce qu'elle a déjà choisi.

Ainsi, si nous lisons toute la phrase du texte, il est signifié précisément que la liberté n'a pas à choisir là où elle s'est engagée. Lorsque nous nous sommes déterminés dans un choix légitime et bon, il n'est pas question de nous rendre indifférents puisqu'il n'est plus question de choix.


(11)" ... pas davantage la santé que la maladie ... "

Il faut comprendre qu'il s'agit d'un texte théorique, c'est-à-dire général. Saint lgnace prend soin de donner des exemples universels, il ouvre le champ des possibilités pour, ensuite, dans l'expérience spirituelle des Exercices, discerner ce qui dans la vie concrète d'une personne singulière est à mettre en équilibre, à évaluer et peser. Mais - pour considérer ces exemples généraux - il est clair que tout homme, par nature, désire la santé. Seulement, nous constatons qu'il existe des cas où, dans notre histoire propre, il nous faut prendre le risque d'être malade. Il serait nuisible à la liberté et à nos relations aux autres de toujours nous protéger nous-mêmes. Certes, nous n'avons pas à désirer être malades, il s'agit de relativiser le désir d'être et de demeurer en bonne santé. Combien d'hommes s'empêchent de vivre par peur d'être malades ou par peur de mourir ?

(12)" ... nous désirions et choisissions uniquement ..."

La notion négative et générale de l'indifférence fait place désormais à la notion positive et même vivante du désir et du choix. Le "pas... plus" devient par le surgissement du désir et du choix, un "uniquement" qui engendre le "davantage". Les choses, les créatures choisies se découvrent plus vastes qu'elles-mêmes. Elles donnent accès à un autre. Le désir peut s'investir à travers quelque chose, en restant désir, précisément parce que l'étape du renoncement et l'indifférence lui permettent d'exister comme tel. La volonté comme puissance d'action peut, à l'aide du discernement de l'intelligence qui vient d'être fait, envisager de se distinguer de son attachement aux choses pour s'ouvrir toujours plus à l'Autre.


(13)" ... la fin pour laquelle nous sommes créés ... "

En sa conclusion, le texte renoue avec le vocabulaire de la finalité et de la création qui l'introduisait.

Cette fin de la créature, présentée abstraitement au départ, devient, au terme, l'invitation à une expérience que Dieu seul comble notre désir, non pas en le saturant comme on remplit un vide, mais en le suscitant toujours davantage. J'ajoute que nous commençons toujours par un discernement dans les Exercices entre ce qui conduit à Dieu et ce qui n'y conduit pas et, ensuite, une fois abandonnés les choix qui sont des impasses, il importe de discerner qu'il existe des choses susceptibles de conduire à Dieu plus que d'autres. Toutes conduisent à Dieu, mais certaines me conduiront moi plus que d'autres.

En conclusion, il faut comprendre que le "Principe et Fondement" met en oeuvre le désir dans la perspective d'un choix et donne ainsi à méditer le passage de la créature de son origine à sa fin.











--

St Ignace de Loyola (suite 3) Autobiographie

Posté le 13.02.2008 par jubilatedeo
Chapitre huitième





Et ainsi il partit pour Paris, seul et à pied. Il arriva au mois de février, environ, et, selon ce qu¹il me raconta, ce fut en l¹année 1528 ou 1527*. [*Tandis qu¹il était
prisonnier à Alcalà naquit le prince d¹Espagne, par là on peut situer dans le temps tous ces évènements, même ceux du passé (37).]. Il s¹installa dans une maison où
se trouvaient des Espagnols et il alla étudier les Humanités à Montaigu, voici pourquoi : on l¹avait fait avancer dans ses études avec tant de hâte qu¹il se trouvait fort
dépourvu de bases. Il se mit à étudier avec les jeunes enfants selon la méthode et le programme en usage à Paris.
En échange d¹une lettre de crédit qu¹on lui avait donnée à Barcelone, un marchand lui paya, dès son arrivée à Paris, vingt-cinq écus. Il les confia à l¹un des
Espagnols de l¹auberge où il était descendu, lequel, en peu de temps, les dépensa et fut incapable de les rembourser. Aussi le Carême passé, le Pèlerin n¹avait plus
rien de son pécule, à la fois parce qu¹il l¹avait entamé un peu lui-même et pour la raison qui vient d¹être dite. Il fut contraint de mendier et même de quitter la maison
où il habitait.
Il fut recueilli à l¹hôpital Saint-Jacques au-delà des Innocents (38). Il en éprouvait une grande incommodité pour ses études parce que l¹hôpital était à une bonne
distance du collège Montaigu et qu¹il lui fallait, pour trouver la porte ouverte, arriver le soir au premier coup de l¹angelus et ne sortir, le matin, qu¹au jour. Dans ces
conditions il ne pouvait pas fréquenter les cours aussi bien qu¹il aurait dû. Il éprouvait aussi une autre gêne du fait qu¹il devait demander l¹aumône pour substituer.
Comme depuis près de cinq ans ses douleurs d¹estomac avaient cessé, il s¹était remis à pratiquer de plus grandes pénitences et abstinences. Ayant mené quelque
temps cette vie d¹hôpital et de mendicité et voyant qu¹il ne faisait guère de progrès dans ses études, il se mit à réfléchir sur ce qu¹il devait faire. Voyant que certains
étudiants servaient, dans les collèges, de domestiques à certains régents et avaient le temps d¹étudier, il résolut de chercher un maître.



Il se livrait en soi-même à une considération et à un projet ‹ où il trouvait consolation ‹ qui étaient d¹imaginer que son maître serait le Christ. Et à l¹un des écoliers
en pension chez ce maître il donnerait le nom de saint Pierre et à un autre celui de saint Jean et ainsi de suite pour chacun des Apôtres. « Quand le maître me
donnera un ordre, je penserai que c¹est le Christ qui me le donne et quand ce sera un autre je penserai que c¹est saint Pierre. » Il mit beaucoup de diligence à
trouver un poste de serviteur, il en parla d¹une part au bachelier Castro et aussi à un moine du couvent des Chartreux qui connaissait beaucoup de régents, et à
d¹autres personnes également. Jamais il ne leur fut possible de lui trouver un maître.
À la fin, comme il n¹avait pas obtenu de solution, un moine espagnol lui suggéra qu¹il serait préférable pour lui d¹aller chaque année dans les Flandres, d¹y perdre
deux mois, peut-être moins, afin d¹en rapporter de quoi pouvoir étudier tout le reste de l¹année (39). Cette solution, après qu¹il l¹eut recommandée à Dieu, lui parut
bonne. Mettant à profit ce conseil, il rapportait chaque année des Flandres de quoi subsister médiocrement. Une fois il passa en Angleterre et il y recueillit plus
d¹aumônes que d¹habitude ailleurs, les autres années.
Revenu pour la première fois des Flandres, il se mit, avec plus d¹intensité que de coutume, à se livrer à des entretiens spirituels : il donnait en même temps les
Exercices à trois disciples, à savoir à Peralta, au bachelier Castro, qui était en Sorbonne, et à un Biscayen qui était à Sainte-Barbe et qui s¹appelait Amador. Tous
trois firent de grands changements dans leur vie et tout de suite ils donnèrent tout ce qu¹ils avaient à des pauvres, même leurs livres. Ils se mirent à demander
l¹aumône à travers Paris et ils s¹en allèrent loger à l¹hôpital Saint-Jacques où le Pèlerin avait habité auparavant et qu¹il avait quitté pour les raisons indiquées
ci-dessus. Cela fit grand tapage dans l¹Université parce que les deux premiers étaient des personnes en vue et très connues. Tout de suite, les Espagnols se mirent à
livrer bataille aux deux maîtres et, ne pouvant les convaincre de revenir à l¹Université, en dépit de leurs raisonnements et arguments nombreux, ils se rendirent un
jour, en force et l¹arme à la main, à Saint-Jacques, et ils les tirèrent de l¹hôpital.



Les ayant ramenés à l¹Université ils conclurent avec eux l¹arrangement que voici : après qu¹ils auront achevé leurs études ils pousseront plus avant la réalisation de
leurs projets. Le bachelier Castro se rendit dans la suite en Espagne, prêcha quelque temps à Burgos et se fit moine chartreux à Valence. Peralta partit pour
Jérusalem à pied, par un capitaine, un de ses parents ; lequel trouva le moyen de le conduire au pape et fit en sorte qu¹on lui ordonnât de retourner en Espagne. Ces
faits se passèrent non pas tout de suite mais quelques années plus tard.
De grands murmures s¹élevèrent dans Paris, surtout parmi les Espagnols, contre le Pèlerin. Notre Maître de Gouvea, disant qu¹il avait rendu fou Amador, étudiant
de son collège, annonça qu¹il prenait la décision suivante : la première fois que le Pèlerin viendrait à Sainte-Barbe, il lui ferait donner une salle en tant que séducteur
des écoliers (40).



L¹Espagnol en compagnie duquel il avait vécu au début de son séjour et qui avait dépensé son argent sans le rembourser, partit pour l¹Espagne, via Rouen.
Comme il attendait à Rouen le passage sur un bateau, il tomba malade. Le Pèlerin sut la chose par une lettre que l¹autre lui envoya et le désir lui vint d¹aller rendre
visite au malheureux et de l¹aider. Il pensait aussi que dans cette circonstance il pourrait le gagner afin que, laissant le monde, il se livrât tout à fait au service de Dieu.
Et pour pouvoir réussir, il eut le désir de faire les 28 lieues qu¹il y a de Paris à Rouen, à pied déchaussé, sans manger ni boire. Faisant oraison à ce propos, il se
sentait très craintif. À la fin il se rendit à Saint-Dominique et là il résolut d¹aller à Rouen de la manière susdite. Déjà s¹était dissipée la grande peur qu¹il avait eue de
tenter Dieu.
Le jour suivant, au matin, jour où il devait partir, il se leva de bonne heure et, tandis qu¹il commençait de s¹habiller, il lui vint une frayeur si grande qu¹il avait
presque l¹impression de ne pouvoir s¹habiller jusqu¹au bout. En dépit de cette répugnance, il sortit de la maison, et de la ville également, avant qu¹il ne fît bien jour.
Cependant sa peur durait sans cesse. Elle le poursuivit jusqu¹à Argenteuil qui est un bourg à trois lieues de Paris en direction de Rouen et où se trouve, dit-on, la
tunique de Notre Seigneur (41). Ayant traversé ce bourg dans ce tourment spirituel, il monta sur une hauteur et là son angoisse commença de se dissiper. Il lui vint
une grande consolation et une énergie spirituelle accompagnées de tant d¹allégresse qu¹il se mit à crier au milieu des champs et à parler avec Dieu, etc. Il fut hébergé
ce soir-là, avec un pauvre mendiant, dans un hôpital, ayant parcouru durant le jour quatorze lieues. Le lendemain il logea dans un hangar à paille. Le troisième jour il
arriva à Rouen. Pendant tout ce temps il resta sans manger ni boire et pieds nus, comme il avait décidé. À Rouen, il réconforta le malade et l¹aida à s¹embarquer
pour l¹Espagne. Il lui donna des lettres, l¹adressant aux compagnons qui étaient à Salamanque, c¹est-à-dire Clixto, Cacérès et Arteaga.
Pour ne plus avoir à parler de ces compagnons, disons quel fut leur sort : tandis que le Pèlerin était à Paris, il leur écrivait souvent, selon l¹accord qu¹ils avaient
conclu, et il leur avait signalé le peu de commodité qu¹il trouvait de les faire venir à Paris pour leurs études. Cependant il imagina d¹écrire à Doña Leonor de
Mascarenhas (42) d¹aider Calixto en lui donnant des lettres pour la Cour du roi de Portugal des lettres pour la Cour du roi de Portugal afin qu¹il pût obtenir une des
bourses que ce roi donnait pour Paris. Doña Leonor fournit ces lettres à Calixto, lui offrit une mule sur laquelle il pût voyager et une peite somme pour ses dépenses.
Calixto alla à la Cour du roi de Portugal mais à la fin il ne se rendit pas à Paris. Il préféra retourner en Espagne et partir ensuite pour les Indes de l¹Empereur (43) en
compagnie d¹une béate. Puis, rentré en Espagne, il repartit pour ces mêmes Indes et revint riche en Espagne, émerveillant, à Salamanque, tous ceux qui l¹avaient
autrefois connu. Cacérès retourna à Ségovie, qui était sa ville natale, et là, il se mit à vivre de telle façon qu¹il semblait avoir oublié son premier projet. Arteaga fut
nommé commandeur. Puis, à une époque où la Compagnie de Jésus était déjà fondée à Rome, on lui donna un évêché aux Indes. Il écrivit au Pèlerin qu¹il
abandonnait cet évêché à un membre de la compagnie. Il lui fut répondu qu¹on déclinait son offre. Il partit alors pour les Indes de l¹Empereur, devint évêque et
mourut là-bas dans des conditions étranges : il était malade, il y avait là deux flacons d¹eau tenus au frais, l¹un plein d¹une eau que le médecin avait prescrite, l¹autre
plein d¹eau de Soliman, un poison. On lui donna par erreur le second, qui le tua.
Le Pèlerin revint de Rouen à Paris et apprit que les aventures de Castro et de Peraltra avaient suscité de grandes rumeurs contre lui et que l¹Inquisiteur l¹avait fait
demander. Mais il ne voulut pas attendre. Il s¹en alla chez l¹Inquisiteur, lui dit qu¹il avait su qu¹on voudrait, (cet Inquisiteur, lui dit qu¹il avait su qu¹on le cherchait et
qu¹il était prêt à tout ce qu¹on voudrait, (cet Inquisiteur s¹appelait Notre Maître Ori, religieux de Saint-Dominique), mais qu¹il le priait d¹expédier vite son affaire
parce qu¹il avait l¹intention d¹entrer à la Saint-Remi au Cours des Arts. Il désirait que ces choses fussent déjà passées, de manière à pouvoir mieux s¹appliquer à ses
études. Mais l¹Inquisiteur ne le convoqua plus. Il lui dit simplement, ce jour-là, qu¹il était vrai qu¹on lui avait parlé de ses faits et gestes, etc.
À quelque temps de là, vint la Saint-Remi, qui est au début d¹octobre, et il entra au Cours des Arts sous un professeur appelé Maître Juan Peña. Il y entra avec
l¹intention de conserver comme disciples ceux qui s¹étaient proposé de servir le Seigneur mais de ne pas chercher à en recruter d¹autres, cela afin de pouvoir étudier
plus commodément.
Comme il avait commencé de suivre les leçons du Cours, les mêmes tentations lui vinrent qui l¹avaient assailli à Barcelone quand il étudiait la grammaire : toutes les
fois qu¹il écoutait la leçon des nombreuses pensées spirituelles qui se présentaient à lui. Voyant que de cette manière-là il faisait peu de progrès dans ses études, il
alla trouver son maître et lui promit de ne jamais manquer d¹écouter tout son cours tant qu¹il pourrait trouver du pain et de l¹eau pour subsister. Cette promesse une
fois faite, toutes les dévotions qui lui venaient à contre temps l¹abandonnèrent et il alla de l¹avant dans ses études, tranquillement. À cette époque, il fréquentait
Maître Pierre Favre et Maître François Xavier, qu¹il gagna ensuite au service de Dieu par le moyen des Exercices.



Pendant cette période du Cours on ne le persécutait plus comme auparavant. À ce sujet, le docteur Frago lui dit une fois qu¹il s¹étonnait de le voir mener une vie si
tranquille, sans que personne ne l¹importunât. Il lui répondit : « La cause en est que je ne parle à personne des choses de Dieu, mais, le Cours fini, nous retournerons
à nos habitudes. »



Comme ils s¹entretenaient tous les deux, un moine vint demander au Docteur Frago qu¹il consentît à lui trouver une maison parce que, dans celle où il avait sa
chambre, beaucoup de gens étaient morts, de la peste pensait-il.


À cette époque, en effet, la peste avait commencé à Paris. Le Docteur Frago et le Pèlerin voulurent aller voir cette maison et ils emmenèrent avec eux une dame
qui s¹y connaissait et qui, à peine entrée, affirma que c¹était bien la peste. Le Pèlerin voulut entrer aussi et, trouvant là un malade il le réconforta, lui touchant de la
main sa plaie. Quand il l¹eut consolé et revigoré quelque peu, il s¹en alla tout seul. Sa main se mit à lui faire mal, au point qu¹il se figurait avoir la peste et cette
imagination était si violente qu¹il ne put la vaincre, sauf à partir du moment où, avec une grande impétuosité, il mit sa main dans sa bouche, la tournant et la retournant
à l¹intérieur en disant : « Si tu as la peste à la main, tu l¹auras aussi à la bouche. » Et quand il eut fini ce geste son imagination se dissipa ainsi que la douleur à sa
main.
Mais quand il revint au collège Sainte-Barbe, où il avait sa chambre à cette époque et où il suivait les cours, les gens du collège, qui savaient qu¹il était entré dans
la maison pestiférée, se mirent à le fuir et ne voulurent pas le laisser entrer. Et de la sorte il fut contraint de vivre quelques jours au-dehors.



La coutume veut, à Paris, que les étudiants des Arts, la troisième année, prennent, pour devenir bacheliers, une « pierre », comme ils disent (44). Et comme il en
coûte un écu, beaucoup d¹entre eux qui sont pauvres ne peuvent le faire. Le Pèlerin se mit à se demander, plein de doute, s¹il serait bon qu¹il la prît. Se trouvant très
hésitant et sans résolution, il décida de mettre l¹affaire entre les mains de son maître lequel lui conseilla de prendre la « pierre » et il la prit. Cependant il ne manqua
pas de gens pour murmurer et il y eut au moins un Espagnol qui fit une remarque.
À Paris il se trouvait, déjà en ce temps-là, très malade de l¹estomac de sorte que tous les quinze jours il avait une douleur qui durait une bonne heure et qui lui
faisait venir de la fièvre. Une fois cette douleur dura seize ou dix-sept heures. Il avait terminé le cours des Arts, étudié quelques années en théologie (45) et recruté
des compagnons, à cette époque, et la maladie allait toujours de l¹avant sans qu¹il pût trouver aucun remède, bien qu¹il essayât beaucoup.


Les médecins lui disaient seulement qu¹il ne restait rien d¹autre que l¹air natal qui pût lui être utile. Les Compagnons (46) eux aussi lui conseillaient la même chose
et ils insistèrent vivement. Déjà, à cette époque-là, ils avaient tous délibéré sur ce qu¹ils avaient à faire, savoir : aller à Venise et à Jérusalem et dépenser leur vie pour
l¹utilité des âmes. S¹il ne leur était pas donné licence de rester à Jérusalem, ils reviendraient à Rome et se présenteraient au Vicaire du Christ afin qu¹il les employât
là où il jugerait que ce serait le plus favorable à la gloire de Dieu et utile aux âmes. Ils s¹étaient aussi proposé d¹attendre un an, à Venise, une occasion
d¹embarquement. S¹il n¹y en avait aucune pour le Levant cette année-là, ils seraient délivrés de leur v¦u relatif à Jérusalem et ils iraient trouver le Pape, etc.




À la fin, le Pèlerin se laissa persuader par les Compagnons, d¹autant plus que ceux d¹entre eux qui étaient espagnols avaient quelques affaires à régler et qu¹il
pourrait s¹en occuper là-bas. Ils tombèrent d¹accord sur ce plan : une fois bien rétabli, il s¹en irait régler leurs affaires, ensuite il passerait à Venise et là, il attendrait
ses Compagnons.


On était alors en 1535 et les Compagnons devaient partir, selon leur pacte, en 1537, le jour de la conversion de saint Paul. Cependant, à cause des guerres qui
survinrent, ils s¹en allèrent en 1536, en novembre.


Le Pèlerin était sur le point de quitter Paris quand il sut par ouï-dire qu¹on l¹avait dénoncé à l¹Inquisiteur et qu¹on avait engagé un procès contre lui. En apprenant
cela et en voyant qu¹on ne le convoquait pas, il s¹en alla trouver l¹Inquisiteur. Il lui dit ce qu¹il avait appris, lui annonça qu¹il était sur le point de partir pour l¹Espagne
et qu¹il avait des Compagnons. Il le pria de bien vouloir rendre sa sentence. L¹Inquisiteur lui répondit, au sujet de l¹accusation, que c¹était vrai, ‹ mais qu¹il ne lui
semblait pas qu¹il y eût là quelque chose d¹important. Seulement, il voulait voir le manuscrit des Exercices. L¹ayant lu, il le loua beaucoup et il pria le Pèlerin de lui en
laisser la copie, ‹ ce qui fut fait. Néanmoins le Pèlerin insista de nouveau pour que l¹Inquisiteur voulût bien continuer le procès, jusqu¹à la sentence. Et comme l¹autre
s¹en excusait, il revint chez lui, en compagnie d¹un greffier public et de témoins, et prit acte de tout cela.





Chapitre neuvième



L¹affaire terminée il monta sur un petit cheval que les Compagnons lui avaient acheté et il s¹en alla tout seul vers son pays. En cours de route, il se trouva
beaucoup mieux. En arrivant à la Province (47), il quitta la route habituelle et prit celle de la montagne qui était plus solitaire. Il avait cheminé un peu lorsqu¹il tomba
sur deux hommes armés qui venaient à sa rencontre, (cette route est de réputation assez mauvaise du fait des assassins).
Après l¹avoir dépassé un peu, ils revinrent sur leurs pas, le rattrapèrent avec beaucoup de hâte et il apprit qu¹ils étaient des domestiques de son frère, lequel les
avait envoyés à sa recherche. À ce qu¹il semble, en effet, de Bayonne, en France, où le Pèlerin avait été reconnu, ce frère avait reçu la nouvelle de son arrivée. Les
domestiques prirent les devants et il les suivit sur le même chemin. Un peu avant d¹arriver à sa terre il les retrouva encore qui venaient à sa rencontre et qui
insistèrent beaucoup pour le mener à la maison de son frère, mais sans pouvoir l¹y contraindre.
Il se rendit alors à l¹hôpital et, à l¹heure qui lui parut commode, il s¹en fut demander l¹aumône à travers le pays (48).
Dans cet hôpital il se mit à parler, avec beaucoup de gens qui venaient le visiter, au sujet des choses de Dieu, par la grâce de qui un grand profit spirituel résulta de
ces entretiens. Dès le début, après son arrivée, il décida d¹enseigner le catéchisme, chaque jour, aux enfants. Mais son frère le désapprouva fortement et déclara
que nul enfant ne viendrait. Il lui répondit qu¹il lui suffirait d¹un seul. Mais après qu¹il eût commencé, beaucoup de gens vinrent continûment l¹écouter, et même aussi
son frère.
En plus du catéchisme, il prêchait également les dimanches et jours de fête, avec utilité et profit pour les âmes. Les gens venaient de plusieurs milles pour
l¹entendre. En outre il s¹efforça de supprimer certains abus et, avec l¹aide de Dieu, il en redressa plus d¹un. Par exemple, en ce qui concerne le jeu, il obtint qu¹il fût
prohibé par des mesures effectives, ayant convaincu celui qui avait la charge de la justice. Il y avait aussi là-bas un autre abus, celui-ci : les jeunes filles, dans ce
pays, vont toujours la tête découverte, elles ne la couvrent qu¹à partir du jour où elles se marient. Mais il y en a beaucoup qui deviennent concubines de prêtres et
d¹autres hommes et qui leur sont fidèles comme si elles étaient leurs épouses. Et c¹est une chose à ce point courante que les concubines n¹ont pas la moindre
vergogne à dire qu¹elles se sont couvert la tête pour un tel et elles sont connues comme vivant dans cet état.
De cet usage naît beaucoup de mal. Le Pèlerin persuada le Gouverneur de faire une loi d¹après laquelle toute femme qui se couvrirait la tête pour quelqu¹un sans
être son épouse serait punie par la justice. De la sorte cet abus commença de régresser.
Il fit édicter que l¹on pourvoirait les pauvres du nécessaire, sur les fonds publics et de manière habituelle, et aussi que l¹on sonnerait trois fois l¹angélus, le matin, à
midi et le soir, afin que le peuple fît oraison, comme à Rome. Quoiqu¹il se fût bien porté, au début, il tomba par la suite gravement malade. Quand il fut guéri il
résolut de partir afin de régler les affaires qui lui avaient sans un sou, chose dont son frère s¹irrita beaucoup, honteux déjà qu¹il voulût s¹en aller à pied. Le soir de
son départ le Pèlerin eut la condescendance que voici : il se rendit jusqu¹à la frontière de la Province à cheval en compagnie de son frère et de ses parents.
Mais quand il fut sortit de la Province il mit pied à terre, sans rien emporter et s¹en fut en direction de Pampelune. Il gagna Almazan, pays natal du Père Linez puis
Sigüenza et Tolède. De Tolède il se rendit à Valence. Dans tous ces pays, dont chacun était le pays natal de chacun de ses Compagnons, il ne voulut rien accepter,
bien qu¹on lui proposât de grandes offrandes avec beaucoup d¹insistance.
À Valence il s¹entretint avec Castro qui était poine chartreux. Comme il voulait s¹embarquer pour Gênes, ses dévoués amis de Valence le prièrent de n¹en rien
faire. On disait que Barberousse courait la mer avec beaucoup de galères, etc. En dépit des nombreuses choses qu¹on lui raconta, et qui eussent suffi à l¹effrayer,
rien ne put néanmoins le faire hésiter.
S¹étant embarqué sur un grand navire, il essuya la tempête dont on a fait mention plus haut quand on a signalé qu¹il fut trois fois sur le point de mourir.



Arrivé à Gênes, il prit la route de Bologne sur laquelle il souffrit beaucoup, surtout la fois où il s¹égara et se mit à longer un cours d¹eau qui était en contrebas
tandis que son chemin montait. Et ce chemin, plus il le suivrait, plus il le voyait se rétrécir. Et il devint tellement étroit qu¹il ne pouvait plus ni avancer ni faire
demi-tour. Il se mit alors à marcher à quatre pattes et il chemina de la sorte un bon moment avec une grande peur : chaque fois qu¹il faisait un mouvement il croyait
qu¹il allait tomber dans le cours d¹eau. Ce furent là la plus grande fatigue et la plus grande épreuve physique qu¹il eût jamais connues. Mais à la fin il se tira d¹affaire.
Pour entrer à Bologne, il devait passer sur un petit pont de bois. Il tomba de ce pont et se releva couvert de boue et trempé. Il fit rire les nombreuses gens qui se
trouvaient là.
Dès son arrivée à Bologne, il se mit à demander l¹aumône et n¹obtint pas un liard, bien qu¹il cherchât dans toute la ville.
Il resta quelque temps à Bologne, y fut malade, puis s¹en alla à Venise, toujours de la même façon.




Chapitre dixième


À Venise, à cette époque, il s¹appliquait à donner les Exercices et se livrait à d¹autres entretiens spirituels. Les personnes les plus en vue auxquelles il les donna
furent Maître Pedro Contarini et Maître Gaspard de Doctis, de même qu¹un Espagnol du nom de Rozas. Il y avait aussi un autre Espagnol qui s¹appelait le bachelier
Hoces. Il fréquentait beaucoup le Pèlerin, ainsi que l¹évêque de Ceuta (49), et, bien qu¹il eût quelque attirance à faire les Exercices, il ne mettait pourtant pas son
désir à exécution. À la fin il se résolut à s¹enfermer pour les faire. Après les avoir faits pendant trois ou quatre jours, il vint dire le fond de sa pensée au Pèlerin : il
avait peur que ce dernier ne lui enseignât, par les Exercices, quelque doctrine mauvaise, s¹il en croyait du moins ce qu¹un tel lui avait dit. C¹est pourquoi il avait
apporté avec lui certains livres, afin d¹y avoir recours, si par hasard le Pèlerin voulait le tromper. Il tira grand profit des Exercices et à la fin il résolut de suivre le
genre de vie du Pèlerin. Ce fut aussi le premier des Compagnons qui mourut.
À Venise le Pèlerin souffrit encore une autre persécution. Beaucoup de gens disaient qu¹il avait été brûlé en effigie en Espagne et à Paris ; les choses allèrent si
loin qu¹on lui fit un procès. La sentence donnée fut favorable au Pèlerin.
Les neuf Compagnon arrivèrent à Venise au début de l¹année 1535. Là, ils se dispersèrent pour aller servir dans divers hôpitaux. Au bout de deux ou trois mois ils
s¹en allèrent tous à Rome recevoir la bénédiction pontificale pour le voyage de Jérusalem. Le Pèlerin n¹y alla pas à cause du Docteur Ortiz qui se trouvait là-bas,
ainsi que le nouveau Cardinal Théatin (50). Les Compagnons revinrent de Rome avec des lettres de crédit de deux à trois cents écus qui leur avaient été données en
aumônes pour leur traversée jusqu¹à Jérusalem. Ils n¹avaient voulu prendre cet argent que sous forme de lettres de crédit. Par la suite, comme ils ne purent aller à
Jérusalem, ils rendirent ces lettres à ceux qui les leur avaient données.
Les Compagnons retournèrent à Venise de la même manière qu¹à l¹aller, c¹est-à-dire à pied et en mendiant leur vie, mais ils se répartirent en trois groupes et de
telle sorte qu¹ils fussent, dans chaque groupe, de nations diverses. Une fois à Venise ceux qui n¹étaient pas prêtres reçurent l¹ordination, ayant été autorisés par le
nonce du pape à Venise, Verallo, lequel devint ensuite Cardinal. On les ordonna ad titulum paupertatis et tous firent le v¦u de chasteté et de pauvreté.
Cette année-là, les navires n¹appareillaient pas pour le Levant, parce que les Vénitiens avaient rompu avec les Turcs. Eux alors, voyant s¹éloigner leur espoir de
s¹embarquer, se répartirent à travers le pays vénitien avec l¹intention d¹attendre, comme ils l¹avaient décidé, que l¹année fût passée. Si elle s¹écoulait sans qu¹ils aient
pu s¹embarquer, ils s¹en iraient à Rome.
Au Pèlerin il échut d¹aller avec Favre et Lainez à Vicence. Là ils trouvèrent une maison, hors du pays, qui n¹avait ni portes ni fenêtres. Ils y dormaient sur un peu
de paille qu¹ils avaient apportée. Deux d¹entre eux allaient régulièrement demander l¹aumône en ville deux fois par jour. Ils rapportaient si peu qu¹ils avaient à peine
de quoi subsister. Ils mangeaient d¹habitude du pain sec, cuit à l¹eau, quand ils en avaient, et celui qui restait à la maison veillait à le faire cuire. Ils passèrent de cette
façon quarante jours, ne s¹occupant à rien d¹autre qu¹à faire oraison.
Passé les quarante jours, Maître Jean Codure arriva et ils décidèrent ensemble de commencer à prêcher. Ils allèrent tous les quatre sur différentes places, le même
jour et çà la même heure. Ils commencèrent leur prédication en criant d¹abord à forte vois et ils appelèrent les gens en agitant leurs bonnets. Ces sermons firent
beaucoup de bruit dans la ville et de nombreuses personnes furent émues de dévotion. Ils obtinrent en plus grande abondance les ressources matérielles qui leur
étaient nécessaires.
Pendant le temps qu¹il séjourna à Vicence, il eut beaucoup de visions spirituelles et de nombreuses et quasi habituelles consolations, au contraire de ce qu¹il avait
éprouvé quand il était à Paris. Ce fut surtout quand il commença de se préparer pour être prêtre, à Venise, et tandis qu¹il se préparait à dire la messe et aussi
pendant toutes les pérégrinations de cette époque, qu¹il eut de grandes visitations surnaturelles, du genre de celles qu¹il avait l¹habitude de recevoir quand il était à
Manrèse.
Comme il était encore à Vicence, il apprit que l¹un de ses Compagnons qui se trouvait à Bassano était tombé malade au point de mourir. Lui-même souffrait alors
d¹une attaque de fièvres. Néanmoins il se mit en route et il marchait si vite que Favre, son Companon, ne pouvait le suivre. Au cours de ce voyage il reçut de Dieu la
certitude ‹ et il dit à Favre ‹ que son Compagnon ne mourrait pas de cette maladie-là. Quand ils furent arrivés à Bassano le malade éprouva beaucoup de réconfort
et il guérit vite.
Puis ils revinrent ensemble à Vicence et là pendant un certain temps, ils furent réunis tous les dix. Certains d¹entre eux allaient chercher l¹aumône dans les villages
environnants.
Ensuite, l¹année s¹étant écoulée, et comme ils n¹avaient pu s¹embarquer, ils décidèrent d¹aller à Rome, y compris le Pèlerin, vu que l¹autre fois, quand les
Compagnons y étaient allés sans lui, les deux personnages qu¹il redoutait s¹étaient montrés tout à fait bienveillants.
Ils se rendirent à Rome, divisés en trois ou quatre groupes. Le Pèlerin, qui était avec Favre et Lainez, fut, au cours de ce voyage, très spécialement visité par Dieu.
Il avait résolu, après son ordination, de rester un an sans dire la messe, tout en se préparant et en priant la Madone qu¹elle voulût bien le mettre avec son Fils.
Comme il se trouvait un jour, quelques milles avant d¹arriver à Rome, dans une église, en train de faire son oraison (51), il éprouva un tel changement dans son âme
et il vit si clairement que Dieu le Père le mettait avec le Christ, son Fils, qu¹il n¹aurait pas le courage de douter de cette chose à savoir que Dieu le Père le mettait
avec son Fils*



[ * Et moi qui écris ces choses je déclarai au Pèlerin, quand il me les raconta, que Lainez rapportait cet épisode avec d¹autres particularité, d¹après ce que j¹avais
entendu dire. Il me répondit que tout ce que disait Lainez était vrai. Lui-même ne se rappelait pas les détails de manière si précise, mais il était certain qu¹au moment
où il les avait racontés il n¹avait dit que la vérité.
Il me fit la même remarque à propos d¹autres épisodes.]
Puis, en arrivant à Rome, il dit à ses Compagnons qu¹il voyait les fenêtres fermées, entendant par là qu¹ils auraient à subir beaucoup de contradiction. Il ajouta : «
Il faut que nous nous tenions fermement sur nos gardes et que nous n¹engagions pas de conversation avec les femmes, sauf si elles sont de haut rang. » Plus tard, à
Rome, ‹ pour dire un mot à ce sujet, ‹ Maître François Xavier confessait une dame et il la visitait de temps en temps pour s¹entretenir avec elle de choses
spirituelles. Dans la suite elle fut trouvée enceinte, mais le Seigneur voulut qu¹on découvrît celui qui avait commis la faute. La même chose arriva à Jean Codure avec
l¹une de ses filles spirituelles, ‹ que l¹on surprit en compagnie d¹un homme.


De Rome, le Pèlerin se rendit au Mont-Cassin pour donner les Exercices au Docteur Ortiz. Il y resta quarante jours, au cours desquels il vit, une fois, le bachelier
Hoces qui entrait au ciel. Il en eut un accès de larmes abondantes et reçut une grande consolation spirituelle. Il l¹aperçut de façon si claire que, s¹il disait le contraire,
il lui semblerait mentir. Du Mont-Cassin il emmena avec lui Francesco Estrada.
De retour à Rome, il s¹appliquait à aider les âmes. Ses Compagnons et lui demeuraient encore à la vigne (52) et il donnait les Exercices spirituels à diverses
personnes dans le même temps, ‹ l¹une d¹elles habitait à Sainte-Marie-Majeure, l¹autre au Ponte Sixto.
Un peu plus tard les persécutions commencèrent et Michel (53) se mit à causer des ennuis au Pèlerin et à dire du mal de lui. Le Pèlerin le fit convoquer devant le
Gouverneur à qui il montra d¹abord une lettre de ce même Michel dans laquelle le Pèlerin était couvert d¹éloges. Gouverneur interrogea Michel et la conclusion de
l¹affaire fut qu¹on le bannit de Rome.
Ensuite Mudarra et Barreda se mirent à le persécuter, disant que le Pèlerin et ses Compagnons étaient des fugitifs, bannis d¹Espagne, de Paris et de Venise. À la
fin, en présence du Gouverneur et du Légat qui se trouvait alors à Rome, tous deux avouèrent qu¹ils n¹avaient rien de mauvais à dire contre les Compagnons si
contre leurs m¦urs ou leur doctrine. Le Légat ordonna qu¹on fît silence sur toute cette affaire mais le Pèlerin n¹accepta pas, déclarant qu¹il voulait une sentence finale.
Cela ne fut pas du goût du Légat ni du Gouverneur ni même de ceux qui, au début, s¹étaient montrés favorables au Pèlerin. Mais en fin de compte, au bout de
quelques mois, le Pape vint à Rome.
Le Pèlerin va lui parler à Frascati et lui soumet quelques-unes de ses bonnes raisons et le Pape se saisit de l¹affaire et commande qu¹on rende la sentence, laquelle
est favorable, etc.



On accomplit à Rome, avec l¹aide du Pèlerin et des Compagnons quelques ¦uvres pies, comme sont les Catéchumènes, Sainte-Marthe, les Orphelins, etc.
Les autres choses, Maître Nadal pourra les raconter.
Moi, après avoir raconté tout cela, le 20 octobre, je m¹enquis auprès du Pèlerin sur les Exercices et sur les Constitutions, voulant savoir comment il les avait
composés. Il me répondit au sujet des Exercices qu¹il ne les avait pas rédigés d¹un seul coup. Toutes les fois qu¹il observait dans son âme des choses qu¹il trouvait
utiles et qui lui semblaient pouvoir être aussi utiles aux autres, il les consignait par écrit, par exemple comment faire son exament de conscience au moyen des lignes,
etc. En particulier il me dit que les modes d¹élection, il les avait tirés de son expérience, touchant la diversité des esprits et des pensées, expérience qu¹il avait eue à
Loyola, lorsqu¹il avait encore mal à la jambe. Et il me dit au sujet des Constitutions qu¹il m¹en parlerait le soir.



Le même jour, avant de souper, il m¹appela, ayant l¹aspect d¹une personne qui est plus recueillie qu¹à l¹ordinaire. Il me fit une manière de protestation dont
l¹essentiel était de montrer l¹intention véritable et le désir de simplicité qui l¹avaient animé dans son récit, ajoutant qu¹il était bien certain de n¹avoir rien raconté qui fût
de trop. Il avait, dit-il, commis bien des offenses envers Notre Seigneur depuis qu¹il avait commencé de le servir mais il n¹avait jamais eu de consentement pour un
péché mortel. Au contraire il allait toujours croissant en dévotion, c¹est-à-dire en facilité de trouver Dieu, et maintenant plus que jamais dans sa vie. Toutes les fois
qu¹il voulait trouver Dieu et à l¹heure qu¹il voulait, il le trouvait. Même à présent, il avait, à des nombreuses reprises, des visions, surtout de celles dont il a été parlé
plus haut, c¹est-à-dire voir le Christ comme soleil.

Et cela lui arrivait souvent quand il se trouvait occupé à régler des choses importantes, -‹ ce qui le faisait venire in confirmatione (54). Quand il disait la messe il avait
aussi beaucoup de visions. Quand il rédigeait les Constitutions, il en avait aussi très souvent. Il pouvait, maintenant, affirmer cela plus facilement parce que, chaque
jour, il écrivait ce qui se passait dans son âme et il en trouvait à présent mention écrite par dévers lui. Et c¹est ainsi qu¹il me montra une très grande liasse de
manuscrits (55) dont il me lut une bonne partie. Il s¹agissait surtout des visions qu¹il avait eues en confirmation de quelque clause adoptée dans les Constitutions. Il
voyait tantôt Dieu le Père, tantôt les trois Personnes de la Trinité, tantôt la Madone qui parfois intercédait pour lui et parfois le confirmait.
En particulier il me parla de certaines déterminations qu¹il avait prises après avoir dit quarante jours de suite la messe chaque jour, et, chaque fois, avec beaucoup
de larmes. La question était de savoir si une église de la Compagnie aurait un revenu quelconque et si la Compagnie pourrait en profiter.
La méthode dont il usait quand il rédigeait les Constitutions était de dire chaque jour la messe, de présenter à Dieu le point précis dont il s¹occupait et de faire
oraison à ce sujet. C¹est toujours avec des larmes qu¹il faisait oraison et disait sa messe.
Je désirais voir de plus près tous les papiers qu¹il m¹avait montrés, relatifs aux Constitutions, et je le priai de me les laisse un peu de temps. Mais il ne voulut pas.






Notes

1. Le Père Jérôme Nadal, un Majorquin (1507-1580), était entré en contact, à Paris, avec saint Ignace de Loyola mais il avait hésité à le suivre, craignant ‹ chose
extraordinaire ‹ d¹être entraîné hors de l¹orthodoxie. Plus tard, ayant lu la fameuse lettre envoyée des Indes par saint François Xavier aux clercs d¹Occident, il avait
été bouleversé et s¹était décidé à entrer au plus tôt dans la Compagnie de Jésus. Il fut chargé de tâches importantes, notamment de la direction du Collège de
Messine, ouvert en 1548. Ensuite il voyagea beaucoup pour faire approuver par les Pères d¹Italie, d¹Espagne et du Portugal les Constitutions. Saint Ignace le prit
comme Vicaire général en 1554.

2. La fondation de la Compagnie de Jésus avait été
Ratifiée le 25 septembre 1540 par la Bulle Regimini Militantis Ecclesiae et les Exercices spirituels avaient reçu l¹approbation pontificale le 31 juillet 1548. Les
Constitutions avaient été promulguées sous une forme provisoire, au début de 1551. Mais, du vivant de saint Ignace, elles ne reçurent pas de consécration officielle.
Cependant, Rome les approuvait et l¹ensemble de la Compagnie les ratifiait.

3. Juan Polanco, né à Burgos, est entré dans la Compagnie en 1541 et il y a joué un rôle important. Saint Ignace le prit comme secrétaire en 1547 et le chargea
notamment, à l¹époque où il rédigeait les Constitutions, de recueillir des renseignements sur les Règles des principaux ordres religieux. Il resta secrétaire des
successeurs de saint Ignace, le Père Lainez et le Père François de Borgia.
Le Père Ponce, était un Provençal. Il s¹appelait Ponce Cogordan. Il jouait depuis 1549 le rôle de procureur dans la maison professe.

4. Il est notable que, voulant arracher l¹acquiescement du saint, Jérome Nadal se déclare néanmoins dans l¹état d¹indifférence, recommandé par Ignace de Loyola
comme caractéristique de la vertu d¹obéissance.

5. L¹Autobiographie de saint Ignace a d¹abord circulé en manuscrit avec le titre que lui avait donné Nadal, Acta Patris Ignatii, en espagnol Hechos del P. Ignacio,
c¹est-à-dire Actes, Faits et gestes du Père Ignace. Les éditions imprimées ont eu pour base le manuscrit que détenait le Père Nadal et qu¹il emportait dans ses
voyages. En 1731, les Bollandistes publièrent une traduction latine. Ils divisèrent le texte en chapitres et les chapitres en paragraphes numérotés. On ne s¹est pas
senti tenu, dans la présente édition, de respecter le découpage en paragraphes. De même on n¹a pas adopté le titre : le Récit du Pèlerin. Cette formule a pour auteur
le Père Tibaut, S. J. qui l¹a insérée en tête de sa traduction ‹ la première qui ait paru en français, publiée en 1922, aux Éditions Desclée de Brouwer. Le Père Thiry,
qui a donné, en 1956, une édition refondue de cette traduction lui a conservé ce titre.

6. C¹était un Français. Né à Sallanches en 1525 il fut professeur au Collège de Messine. Il vint à Rome en 1558 et rédigea la traduction latine de
l¹Autobiographie. Il mourut à Avignon en 1599.

7. Le Collège dont la dotation était à l¹étude s¹appelait le Collège romain. Il avait été fondé en 1551 et il devint par la suite une sorte d¹École Normale de la
Compagnie. C¹est aujourd¹hui l¹Université pontificale, dite grégorienne, du nom du pape Grégoire XIII, lequel en 1773 se montra pour cette institution un généreux
mécène. L¹affaire du « Prêtre » est l¹envoi en Éthiopie, royaume du fameux « prêtre Jean », d¹une mission dont les premiers membres gagnèrent en effet Lisbonne,
port d¹embarquement, en fin novembre 1554.

8. On aurait tort de prendre ces vives réactions du saint pour des marques de colère. En réalité, comme il avait mis la règle de l¹obéissance au c¦ur de toute
l¹organisation de sa Compagnie, il ne pouvait tolérer contre cette règle aucune infraction, même légère. On est frappé, quand on lit les textes de souvenirs qu¹a
laissés l¹entourage du Fondateur, par le mélange, dans son comportement quotidien, d¹une grande bonté et d¹une sévérité inflexible.
Pour lutter contre le laisser-aller et la mauvaise tenue qu¹il avait pu observer chez les clercs romains de son temps, saint Ignace avait édicté, parmi les règles de
son Ordre, celle-ci : « Les yeux se tiennent communément baissés. Quand on les lève, il ne faut pas les lever beaucoup ni les tourner beaucoup de part et d¹autre.
Quand on parle avec quelqu¹un ‹ spécialement s¹il s¹agit d¹une personne que l¹on respecte ‹ on ne tiendra pas les yeux fixés sur son visage mais baissés,
communément. » Cette règle, dite de « modestie » peut surprendre. Elle passera même pour en courager une attitude hypocrite, opposée au précepte pédagogique :
« regarder les gens droit dans les yeux ». Il importe cependant de songer à l¹époque où saint Ignace rédigeait ses Constitutions. Ajoutons que tous les ordres
religieux préconisent la modestie dans l¹attitude et principalement dans le regard.
De nos jours la règle des yeux baissés est tombée en désuétude dans la Compagnie de Jésus.

9. La rédaction en italien commence vers le début de l¹épisode où est raconté le voyage de saint Ignace à Rouen. Il est à noter que le style, en dépit du
changement de secrétaire et de langue, est resté fidèle à lui-même, direct, « oral », bâti sur une syntaxe qui se moque de la syntaxe et inspiré d¹une esthétique qui
n¹est guère hostile aux répétitions.

10. Ou, plus exactement, les Franco-Navarrais, sous la conduite d¹André de Foix. Nous sommes en 1521. François Ier, voulant profiter des difficultés que le
mouvement des Communeros suscite au nouveau roi d¹Espagne, veut rendre aux d¹Albret la partie de leur royaume située au sud des Pyrénées. La ville de
Pampelune accueille favorablement les envahisseurs et leur ouvre ses portes. La garnison se retranche dans la citadelle où elle ne peut que se livrer, sur les instances
d¹Ignace de Loyola, à un « baroud d¹honneur » : un duel d¹artillerie qui durera une demi-journée.

11. Il faut distinguer l¹alcaide, chef militaire, gardien de forteresse ou de prison, de l¹alcalde, juge ou magistrat municipal. L¹Alcaide de Pampelune s¹appelait
Francisco de Herrera. Responsable des opérations militaires, il avait déjà commencé de négocier la reddition de la citadelle avec le général adverse, André de Foix.
Ignace de Loyola, chargé de mission par le vice-roi de Navarre, Antonio Manrique de Lara, jouait plutôt le rôle de conseiller politique auprès des hommes d¹armes.
Il leur demande de résister parce qu¹il sait qu¹une colonne de secours s¹est mise en route pour dégager la ville.

12. Les chevaliers se confessaient les uns aux autres quand ils n¹avaient pas d¹aumônier auprès d¹eux. C¹était là une coutume qui datait du Moyen Âge. La
démarche n¹avait aucune valeur sacramentelle.

13. Les deux ouvrages composaient à eux seuls toute la bibliothèque que possédaient les habitants de la ferme-château de Loyola. La Vie du Christ due à
Ludolphe le Saxon, un moine chartreux mort en 1377, avait été traduite en castillan par le Franciscain Ambrosio Montesinos et imprimée à Alcalà de Henares au
début du XVIe siècle. Il s¹agissait autre que la fameuse Légende dorée, appelée par Jacaques de Varazzo, ou de Voragine, moine dominicain, mort archevêque de
Gênes en 1292.

14. On s¹est demandé qui pouvait être cette dame. L¹hypothèse la plus vraisemblable est qu¹il s¹agissait de l¹infante Catalina, s¦ur cadette de Charles Quint,
Jeanne la Folle. Elle épousa plus tard Jean III de Portugal.

15. La note est de Gonçalves da Camara, de même que toutes celles qui suivront en bas de page. On comprend pourquoi le secrétaire a jugé utile d¹insérer ici
une note : le « discernement des esprits » c¹est-à-dire l¹art de reconnaître au fond des mois les inspirations qui viennent de Dieu et celles qui viennent de Satan, est
devenu en effet une des pièces maîtresses de l¹enseignement ignatien, tel qu¹on le trouve dans les Exercices spirituels. La meilleure traduction en français des
Exercices spirituels a été publiée dans la collection Christus (Ed. Desclée De Brouwer, Paris 1960), avec Introduction et notes, par le R.P. François Courel, S. J.

16. Cette phrase est très révélatrice du jugement prudent que saint Ignace prononce sur ses propres visions et de l¹importance qu¹il donne à leur « effet ».

17. Aranzazu signifie en basque : « Vous êtes dans les épines ? » C¹est le cri qu¹aurait poussé un berger en apercevant dans un buisson une petite statue de la
Sainte Vierge ‹ statue qu¹on vénéra bientôt sur place, dans une chapelle bâtie pour l¹abriter. Aranzazu est aujourd¹hui encore un important lieu de pèlerinage.

18. El camion real, c¹est-à-dire « la grande-route ». Tout l¹épisode baigne dans une atmosphère médiévale. La Sainte Vierge est en somme la « dame » que le
chevalier veut servir. Incertain sur son devoir, Ignace de Loyola se confie à sa mule : on croyait en effet, au Moyen Âge, que Dieu guidait, en certaines
circonstances, l¹instinct des animaux.

19. À la fin du livre IV de ce roman de chevalerie espagnol composé par Montalvo en 1508, est décrite la cérémonie au cours de laquelle Esplandian, fils
d¹Amadis et d¹Oriane, est sacré chevalier. Ignace de Loyola s¹inspire de cet épisode pour organiser sa propre veillée ‹ non pas d¹armes mais de prières.

20. Célèbre monastère bénédictin de Catalogne, fondé vers le IXe siècle et devenu un lieu de pèlerinage très fréquenté. On y vénérait une statue de la Vierge,
toute noire, dite « la Virgen Morena ». Le confesseur auquel saint Ignace s¹adressa était un religieux français. Il s¹appelait Jean Chanon.

21. Ce « village », Pueblo, comptait tout de même quatre mille habitants. Manrèse est aujourd¹hui une ville industrielle de quarante mille habitants, au nord-ouest
de Barcelone. On y trouve beaucoup de souvenirs ignaties, et, notamment, encastrée dans une chapelle de la résidence des Jésuites, la grotte où vécut le saint.

22. La Légende dorée lui fournissait en effet l¹exemple de saint André qui jeûna pour apprendre si l¹un de ses pénitents allait être sauvé et de saint Jacques le
Mineur qui promit de ne rien manger savant que le Christ ne fût ressuscité.

23. Cette vision a reçu, dans le langage des biographes de saint Ignace, le titre d¹« illumination du Cardoner ». La croix au pied de laquelle il est allé s¹agenouiller
s¹appelle la Cruz del Tort. On notera que ces diverses visions ont eu un contenu sensible, imaginatif, extrêmement séduit. Selon les théoriciens de l¹expérience
mystique, il s¹est agi de lumières purement intellectuelles, infuses directement, et qui ont suscité par contre coup des schèmes très rudimentaires dans l¹imagination du
saint.

24. Il s¹agit de quattrini, pièces italiennes de menue monnaie.

25. Par une grande chance nous possédons deux relations du voyage accompli par ce bateau la Negrona, au printemps de 1523. Il s¹agit d¹un journal de route
tenu par Pierre Füssli, un Zurichois fondeur de cloche, et d¹un autre tenu par le Strasbourgeois Philippe hagen. Nous pouvons donc connaître beaucoup de détails
concrets ‹ certains très pittoresques ‹ sur cette équipée.
Le Grand Turc Soliman avait pris Rhodes en 1522.

26. On appelait ainsi des chrétiens, originaires de Syrie pour la plupart, attachés au service des moines, notamment pour le maintien de l¹ordre. Ils portaient une
large ceinture au-dessus de leurs vêtements. Le couvent dont il est question s¹appelait couvent du Mont-Sion. Il était occupé par des moines Franciscains à qui
incombaient la garde des Lieux Saints et la protection générale des pèlerins pendant leur séjour et au cours de leurs visites.

27. On s¹explique la sévérité du garde quand on lit les relations de ce voyage. Les Turcs ne cessaient alors de faire subir aux pèlerins des vexations de toutes
sortes ‹ leur extorquant des sommes d¹argent pour la moindre visite et réclamant de fortes rançons s¹ils capturaient l¹un d¹eux. La semaine qui précéda le départ du
groupe, cinq cents janissaires vinrent de Damas à Jérusalem et menacèrent de prendre d¹assaut le couvent du Mont-Sion. Les pèlerins ne durent leur salut qu¹à
l¹intervention du gouverneur turc qui fit partir les janissaires hors de la ville.

28. Monnaie pontificale qui valait un dixième de ducat.

29. Un an plus tard, presque jour pour jour, cette région devait être ensanglantée par la bataille de Pavie.

30. Cela équivalait en somme à notre tutoiement.

31. Cette pieuse femme, très dévouée à saint Ignace ‹ elle l¹aida de ses deniers longtemps ‹ lui donna par la suite beaucoup d¹ennuis. Elle vint à Rome en 1543,
quand la Compagnie avait pris corps, voulut se consacrer à diverses ¦uvres fondées par saint Ignace et même, en 1545, elle demanda d¹être agrégée au nouvel
Institut et de prononcer des v¦ux solennels. Non seulement elle ne fut pas exaucée mais encore, s¹étant rendue insupportable par son caractère et ses exigences, elle
finit par recevoir l¹invitation formelle de quitter Rome. Elle regagna Barcelone, devint franciscaine au couvent de Sainte Marie de Jésus et mourut paisiblement, tout à
fait réconciliée avec saint Ignace. Mais lui, instruit par l¹expérience, demanda au Pape que jamais la Compagnie ne fût autorisée à créer une branche féminine.

32. Jaen est une ville d¹Andalousie sise à sise près de 400 km d¹Alcala. On y conservait un voile qui aurait été celui avec lequel Véronique essuya le visage du
Sauveur. Les deux femmes allèrent plus loin encore, jusqu¹en un lieu de pèlerinage, très célèbre en Espagne : Notre-Dame de Guadalupe, en Estrémadure.

33. À cette époque, en Espagne, les « érasmisans » étaient suspects d¹hérésie ‹ bien qu¹Erasme fût resté toujours dans l¹orthodoxie (le Pape voulut même faire de
lui un Cardinal) et on les tenait pour aussi dangereux que les Alumbrados, les « illuminés », gens pseudo mystiques qui alliaient parfois à leur souci d¹un christianisme
intérieur et épuré, non seulement un dédain des prescriptions de l¹Église et des rites ‹ ce qui les faisait taxer de luthéranisme ‹ mais encore certains dérèglements
d¹ordre moral.

34. En latin dans le texte : « La charité commence par soi-même »

35. Le palmo mesurait 21 cm. Donc la chaîne avait entre deux mètres dix et deux mètres soixante-treize de longueur.

36. Celle dont il a été parlé plus haut : il reconnaissait d¹emblée qu¹il avait peu étudié et qu¹il manquait de bases.

37. Le prince d¹Espagne, le futur Philippe II, était né le 21 mai 1527. Ignace de Loyola arrive donc à Paris en février 1528. Le collège Montaigu où il s¹inscrit se
trouvait sur la colline Sainte-Geneviève à peu près à l¹emplacement actuel du collège Sainte-Barbe. Calvin y avait étudié. La vieille maison était réputée pour le
caractère à la fois sévère et rétrograde du régime de vie et d¹étude qui y régnait.

38. Cet hôpital se trouvait près de l¹ancien cimetière des Innocents, au nord des Halles de Paris, non loin de la porte Saint-Denis.

39. Il y avait alors beaucoup de riches marchands espagnols installés dans les Flandres. Ignace de Loyola a notamment visité Bruges et Anvers.

40. Ce Diego de Gouvea, principal du collège Sainte-Barbe, appelé « Notre Maître » selon l¹usage du temps, étaient très hostile à Ignace de Loyola à cette
époque. Plus tard il devint son ami. La « salle » dont il le menace est un châtiment pénible aussi bien pour les omoplates que pour l¹amour-propre. Le puni devait
traverser le réfectoire entre deux files de régents devait traverser le réfectoire entre deux files de régents armés de badines et qui le frappaient sur les épaules.

41. Cette relique se trouve aujourd¹hui encore dans l¹église d¹Argenteuil.

42. Dame d¹honneur de l¹impératrice Isabelle. Elle était portugaise.

43. On appelait ainsi les pays d¹Amérique conquis par les Espagnols. Les Indes orientales appartenaient aux Portugais. La Mujer spirituel, « la femme spirituelle »,
à la piété quelque peu illuminée dont parle le texte était la « béate » Catalina Hernandez. Arrivé à Mexico avec elle, Calixto reçut bientôt l¹ordre de la quitter et de
se vouer à l¹apostolat auprès des païens. Il préféra rentrer en Espagne.

44. On ne connaît pas bien le sens de cette formule pigliano una piedra, « ils prennent une pierre ». I s¹agit très probablement d¹une sorte de festin que les
nouveaux bacheliers devaient offrir à leurs maîtres et à leurs condisciples pour célébrer leur succès. Mais la tradition n¹était sans doute pas contraignante puisque
saint Ignace se demande ‹ à cause de la dépense ‹ s¹il prendra ou non cette « pierre ». Aucune explication vraiment satisfaisante n¹ayant été donnée, il est permis de
risquer une hypothèse : cette « pierre » ne devrait-elle pas son nom à un jeu de mots avec pier qui signifiait « boire » dans l¹ancienne langue ? Il s¹agirait d¹un « pot »
comme on dit aujourd¹hui en argot des Écoles.

45. Saint Ignace obtint un grade universitaire qui correspondait à peu près à notre licence ès lettres. Il commença de préparer son doctorat de théologie au
couvent des Dominicains installé alors en haut de l¹actuelle rue saint-Jacques mais il dut s¹interrompre, comme il l¹expliques mais il dut s¹interrompre, comme il
l¹explique, pour des raisons de santé. Il ne fut jamais docteur. Ses études furent sans éclat mais non sans mérite.

46. Les Compagnons étaient alors au nombre de six. Ils s¹appelaient Pierre Favre, François Xavier, Lainez, Salmeron, Rodrigues, Bobadilla. Ils avaient prononcé,
avec saint Ignace, leur aîné qu¹ils reconnaissaient comme leur maître, un serment dans une petite chapelle sise au flanc de la colline Montmartre, le 15 août 1534.
Cette chapelle se trouvait à peu près à l¹emplacement où s¹élève aujourd¹hui le couvent des religieuses auxiliatrices du Purgatoire, rue Antoinette. Le serment dit «
v¦u de Montmartre » a été l¹acte de fondation de la Compagnie. Il est curieux que nulle allusion n¹y soit faite dans l¹Autographie. Cette omission s¹explique : Ignace
de Loyola n¹a pas éprouvé le besoin de revenir sur cet événement dont les détails étaient encore présents dans toutes les mémoires.

47. Il s¹agit de la province du Guipuzcoa, au pays basque espagnol.

48. Le bâtiment où se trouvait cet hôpital dit de « la Magdalena » existe encore, à la lisière nord-est d¹Azpeitia, à quelque deux kilomètres du château de Loyola.
Il est très probable qu¹Ignace voulut y séjourner en vue d¹expier publiquement les « écarts » de sa jeunesse. Mais son frère, le notable Martin Garcia, ne pouvait
juger compatible avec la dignité de la famille un tel souci d¹abaissement.

49. Le texte italien porte Cette. On interprète généralement ce nom de ville par Ceuta où il avait en effet un évêché. Mais on peut être tenté de lire Chieti, ville
d¹Italie, appelée Theatinum en latin, où Carafa, le futur pape Paul IV, fut évêque, d¹où le nom de « Théatins » qu¹ont porté les membres de la congrégation qu¹il a
fondée. Il est très vraisemblable que le jeune Hoces se soit méfié d¹Ignace de Loyola à cause des médisances qui auraient eu précisément leur source chez l¹évêque
de Chieti. Carafa, qui séjournait à Venise à cette époque, s¹était très vilement irrité contre le Pèlerin parce que ce dernier lui avait adressé une lettre de critiques
pertinentes touchant la Règle et le genre de vie des Théatins.

50. Ignace de Loyola avait eu maille à partir avec le docteur Ortiz, à Paris, lors de l¹affaire Castro, Peralta et Amador. La prudence du Pèlerin est très
caractéristique. Il ne souhaitait pas voir son ¦uvre à nouveau compromise par des malentendus.

51. Cette vision est dite « de la Storta » du nom que portait la chapelle où elle eut lieu, sise à un carrefour de routes, à seize kilomètres de Rome. Les spécialistes
ont beaucoup étudié la signification de cette haute expérience mystique vécue par saint Ignace. Elle l¹a déterminé à choisir pour l¹Ordre qu¹il allait. Elle l¹a déterminé
à choisir pour l¹Ordre qu¹il allait fonder, le titre de « Compagnie de Jésus ». Dieu le Père, en effet, l¹avait admis manifestement pour compagnon de son fils.
L¹Expression, dans tout le passage, est confuse. Elle reflète certainement l¹embarras que devait éprouver saint Ignace à rendre par des paroles humaines un si
mystérieux et impressionnant souvenir.

52. À leur arrivée dans Rome, Ignace de Loyola et ses Compagnons furent hébergés par un personnage nommé Quirino Garzoni. Il mit à leur disposition une
petite maison qu¹il possédait au pied du Pincio et qui était entourée de vignes.

53. Michel Landivar, un Navarrais qui avait failli tuer François Xavier, à Paris, dans un accès de colère et qu¹Ignace avait accueilli de nouveau dans son groupe à
cause de son repentir et en dépit de son caractère instable.

54. En latin dans le texte. Cette formule « venir en confirmation » est fréquente dans le vocabulaire mystique de saint Ignace. Elle correspond à une grâce reçue de
Dieu et qui apporte à une décision prise une sorte de caution. Cette garantie peut être de nature diverse : illumination intérieure ou simple signe, facile à interpréter,
telle l¹approbation d¹un supérieur.

55. Il s¹agissait des manuscrits du Diario spirituel du Journal spirituel tenu par saint Ignace. Il n¹en reste qu¹un fragment qui couvre une période allant du 2 février
1544 au 13 mars 1545. Justement dans ce fragment ‹ le reste a été brûlé ‹ il est question du problème dont le Fondateur entretient son secrétaire : les églises
fondées par la Compagnie seront-elles soumises à la loi de pauvreté radicale ‹ comme seront les résidences et les maisons professes, ‹ ou bien pourront-elles
recevoir des revenus ? Saint Ignace avait finalement opté pour la pauvreté radicale.
Le Journal spirituel de saint Ignace est un texte difficile à lire. Il vient d¹être excellemment traduit et commenté par le R.P. Giuliani, S. J., dans un volume de la
collection Christus (Paris, 1959, Desclée De Brouwer éd.). Document extraordinaire, il révèle à quel point saint Ignace de Loyola, était un homme d¹action ‹ il
laissait à sa mort, survenue le 31 juillet 1556, un Ordre groupant mille membres répartis en douze Provinces et soixante seize établissements ‹ mais aussi un homme
de méditation et de prière, sans cesse attentif à discerner la volonté de Dieu.

St Ignace de Loyola (suite 2) Autobiographie

Posté le 13.02.2008 par jubilatedeo
Second point. Une fois devint présente à son entendement, non sans une grande joie spirituelle, la manière dont Dieu avait créé le monde. Il lui sembla voir une
chose blanche d¹où sortaient des rayons et avec laquelle Dieu faisait de la lumière. Mais ces choses il ne savait pas les expliquer et il ne se souvenait pas non plus
tout à fait bien des connaissances spirituelles qu¹en ce temps-là Dieu imprimait dans son âme.
Troisième point. Toujours à Manrèse, où il se trouvait depuis une année environ, après avoir commencé d¹être consolé par Dieu et après avoir vu le fruit qu¹il
produisait dans les âmes en s¹en occupant, il abandonna les mesures excessives qu¹il avait prises auparavant : il se coupa les ongles et les cheveux. Et alors, comme
il se trouvait dans cette bourgade, à l¹église du monastère, et qu¹il entendait dire la messe, un jour, il vit avec les yeux intérieurs, à l¹élévation du Corpus Domini,
certains rayons blancs qui venaient d¹en haut. Et quoiqu¹il ne puisse bien expliquer, après tant de temps écoulé, cette vision, cependant, ce qu¹il perçut avec clarté
dans son entendement, ce fut la manière dont se trouvait, dans ce très saint Sacrement, Jésus-Christ, notre Seigneur.
Quatrième point. À de nombreuses reprises et chaque fois pendant longtemps, il vit avec les yeux intérieurs, tandis qu¹il se tenait en oraison, l¹humanité du Christ.
L¹image qui lui apparaissait était comme un corps tout blanc ni très grand ni très petit mais dont il ne distinguait pas les membres. Cela, il le vit à Manrèse beaucoup
de fois : s¹il disait vingt ou quarante fois il le vit en étant à Jérusalem et une autre fois en allant à Padoue. Il vit également Notre-Dame sous une forme analogue mais
sans distinguer non plus de parties dans cette forme. Toutes ces choses qu¹il aperçut le raffermirent alors et lui donnèrent une si grande confirmation dans la foi que
souvent il se dit, au fond de soi : même s¹il n¹y avait pas l¹Écriture pour nous enseigner ces choses de la foi, il se déciderait s¹il le fallait, à mourir pour elles, et
seulement à cause de ce qu¹il avait vu.
Cinquième point. Une fois il se rendait, pour sa dévotion, dans une église qui se trouvait à un peu plus d¹un mille de Manrèse ‹ je crois qu¹elle s¹appelle Saint-Paul
et le chemin longe la rivière. Il marchait donc, plongé dans ses dévotions, puis il s¹assit pour un moment, le visage tourné vers la rivière qui coulait en contrebas.
Comme il était assis en cet endroit, les yeux de son entendement commencèrent à s¹ouvrir et, sans percevoir aucune vision, il eut l¹intelligence et la connaissance de
choses nombreuses aussi bien spirituelles que relevant de la foi et de la culture profane (23) et cela avec une illumination si grande que toutes ces choses lui
paraissaient nouvelles.
On ne peut exposer clairement les notions particulières qu¹il entendit alors, bien qu¹elles eussent été nombreuses, sauf qu¹il reçut une grande clarté dans
l¹entendement, de telle sorte que dans tout le cours de sa vie jusqu¹à soixante-deux ans passés, s¹il récapitule en esprit toutes les aides qu¹il a obtenues de Dieu et
toutes les choses qu¹il a sues, même s¹il les réunit en un faisceau, il ne lui semble pas avoir acquis autant de connaissances que cette fois*.[*Et cela fut de telle sorte
qu¹il resta l¹entendement illuminé au point qu¹il eut le sentiment d¹être comme un autre homme et d¹avoir un autre intellect que celui qu¹il avait auparavant.]
Après que cela eut duré un bon moment, il alla se mettre à genoux au pied d¹une croix qui était toute proche, afin de rendre grâce à Dieu, et là il perçut cette
vision qui de nombreuses fois lui était apparue et qu¹il n¹avait jamais élucidée, à savoir cette chose, décrite plus haut, qui lui semblait très belle, avec beaucoup
d¹yeux. Mais il vit bien, en étant devant la croix, que cette chose n¹avait pas une aussi belle couleur que de coutume. Il eut très claire connaissance, avec un grand
assentiment de la volonté, que c¹était là le démon.
De nombreuses fois, ensuite, et de longs moments, cela continua d¹apparaître ‹ mais lui, en manière de mépris, il le chassait avec un bâton de pèlerin qu¹il avait
l¹habitude de porter à la main.
Étant malade une fois, à Manrèse, il fut, à cause d¹une fièvre très forte, sur le point de mourir. Il sentait clairement que son âme allait sortir bientôt de son corps. Il
lui vint alors une pensée qui lui disait qu¹il était un juste. Il en conçut tant de peine qu¹il ne fit plus que la repousser et mettre en avant ses péchés. Et cette pensée
l¹éprouvait plus que la fièvre elle-même. Il ne pouvait la vaincre en dépit du mal qu¹il se donnait. Un peu soulagé de sa fièvre et n¹étant plus à toute extrémité, il se
mit à pousser de grands cris à l¹adresse de certaines dames qui étaient venues le visiter et il leur demanda pour l¹amour de Dieu, si jamais elles le voyaient une autre
fois à l¹article de la mort, de bien vouloir lui clamer à très forte voix : « Pécheur ! » afin qu¹il pût se rappeler les offenses qu¹il avait commises envers Dieu.
Une autre fois, comme il voyageait par mer de Valence en Italie, une forte tempête s¹éleva, le gouvernail du navire se rompit et les choses en vinrent au point qu¹à
son jugement et à celui de beaucoup de ceux qui voyageaient sur ce bateau, on ne pouvait sans miracle échapper à la mort. À ce moment-là, faisant son examen de
conscience et se préparant à mourir, il ne pouvait pas redouter ses péchés ni craindre d¹être condamné, mais il éprouvait une grand confusion et une grande douleur,
jugeant qu¹il n¹avait pas bien employé les dons et les grâces que Dieu Notre Seigneur lui avait communiqués.
Une autre fois, en 1550, il se trouva fort mal en point à cause d¹une très grave maladie qui, à son jugement et à celui de beaucoup, pouvait bien être la dernière. À
ce moment-là, pensant à la mort, il reçut tant d¹allégresse et de consolation spirituelle à l¹idée d¹avoir à mourir, qu¹il fondit en larmes. Et cette effusion devint
continuelle au point que souvent il cessait de penser à la mort afin de ne pas obtenir tellement de consolation de ce genre.
L¹hiver arrivant, il tomba dans une maladie très grave et, pour le soigner, les autorités de la bourgade l¹installèrent dans la maison du père d¹un homme nommé
Ferrera qui, depuis, fut serviteur chez Balthazar de Faria et là on le soigna avec beaucoup de diligence.
De nombreuses dames du premier rang vinrent, à cause de la dévotion qu¹elles avaient déjà pour lui, le veiller la nuit. Rétabli de cette maladie il resta cependant
très faible et en proie à de fréquentes douleurs d¹estomac. C¹est pour ces motifs et aussi parce que l¹hiver était très froid qu¹on le fit se vêtir et se chausser et se
couvrir la tête. C¹est ainsi qu¹il dut prendre deux mantelets bruns de drap très grossier et un bonnet de même tissu en forme de petit béret. À cette époque-là depuis
bien des jours il était très désireux de s¹entretenir au sujet des choses spirituelles et de trouver des personnes capables d¹avoir avec lui ces entretiens. Déjà
approchait la date qu¹il s¹était fixée pour s¹en aller à Jérusalem.
Et ainsi, au début de l¹année 1523, il partit pour Barcelone afin de s¹embarquer. Bien que certains se fussent offerts comme compagnons de route , il voulut aller
seul. Tout son propos était de n¹avoir que Dieu pour refuge. Un jour, certaines gens le pressaient beaucoup, puisqu¹il ne savait ni la langue italienne ni la langue
latine, d¹emmener de la compagnie. On lui montrait quelle aide il en recevrait et on en célébrait les avantages. Il répondit que même si le fils ou le frère du duc de
Cardona se proposaient, il ne partirait pas en leur compagnie. Il désirait s¹exercer à trois vertus : la charité, la foi et l¹espérance.
S¹il emmenait un compagnon, quand il aurait faim, il attendrait de lui une aide et, quand il tomberait, c¹est lui qui l¹aiderait à se relever. Et de la sorte il se confierait
aussi à lui et le prendrait en affection à cause de ces divers égards reçus. Cette confiance, cette affection et cette espérance, il voulait les mettre en Dieu seul. Et ce
qu¹il disait de cette façon-là, il le sentait dans son c¦ur. Ayant ces pensées, il désirait s¹embarquer non seulement tout seul mais sans aucune provision. Il se mit à
négocier son embarquement et il obtint du patron d¹un navire qu¹il le prît gratuitement, étant donné qu¹il n¹avait pas d¹argent, mais l¹autre posa cette quantité de
biscuit pour sa subsistance, autrement on ne l¹admettrait pour rien au monde.
Comme il cherchait à se procurer ce biscuit, de grands scrupules lui vinrent. « La voilà l¹espérance et la foi que tu mettais en Dieu, certain qu¹il ne te manquerait
pas ? » etc. Et cela avec tant d¹efficacité qu¹il en éprouvait grande peine. À la fin, ne sachant que faire et comme il voyait de part et d¹autre des raisons dignes
d¹approbation, il décida de se mettre entre les mains de son confesseur. Il lui déclara combien il désirait suivre la perfection en accomplissant ce qui servirait le plus
à la gloire de Dieu et quels étaient les motifs qui le faisaient hésiter : devait-il emporter ou non des subsistances ? Le confesseur prit ce parti : il quêterait le nécessaire
et l¹emporterait avec lui. Comme il sollicitait une dame, celle-ci lui demanda pour quelle destination il voulait s¹embarquer. Il hésita un peu à le lui dire et finalement i
n¹osa rien lui répondre sauf qu¹il se rendait en Italie et à Rome. Elle, comme effrayée, s¹écria : « C¹est à Rome que vous voulez allez ? Eh bien, ceux qui vont là-bas
je ne sais pas comment ils en reviennent ! » (Elle voulait dire qu¹ils ne tiraient guère profit de leur séjour à Rome en fait de choses spirituelles.) La cause pour laquelle
il n¹avait pas osé lui dire qu¹il allait à Jérusalem était la crainte de la vaine gloire. Cette crainte le tourmentait au point qu¹il n¹osait jamais dire de quelle terre ni de
quelle maison il était. Enfin, ayant obtenu son biscuit, il s¹embarqua. Comme il se trouvait sur la plage avec cinq ou six demi-maravédis qui lui restaient sur ceux qu¹il
avait reçus en quêtant de porte en porte, (parce qu¹il avait pris l¹habitude de vivre par ce moyen), il les laissa sur un banc qui se trouvait là, près du bord de mer.
Il s¹embarqua après être resté à Barcelone un peu plus de vingt jours. Tandis qu¹il séjournait encore à Barcelone, avant de s¹embarquer, il cherchait à joindre,
selon son habitude, toutes les personnes spirituelles qu¹il pouvait, même si elles vivaient dans des retraites, loin de la ville, afin de s¹entretenir avec elles. Mais ni à
Barcelone ni à Manrèse, pendant tout le temps qu¹il y resta, il ne put trouver de personnes capables de l¹aider autant qu¹il le désirait, sauf, à Manrèse, la femme
dont il a été parlé plus haut et qui lui avait dit qu¹elle priait Dieu pour que Jésus-Christ lui apparût. Celle-là seule lui avait semblé entrer assez avant dans les choses
spirituelles. Mais après son départ de Barcelone, il perdit tout à fait cette avidité à chercher des personnes spirituelles.


Chapitre quatrième


Ils eurent en poupe un vent si violent qu¹ils firent le trajet de Barcelone à Gaète en cinq jours et cinq nuits, tous, il est vrai, ayant une crainte assez vive à cause de
la forte tempête. Dans tout ce pays-là on redoutait la peste mais lui, à peine débarqué se mit en route pour Rome. Parmi les voyageurs qui avaient pris le bateau, une
mère, accompagnée de sa fille qui portait des habits de garçon, et un jeune homme se joignirent à lui. Ils le suivaient parce que, eux aussi, ils mendiaient. Arrivés à
une ferme, ils trouvèrent un grand feu de camp et beaucoup de soldats tout autour, lesquels leur dirent de manger et leur donnèrent beaucoup de vin, les invitant
d¹une manière telle qu¹ils semblaient avoir l¹intention de les enivrer. Ensuite ils les séparèrent mettant la mère et la fille en haut dans une chambre et le pèlerin avec le
jeune homme dans une étable. Quand vint minuit, il entendit que l¹on poussait là-haut de grands cris. Il se leva pour aller voir ce que c¹était et il trouva la mère et la
fille qui étaient descendues dans la cour tout en larmes et qui se plaignaient qu¹on voulait les violenter. Il fut pris alors d¹un élan si impétueux qu¹il se mit à crier : «
Est-ce qu¹on peut tolérer cela ? » et d¹autres plaintes semblables. Il les proférait avec tant d¹énergie que tous les gens de la maison restèrent effrayés et que
personne ne lui fit aucun mal. Le jeune garçon s¹était déjà enfui et tous trois se remirent en route en pleine nuit.
Arrivés à une ville qui était proche ils la trouvèrent fermée. Ne pouvant y pénétrer, ils passèrent tous les trois le reste de cette nuit dans une église du voisinage où
la pluie entrait. Le matin, on ne voulut pas leur ouvrir la ville. Ils ne recueillirent aucune aumône au-dehors, bien qu¹ils fussent allés jusqu¹à un château qui leur
paraissait proche, et là, le Pèlerin se trouva pris de faiblesse, aussi bien à cause des épreuves de la mer que du reste. Comme il ne pouvait plus cheminer, il resta sur
place. La mère et la fille s¹en furent en direction de Rome. Ce jour-là, beaucoup de gens sortirent de la ville. Sachant que la dame à qui appartenaient ces terres
allait venir, il se posta au-devant d¹elle et lui dit qu¹il n¹était malade que de faiblesse. Il lui demanda qu¹on le laissât entrer pour chercher quelque remède à son état.
Elle accepta facilement. Il commença de mendier à travers la ville et reçut des liards (24) en abondance. Ayant mis deux jours à se refaire, il reprit son chemin et
parvint à Rome le dimanche des Rameaux. Là, tous ceux qui lui parlaient, apprenant qu¹il n¹avait pas un sou pour aller à Jérusalem, entreprirent de le dissuader, lui
affirmant, avec beaucoup de raisons à l¹appui, qu¹il était impossible d¹obtenir le passage sans argent. Mais il avait une grande certitude en son âme et ne pouvait
absolument douter qu¹il ne trouvât moyen d¹aller à Jérusalem. Ayant reçu la bénédiction du pape Adrien VI il partit pour Venise, huit ou neuf jours après ou sept
ducats qu¹on lui avait donnés pour la traversée de Venise à Jérusalem. Il les avait pris, quelque peu vaincu par les craintes qu¹on lui avait mises au c¦ur de ne pouvoir
obtenir autrement le passage. Mais deux jours après être sorti de Rome, il découvrit qu¹il avait agi là par manque de confiance et il eut le très lourd regret d¹avoir
pris les ducats. Il se demandait s¹il ne serait pas bon de s¹en débarrasser. Mais à la fin il résolut de les dépenser largement en les donnant à ceux qui se
présenteraient à lui, lesquels ordinairement étaient pauvres. Et il le fit de telle sorte qu¹arrivé à Venise il ne lui restait plus que quelques liards, qui lui furent bien
nécessaires cette nuit-là.
Pendant le trajet jusqu¹à Venise il dormait sous les portiques à cause des précautions que l¹on prenait contre l¹épidémie. Une fois il lui arriva, comme il se levait au
matin, de se trouver nez à nez avec un homme qui, en l¹apercevant, se mit à fuir avec une grande épouvante, parce que sans doute il devait être bien livide.
En cheminant ainsi il parvint à Chioggia et il apprit, en même temps que quelques compagnons de route qui s¹étaient joints à lui, qu¹on ne les laisserait pas entrer à
Venise. Ses compagnons décidèrent d¹aller à Padoue pour y prendre un billet de santé et il partit avec eux. Mais il ne pouvait pas marcher à leur pas, tant ils
cheminaient vite, et ils le laissèrent, presque à la nuit, au milieu d¹une grande plaine. Et là, le Christ lui apparut de la manière qu¹il avait accoutumé de lui apparaître,
ainsi que nous l¹avons dit plus haut, et il le réconforta beaucoup. Animé par ce réconfort, le jour suivant, au matin, sans contrefaire un billet d¹entrée ‹ comme, je
crois, ses compagnons firent ‹ il parvint à la porte de Padoue et entra. Les gardes ne lui demandèrent rien du tout. Il lui arriva la même chose à la sortie. Ses
compagnons en furent profondément stupéfaits, eux qui venaient d¹obtenir un billet de santé pour aller à Venise, billet dont il n¹avait eu aucun souci.
Quand ils arrivèrent à Venise, les gardes vinrent à leur barque afin d¹inspecter un à un tous ceux qui s¹y trouvaient. Il fut le seul à être laissé tranquille.
Il subsistait à Venise par la mendicité et dormait sur la place Saint-Marc. Jamais il ne voulut aller à la résidence de l¹ambassadeur de l¹Empereur. Il ne montrait
pas non plus de diligence spéciale pour trouver le moyen de faire la traversée. Il avait dans son âme la grande certitude que Dieu saurait lui permettre d¹aller à
Jérusalem et cela lui donnait une telle confiance que ni les raisonnements qu¹on lui opposait ni les motifs de crainte qu¹on lui suggérait ne pouvaient susciter en lui le
doute.
Un jour un riche Espagnol l¹accosta et lui demanda ce qu¹il faisait et où il voulait aller. Ayant appris son intention, il l¹emmena manger dans sa maison et ensuite il
le garda quelques jours en attendant que fût préparé son départ. Le Pèlerin avait pris cette habitude, déjà depuis le temps de Manrèse, de ne pas parler à table
quand il mangeait avec quelqu¹un, sauf pour répondre brièvement, mais d¹écouter ce qui lui fourniraient l¹occasion de parler ensuite de Dieu, et, après le repas, c¹est
ce qu¹il faisait. Telle fut la cause pour laquelle cet homme de bien et toute sa maisonnée s¹attachèrent à lui au point de vouloir le garder et le forcèrent à rester chez
eux. Ce même hôte le mena chez le Doge de Venise pour un entretien, c¹est-à-dire lui fit accorder entrée et audience. Le Doge, ayant entendu le Pèlerin, ordonna
qu¹on lui permît d¹embarquer sur le bateau des gouverneurs qui s¹en allaient à Chypre (25).
Bien que cette année-là beaucoup de pèlerins fussent arrivés à Venise pour gagner Jérusalem, la plus part d¹entre eux étaient repartis chez eux à cause de la
nouvelle situation qui avait résulté de la prise de Rhodes. Cependant il y en avait treize dans le bateau de pèlerinage qui partit le premier et huit ou neuf restaient pour
celui des gouverneurs, lequel était sur le point de s¹en aller lorsque notre Pèlerin fut pris d¹une grave maladie due à des fièvres. Après que ces fièvres l¹eurent
maltraité quelques jours elles le quittèrent.
Le jour où le bateau appareilla, il avait pris une purge. Ceux de la maison demandèrent au médecin s¹il pouvait s¹embarquer pour Jérusalem et le médecin répondit
que, s¹il s¹agissait d¹aller s¹y faire enterrer, il le pouvait fort bien. Il s¹embarqua cependant et partit ce jour-là. Il vomit tellement qu¹il se trouva très soulagé et
commença de se rétablir. Sur ce bateau se commettaient centaines horreurs et turpitudes, ouvertement, et il les reprenait avec sévérité. Les Espagnols qui faisaient la
traversée lui conseillèrent de ne pas continuer, parce que l¹équipage parlait de l¹abandonner sur une île. Mais Notre Seigneur voulut qu¹on arrivât bientôt à Chypre,
où, laissant ce navire, les voyageurs gagnèrent, par voie de terre, un autre port qu¹on appelle Les Salines, à dix lieues de là, et montèrent sur ce bateau, pour sa
subsistance, rien de plus que l¹espérance qu¹il mettait en Dieu, ainsi qu¹il avait fait sur l¹autre bateau. Pendant tout ce temps Notre Seigneur lui apparut à de
nombreuses reprises, ce qui lui donnait beaucoup de consolation et de réconfort. Il lui semblait voir une chose ronde et grande, comme en or, c¹est du moins ce qu¹il
se représentait. Après être partis de Chypre ils arrivèrent à Jaffa et comme ils cheminaient vers Jérusalem, montés sur leurs petits ânes, selon l¹habitude, et n¹étaient
plus qu¹à deux milles de la cité, un Espagnol, un noble à ce qu¹il semblait, appelé Diego Manes, dit avec beaucoup de dévotion à tous les pèlerins qu¹ils devaient,
puisqu¹ils allaient arriver bientôt à l¹endroit d¹où ils pourraient voir la Ville Sainte, se préparer tous, au fond de leur conscience et avancer en silence.
Cela parut bon à tous et chacun se mit à se recueillir. Peu avant d¹arriver à l¹endroit d¹où l¹on voyait Jérusalem, ils descendirent de leurs ânes parce qu¹ils avaient
aperçu les moines, avec la croix, qui les attendaient. En découvrant la ville, le Pèlerin eut une grande consolation, laquelle, d¹après ce que disaient les autres, fut
générale, jointe à une allégresse qui paraissait différente d¹une allégresse naturelle. Il éprouva toujours la même dévotion dans ses visites aux Lieux Saints.
Son plan bien arrêté était de demeurer à Jérusalem en visitant sans cesse les Lieux Saints. Il se proposait également, en plus de cette dévotion, d¹aider les âmes. À
cet effet il avait apporté des lettres de recommandation pour le père Gardien. Il les lui donna et lui dit son projet de rester sur place par dévotion ‹ mais non la
seconde partie de ce projet, à savoir qu¹il voulait être utile aux âmes, parce que cela il ne le disait à personne, tandis que la première partie il avait à plusieurs
reprises divulguée. Le Gardien lui répondit qu¹il ne voyait pas comment il lui serait possible de séjourner sur place étant donné que la Maison se trouvait dans une
telle pénurie qu¹elle ne pouvait même pas faire subsister les moines et qu¹il avait résolu, en conséquence, d¹en renvoyer quelques-uns, avec les pèlerins, en Europe.
Le Pèlerin répondit qu¹il ne désirait obtenir de la Maison aucune chose sauf qu¹on l¹entende en confession quand il viendrait, de temps en temps, dans ce dessein.
Là-dessus le Gardien lui dit que, de cette façon-là, la chose pourrait se faire mais qu¹il voulût bien cependant attendre la venue du Provincial (je crois qu¹il était le
supérieur de l¹Ordre dans ce pays-là) lequel se trouvait à Bethléem.
Fort de cette promesse, le Pèlerin se rassura et il se mit à écrire des lettres pour Barcelone, à destination de certaines personnes spirituelles. Il en avait déjà écrit
une et il était en train d¹en écrire une autre, la veille du départ des pèlerins, quand on vint l¹appeler de la part du Provincial ‹ qui était arrivé ‹ et du Gardien. Le
Provincial lui dit, avec des paroles affables, comment il avait appris sa bonne intention de rester aux Lieux Saints et qu¹il avait beaucoup réfléchi à cette chose mais
que, fort de l¹expérience qu¹il avait faite avec d¹autres, il jugeait que cela ne convenait pas. Beaucoup en effet avaient eu ce désir et tel d¹entre eux avait été pris, tel
autre était mort. Et puis l¹Ordre était obligé de racheter ceux qui se faisaient prendre. C¹est pourquoi il le priait de se préparer à partir le lendemain avec les pèlerins.
Il répondit à cela qu¹il avait son plan bien arrêté et qu¹il estimait ne pouvoir pour aucun motif renoncer à le mettre en ¦uvre. Il donna courtoisement à entendre que,
même si le Provincial n¹était pas de cet avis et sauf s¹il y était obligé sous peine de péché, aucune crainte ne lui ferait abandonner son projet. À cela le Provincial
répondit qu¹ils détenaient du Siège apostolique l¹autorité de faire quitter les lieux ou de maintenir sur place qui bon leur semblerait et d¹excommunier quiconque ne
voudrait pas leur obéir et qu¹ils jugeaient, en l¹occurrence, que le Pèlerin ne devait pas rester, etc.
Comme il voulait lui montrer les Bulles par lesquelles ils avaient le pouvoir de l¹excommunier, il lui dit qu¹il n¹avait pas besoin de les voir et qu¹il en croyait leurs
Révérences. Puisqu¹elles jugeaient ainsi, avec l¹autorité quelles détenaient, il leur obéirait.
Cette affaire achevée, comme il retournait à l¹endroit où il se trouvait auparavant, il lui vint le grand désir de visiter à nouveau le mont des Oliviers avant de s¹en
aller, ‹ puisque ce n¹était pas la volonté de Notre Seigneur qu¹il restât dans ces Lieux Saints. Sur le mont des Oliviers il y a une pierre d¹où Notre Seigneur s¹éleva
vers les cieux et l¹on voit aujourd¹hui encore les marques de ses pieds. C¹est cela qu¹il voulait retourner voir. Et alors, sans rien dire à personne ni prendre de guide,
(ceux qui vont là-bas sans avoir un Turc comme guide courent un grand péril), il se faufila hors du groupe des pèlerins et s¹en fut tout seul au mont des Oliviers. Les
gardes ne voulurent pas le laisser entrer. Il leur donna le petit canif de l¹écritoire qu¹il portait sur lui. Après avoir fait son oraison avec une vive consolation, il fut pris
du désir d¹aller à Bethphagé. Il s¹y rendit. Là, il se souvint qu¹il n¹avait pas bien regardé sur le mont des Oliviers de quel côté était le pied droit et de quel côté le
pied gauche. Il retourna là-haut et je crois qu¹il donna ses ciseaux aux gardes pour qu¹on le laissât entrer.
Quand on apprit au monastère qu¹il était parti de la sorte sans guide, les moines firent diligence pour l¹envoyer chercher. En effet, comme il descendait du mont
des Oliviers, il tomba sur un chrétien de la ceinture qui servait dans le monastère (26), lequel, brandissant un grand bâton et manifestant une vive colère, faisait mine
de vouloir le rosser et, l¹ayant rejoint, le saisit avec rudesse par le bras (27). Lui, se laissa facilement emmener. Mais le brave homme ne desserra plus son étreinte.
En allant sur ce chemin, empoigné de la sorte par le chrétien de la ceinture, le Pèlerin reçut de Notre Seigneur une grande consolation : il lui sembla voir le Christ
sans cesse au-dessus de lui. Et cela, jusqu¹au moment où il arriva au monastère, dura toujours, en grande plénitude.



Chapitre cinquième





Il s¹en allèrent le lendemain le lendemain. Arrivés à Chypre, les pèlerins se répartirent sur différents bateaux. Il y en avait, dans le port, trois ou quatre pour Venise.
L¹un était à des Turcs, l¹autre était un bâtiment très petit et un troisième était un navire très riche et puissant, propriété d¹un opulent Vénitien. C¹est au patron de ce
dernier que certains voyageurs demandèrent de bien vouloir emmener le Pèlerin. Mais, dès que ce patron sut qu¹il n¹avait pas d¹argent, il refusa, bien qu¹ils fussent
nombreux à le solliciter, faisant l¹éloge de leur protégé, etc. L¹autre répondit que si cet homme était un saint il n¹avait qu¹à faire la traversée comme saint Jacques
l¹avait faite, ou quelque chose de semblable. Ces mêmes intercesseurs obtinrent très facilement pour lui le passage auprès du patron du petit bâtiment.
Ils partirent un jour, avec, le matin, un vent favorable, mais, l¹après-midi, survint une tempête qui les sépara les uns des autres. Le grand navire alla se perdre près
de ces mêmes îles de Chypre et seuls les passagers furent sains et saufs. Celui des Turcs sombra, et tous les passagers avec lui, au cours de la même tempête. Le
petit navire traversa beaucoup d¹épreuves et à la fin ils purent accoster au rivage, dans les Pouilles. Tout cela en plein c¦ur de l¹hiver. Il faisait de grands froids et il
neigeait. Le Pèlerin n¹avait pas d¹autre équipement qu¹une culotte bouffante d¹étoffe grossière qui le couvrait jusqu¹aux genoux, laissant ses jambes nues, des
chaussures, un justaucorps de toile noire, lacéré en beaucoup d¹endroits aux épaules, et un manteau court tout élimé.
Il parvint à Venise à mi-janvier de l¹année 1525 ayant passé en mer, depuis son départ de Chypre, tout le mois de novembre, décembre et la portion de janvier
écoulée. À Venise il tomba sur un des deux hôtes qui l¹avaient accueilli dans leur maison avant qu¹il ne partît pour Jérusalem, lequel lui donna en aumône quinze ou
seize Jules II (28) et un morceau d¹étoffe dont il fit de nombreux plis et qu¹il mit sur son estomac à cause du grand froid qu¹il faisait.
Depuis que ledit Pèlerin avait compris que c¹était la volonté de Dieu qu¹il ne restât pas à Jérusalem il rentrait sans cesse en soi-même pour méditer sur ce qu¹il
devait faire et à la fin il eut inclination à étudier quelque temps pour pouvoir aider les âmes et il résolut d¹aller à Barcelone. C¹est ainsi qu¹il partit de Venise pour
Gênes. Comme il se trouvait un jour à Ferrare, dans l¹Église principale, en train d¹accomplir ses dévotions, un pauvre lui demanda l¹aumône et lui donna un petit
marc qui est une pièce de cinq ou six liards. Après celui-là il en vint un autre à qui il donna une autre pièce de valeur un peu plus grande. Et au troisième, comme il
n¹avait plus que des Jules II, il donna un Jules II. Les pauvres, voyant qu¹il faisait l¹aumône, ne cessaient de venir et de la sorte tout ce qu¹il portait s¹épuisa. À la fin,
beaucoup de pauvres vinrent ensemble demander l¹aumône. Il leur répondit qu¹il leur demandait bien pardon : il n¹avait plus rien.
Il partit ainsi de Ferrare pour Gênes. Il rencontra en chemin des soldats espagnols et cette nuit-là il reçut de bons traitements. Ils s¹effrayèrent beaucoup de son
itinéraire parce qu¹il lui fallait passer presque au milieu de l¹une et l¹autre armée, celle des Français et celle des Impériaux (29). Ils lui demandèrent de quitter la
grand-route et de prendre une autre route, sûre, qu¹ils lui montrèrent. Lui, ne suivit pas leur conseil mais continuant d¹aller son droit chemin il tomba sur un village
brûlé et détruit, si bien qu¹avant la nuit il ne trouva personne qui lui donnât de quoi manger. Quand le soleil fut couché il parvint à un village retranché et les gardes
l¹arrêtèrent tout de suite, pensant qu¹il était un espion. Ils le mirent dans une petite maison proche de la porte du village et commencèrent de le soumettre à un
interrogatoire comme on a l¹habitude de faire quand on a du soupçon. Il répondit à toutes leurs questions qu¹il ne savait rien. Ils le déshabillèrent et scrutèrent,
inspectant jusqu¹à ses chaussures et toutes les parties de son corps pour voir s¹il ne portait pas quelque lettre. Et ne pouvant rien tirer de lui par aucun moyen ils
l¹enchaînèrent pour le mener au capitaine : lui, le ferait parler. Comme il leur demandait qu¹on l¹emmenât couvert de son petit manteau ils ne voulurent pas le lui
rendre et le conduisirent de la sorte, avec sa culotte bouffante et le justaucorps dont il a été parlé ci-dessus.
Dans ce trajet, le Pèlerin eut comme une représentation du Christ quand on l¹emmenait lui aussi, bien que ce ne fût pas une vision comme les autres. Il fut conduit
le long de trois grandes rues et il marchait sans aucune tristesse, avec allégresse plutôt et contentement. Il avait pour habitude, quand il parlait à quelque personne
que ce fût, de lui dire « vous » (30) tenant cela pour une dévotion parce que le Christ faisait de la sorte, ainsi que les apôtres, etc. En allant le long de ces rues, il lui
passa par l¹esprit qu¹il serait bon de renoncer à cette habitude dans un moment si difficile et de donner du « Sa Seigneurie » au capitaine, et cela non sans quelques
craintes touchant les tortures qu¹on pouvait lui infliger, « puisqu¹il en est ainsi, se dit-il, je ne le traiterai pas de « Sa Seigneurie », je ne lui ferai pas révérence et je
n¹ôterai pas mon chaperon ».
Ils arrivent au palais du capitaine et on le laisse dans une salle basse. Au bout d¹un moment le capitaine vient lui parler. Mais lui, sans témoigner la moindre
courtoisie, répond par peu de mots et en mettant un intervalle notable entre un mot et le suivant. Le capitaine le prit pour un fou et dit à ceux qui l¹avaient amené : «
Cet homme n¹a pas de cervelle. Donnez-lui ses affaires et jetez-le dehors. » Sorti du palais il rencontra tout de suite un Espagnol qui vivait là, qui l¹emmena chez lui
et lui donna de quoi mettre fin à son jeûne et tout le nécessaire pour cette nuit.
Il partit au matin et chemina jusqu¹au soir. Deux soldats le virent, qui étaient sur une tour, et ils descendirent pour s¹emparer de lui. Ils l¹amenèrent à leur capitaine,
qui était français et celui-ci lui demanda, entre autres choses, de quel pays il était. Apprenant qu¹il était du Guipuzcoa, il lui dit : « Moi aussi je suis de là-bas, des
environs. » Sans doute était-il d¹un pays proche de Bayonne. Et tout de suite il dit aux soldats : « Emmenez-le et donnez-lui à souper et réservez-lui bon traitement.»
Dans ce trajet de Ferrare à Gênes il eut à pâtir de beaucoup d¹autres menus incidents et à la fin il arriva à Gênes où il fut reconnu par un Biscayen qui se nommait
Portundo et avec qui il s¹était entretenu à l¹époque où il servait à la cour du Roi Catholique. Grâce à lui il put embarquer sur un bateau qui allait à Barcelone et sur
lequel il courut grand péril d¹être pris par André Doria qui leur donna la chasse, parce qu¹il était alors du côté des Français.


Chapitre sixième


Arrivé à Barcelone il fit part de son inclination pour l¹étude à Isabelle Roser (31) et à un maître d¹école nommé Ardévol qui enseignait la grammaire. À l¹un et à
l¹autre cela parut fort bien. Lui, s¹offrit à l¹enseigner gratis, elle, à fournir ce qui serait nécessaire pour sa subsistance. Le Pèlerin avait connu à Manrèse un moine, je
crois qu¹il était de l¹Ordre de saint Bernard, un homme très élevé en spiritualité, et il désirait vivre auprès de lui afin de s¹instruire, de pouvoir se donner plus
commodément à la vie spirituelle et aussi pour être utile aux âmes. Il leur répondit donc qu¹il accepterait leur offre s¹il ne trouvait pas à Manrèse la commodité qu¹il
espérait. Mais étant allé là-bas il apprit que le moine était mort. Il revint alors à Barcelone et se mit à étudier avec assez de diligence. Mais une chose l¹embarrassait
beaucoup : quand il se mettait à apprendre par c¦ur, comme c¹est nécessaire dans les commencements de la grammaire, il lui venait de nouvelles intelligences des
choses spirituelles et de nouveaux goûts pour ces choses. Et cela de telle manière qu¹il ne pouvait pas apprendre par c¦ur. Il avait beau lutter contre ces idées, il ne
pouvait les chasser.
Il réfléchissait de nombreuses fois là-dessus et il se disait en lui-même : « Ni quand je me mets en oraison ni quand je suis à la messe, ne me viennent ces
intelligences si vives. » Et ainsi, peu à peu, il en vint à connaître que c¹était de la tentation. Après avoir fait une prière, il s¹en fut à Sainte-Marie de la Mer, près de la
maison du maître d¹école, après avoir demandé à ce maître de bien vouloir venir dans cette église l¹écouter un peu. Ils s¹assirent. Il lui expliqua tout ce qui se passait
dans son âme, fidèlement, et il lui avoua combien peu de progrès il avait fait jusqu¹alors à cause de la raison qu¹il disait. Mais il fit une promesse audit maître : « Je
vous promets de ne jamais manquer d¹aller vous écouter pendant ces deux ans, tant que je trouverai à Barcelone du pain et de l¹eau avec quoi je puisse subsister. »
Et comme il fit cette promesse avec assez de force, jamais plus il n¹eut ces tentations.
La douleur d¹estomac qui l¹avait pris à Manrèse et à cause de laquelle il avait mis des chaussures, le quitta. Son estomac allait bien depuis son départ pour
Jérusalem. C¹est pourquoi, tandis qu¹il étudiait à Barcelone, le désir lui vint de retourner à ses pénitences passées. Et ainsi il commença par faire un trou dans les
semelles de ses chaussures. Il élargit peu à peu ce trou de telle sorte qu¹au moment où le froid de l¹hiver arriva, il ne portait plus, en guise de souliers, que les
empeignes.
Une fois achevés deux ans d¹études pendant lesquels, d¹après ce qu¹on lui disait, il avait fait assez de progrès, son maître lui annonça qu¹il pouvait désormais
suivre les cours des Arts et qu¹il ferait bien d¹aller à Alcalà. Cependant il se fit examiner par un docteur en théologie ‹ lequel lui conseilla la même chose. Et ainsi il
partit tout seul pour Alcalà bien qu¹il eût déjà groupé quelques compagnons, à ce que je crois. À son arrivée, il se mit à mendier et à vivre d¹aumônes. Il y avait dix
ou douze jours qu¹il vivait de cette manière-là quand une fois u prêtre et d¹autres personnes qui accompagnaient ce prêtre, le voyant demander l¹aumône, se mirent
à rire de lui et à lui lancer quelques injures, comme on a coutume de faire envers les gens qui, étant en bonne santé, mendient. À ce moment passait dans la rue un
homme qui avait la charge du nouvel hôpital Antezana. Ayant laissé voir que cette scène le peinait, il appela le Pèlerin et l¹emmena dans sont hôpital où il lui donna
une chambre et tout le nécessaire.



Il étudia de la sorte à Alcalà à peu près un an et demi. C¹était en carême de 1524 qu¹il était arrivé à Barcelone pour deux ans d¹études. Il était donc arrivé à
Alcalà en 1526. Il y étudia les Termes logiques de Dominique Soto et la Physique d¹Albert le Grand et l¹¦uvre du Maître des Sentences.
Pendant son séjour à Alcalà i s¹occupait à donner les Exercices spirituels et à expliquer le catéchisme et par là se produisit du fruit pour la gloire de Dieu. Il y eut
de nombreuses personnes des choses spirituelles et au goût pour ces choses. D¹autres subirent des tentations diverses. Telle d¹entre elles, voulant se donner la
discipline, ne pouvait le faire, ‹ comme si on lui retenait la main. Il y eut encore des choses semblables qui suscitaient des rumeurs dans